LA FEMME-MESSIE
Poëme universel en douze chants et en soixante actes, avec chœurs.
L’auteur, qui dédie son livre « à tous les peuples du monde », prend une épigraphe où respire la franchise de l’orgueil antique :
LA MAmN CLOSE
J'élève un monument à l’immortalité !
Il croit devoir donner, dans quelques mots de préface, et les causes de la supériorité de son poème sur tous ceux qui l’ont précédé, — et quelques explications.
« Jusqu’ici, dit-il, les grands poètes épiques, tels que Homère, Virgile, le Tasse, l’Arioste, Camoèns, Voltaire, Klopstock, Milton, Soumet et autres, ont fait des épopées qui représentent seulement des faits merveilleux ou historiques, sans traiter des grands principes qui touchent au bien-être général. »
Je déclare que je prends très au sérieux un homme qui fait un poème de vingt-cinq mille vers, et que je ne permettrai pas, en ce qui me concerne, que l’existence de ce colossal ouvrage reste ignorée du public.
Je ferai donc de mon petit mieux pour le mettre en lumière.
Je suis facilement ému de compassion à la vue
(l’un travail sans résultat; c’est à cette compassion qu’une femme, qui ne me connaît pas, a dû, sans aucun doute, un des plus charmants hivers de sa vie.
Je la rencontrai un soir, pour la première fois, dans le monde; d’une extrémité du salon à l’autre, elle ressemblait, à s’y méprendre, à une femme et à une jolie femme ; de plus prés, c’était un portrait et un portrait peint avec un soin infini; j’admirai, comme je le devais, tant de travail, de talent et de patience. Je pris quelques informations ; on me dit (jue ce qui servait de toile à cette peinture était en réalité une femme qui, depuis une vingtaine d’années, n’était plus jeune, mais se cramponnait avec un courage héroïque à sa beauté et la peignait de mémoire tous les matins.
— Elle n’a qu’un tort, me dit-on, elle chante et elle chante faux; la voix, qui ne peut se peindre, est vieillote et chevrotante ; mais elle a le bonheur de n’entendre, meme aujourd’hui,
LA MAISON CLOSK
que sa voix d'aulrcfois qui était jeune cl fraicho; elle y prend personnellement un grand plaisir, et, comme elle s’accompagne elle-mcme, une fois quelle est au piano, elle ne le quitte pas de longtemps.
On commença à danser. — Quand un homme, cherchant une danseuse, s’approchait d’elle, elle baissait modestement les yeux. Hélas ! je vis engager sa voisine de gauche, et, un second danseur s’étant adressé à la même personne, et apprenant qu’elle était engagée, passa devant elle et s’adressa à sa voisine de droite; bientôt l’orchestre fît entendre la ritournelle, on vint chercher les danseuses priées, et le pauvre pastel resta comme accroché à la muraille avec les autres tableaux qui ornaient le salon.
La contredanse finie, je me trouvai au milieu d’un groupe de jeunes femmes et de jeunes hommes.
— Voici là-bas, leur dis-je, une pauvre femme qui n’a pas dansé; pourquoi 1
-LA MAISON CLOSK
— Parce qu’on ne l’a pas invitée, répondit une des jeunes femmes, tandis que les jeunes gens se contentaient de sourire.
— Et pourquoi ne l’a-t-on pas invitée?
— Ah!... parce que...
— Eh bien, c’est injuste! vous êtes ici une vingtaine de jeunes femmes et de jeunes filles qui ne méritez pas qu’on vous sache aucun gré de votre beauté; vous n’y êtes pour rien : vous
prenez une éponge, vous la passez sur votre visage, et vous voici fraîches, blanches, roses, veloutées commes des pèches ; vous relevez vos cheveux, un coup de démêloir, un coup de brosse, et vous voici admirablement coiffées d’or ou d’ébène; ça n’est pas difficile, ça ne demande aucun travail, et je ne vous en sais, pour ma part, aucun gré. Mais voici une femme qui, pour plaire aux regards de ces ingrats jeunes gens, a jiassé quatre heures à sa toilette, qui a déployé toutes les ressources de la peinture, qui a vraiment un talent qui lui assignerait une place ho-
norable parmi les artistes contemporains, si elle l’appliquait à une toile, au lieu de la consacrer à son propre visage; ce qu’elle a de beauté, c’est à elle-même qu’elle le doit, elle en a tout le mérite, et on lui en doit toute la reconnaissance. Cette femme... laborieuse a le droit de s’amuser, et j’ai décidé qu’elle s’amusera. — üui de vous, messieurs, va l’inviter à danser?
— Pas moi!
— Pas moi !
— Invitez-la vous-même.
— Je ne danse plus.
— Pourquoi?
— Parce que je n’ai jamais dansé. C’est bien décidé, vous ne voulez pas la faire danser?
— Bien décidé.
— Alors, comme il faut qu’elle s’amuse, comme j’ai édicté quelle s’amuserait, elle va chanter.
Je m’approchai d’elle, je la saluai courtuisemenl, je lui dis que j’étais rinterpréte d’une
grande partie de la société pour la prier do chanter. Elle fil semblant d’hésiter, elle minauda un peu, puis se leva. Je lui présentai le poing et la conduisis au piano, et regagnai ma place. — Là, elle chanta une romance, puis une autre;... elle en commença une troisième, encouragée ])ar mes applaudissements et par ceux obligés du maître et de la maîtresse de la maison.
