DEUXIÈME RAISON
Voici encore un autre argument que je coupc avec des ciseaux tout imprimé dans un journal. Vous en êtes-vous servi vous-même, mon cher Jourdan? Je l’ignore; mais il est fort répété ;
La société a-t-elle le droit d'ùter la vie à un homme, parce que cet homme s'esl arrogé le droit, lui, de la retirer à un de ses semblables ? La société ne fait-elle pas alors ce quelle reproche au criminel d’avoir fait ?
11 y a, ce me semble, une certaine nuance dont les auteurs de l’argument ne tiennent pas assez de compte : La société tue un homme parce
LA SIAISON CLOSE
qu’il en a tué un, et aussi pour l'empêcher d’en tuer d’autres, et aussi pour faire savoir à ceux qui seraient tentés de l’imiter qu’ils jouent leur tète, et aussi pour rassurer la société justement alarmée.
L’assassin a tué un homme, parce qu’il avait une montre.
Ce n’est cependant pas tout à fait la même chose, et il n’est pas exact de dire : « La société fait ce qu’elle reproche au criminel d’avoir fait. »
La société n’a pas le droit de tuer, dit-on, et on s’arrête, et on promène autour de soi un regard triomphant, comme si l’on venait de dire quelque chose.
L’homme attaqué par un assassin a-t-il le droit de se défendre, et de tuer celui qui attente à sa vie, ou doit-il tendre la gorge au couteau?
C’est ce droit de se défendre que l’individu transmet à la société, et il le transmet diminué de tout ce que la passion, la colère, l’intérêt personnel, pourr.iiein y ajouter d’arînirairc.
Remontons à la formation de toute société.
Supposez vingt personnes, après un naufrage, abordant dans une ile déserte et se résignant à "y rester.
Avant peu, les plus forts, les plus audacieux, les plus méchants, s’empareraient, au détriment . des autres, de toutes les épaves que le navire brisé a pu jeter à la côte, et du produit de la chasse des autres, et deviendraient les maîtres, les tyrans.
- Il se feraitaloVs une association des plus faibles, mais des plus nombreux, pour la défense commune, et ce serait une guerre continuelle et une existence misérable.
“Que fait-on?
Avant qu’on ait éprouvé quels sont les plus forts, avant que la faiblesse et l’