— C’est affreux, ce que vous nous faites là, me dit, pendant la deuxième romance, une des jeunes femmes au milieu desquelles j’étais revenu. — Comment l’arrêter? on ne dansera plus (le la soirée !
— Ce n’est pas ma faute, je vous avais avertis.
— Nous n’y j)ouvons rien, c’est la faute de ces messieurs; mais enfin trouvez moyen que ça finisse.
--- Cela dépend de vous.
— Comment?
— Exigez que ce beau jeune homme ijui
VOUS a priée, aille l’engager : vous trouverez bien un autre danseur..., vous.
— Non, j’en ai refusé plusieurs, étant engagée.
— Eh bien, vous regarderez le bonheur qui sera votre ouvrage.
Elle suivit mon conseil, son cavalier obéit en murmurant, mais avec la promesse du quadrille suivant.
— Hàtez-vous! lui dis-je.
— Slais, me dit ce pauvre jeune homme, c’est une valse qu’on va danser !
— Tant pis pour vous ! si vous vous étiez décidé plus tôt, vous en auriez été quitte pour une contredanse.
Ce soir-là, elle dansa cinq fols.
Tout le reste de l’hiver, aussitôt que j’arrivais quelque part où elle était :
— Eh bien, demandais-je, celle rfawe a-t-elle dansé?
— Non.
— Est-elle engagée?
— Non.
— Alors, je vais aller la prier de chanter.
— Vous ne le ferez pas.
— Je le ferai.
— Voyons, on va s’exécuter.
— Alors, arrangez-vous, relayez-vous, il faut qu’elle danse quatre fois ; il lui est alloué, deux quadrilles, une valse et une skotish.
C’est ainsi que Je lui procurai un hiver charmant.
J’éprouve les mêmes sentiments pour le poëme du ménage Gagne.
Croyez-vous que je sais grand gré à Lamartine
' et à Hugo de faire une centaine de beaux vers
qui leur viennent tout seuls? pas le moins du monde, pas plus que je ne sais gré à la rose, à la violette, au chèvrefeuille de leurs couleurs et de leur parfum.
Mais, quand je vois un homme qui n’est pas'
Digiiized by Googk
né poêle, qui est au contraire un avocat; lorsque je vois M. Gagne faire à lui seul plus de vers que n’en ont fait Lamartine, Hugo, Musset, les deux Deschanips, Gautier, etc. ;
Quand je pense à ce qu’il a fallu de papier, d’encre, de travail et de temps pour mener à fin cette opération ;
Je me sens ému, et je dis : « Get homme ne sera pas réduit à lire son poëme de vingt-cinq mille vers à la compagne de sa vie; il n’en sera pas de V Uniléide comme de la langue universelle; » et je me tiens parole autant qu’il est en moi.
. Je parlerai deux fois de l'Uniléide : aujourd’hui, sommairement et pour faire connaitre la manière de fauteur; une autre fois, qui sera prochaine, je vous en entretiendrai avec plus do détails.
Aujourd’hui, j’emprunterai à madame Gagne , (Élise Moreau) les portraits do l’I'iiitèide, l’hé- ‘ roïiie de son mari, et de (a IhiKurchie, lillc
LA MAISON CLOSL
du diable, la mortelle ennemie de i- Uniléide .
L’Uiiilcidc, ange et femme à la fois,
Femme par la beauté, le sourire et la voix,
Ange par la splendeur qui flottait autour d’elle,
Son front large et pensif, ses cheveux d’un blond clair,
Pour contempler les traits de celte nouvelle Éve,
Qui du malheur humain devait briser le glaive,
Les astres immortels dispersés dans les cieux. Arrêtèrent soudain leurs pas silencieux.
Je ferai ici deux observations timides :
Cicéron n’est pas d’accord avec madame Gagne, sur la marche des astres et des mondes; il prétend, dans un traité De seneclule^ qu’elle est la cause d’une céleste harmonie.
i2® C’est bien hardi d’avoir osé décider que la femme qui sauvera le monde sera blonde ! Comment madame Gagne a-t-elle osé en assumer la responsabilité?
Madame Gagne est-elle guidée par des lumières particulières et divines, ou est-elle partiale et in-, téressée dans la question? en un mot, madame
LA MAISON CLOSK
Gagne esl-elle brune if madame Gagne est-elle blonde?
Madame Gagne est, si je me rap])elle bien mademoiselle Élisa Moreau, placée par la nature dans les conditions possibles de l’impartialité : madame Gagne n’est pas brune, madame Gagne n’est pas blonde, madame Gagne a ses cheveux de la riche couleur qu’affectionnaient Rubens, qui se connaissait en couleur, et le Titien.
Cependant, madame Gagne a les yeux bleus, et, pour la foule, qui divise les femmes en deux classes, les brunes et les blondes, elle serait blonde.
Madame Gagne ne dit pas que la Panarchie est brune, mais elle le laisse deviner; elle donne sur sa naissance des détails assez intimes.
Satan prend la parole ;
Dieu, d’un ange de paix vient d’embellir l’étiier,
D’une femme-démon enricliissanl l’enfer,
Kl Satan, dans ses bras pressant la Jalousie,
Fit sortir de son sein l’horrible Panarchie.
ne
Ça n^slpas plus long que ça; aussitôt pris, aussitôt /)owrfM. • *
J’ajouterai aujourd’hui quelques passages de M. Gagne — et ce sera tout.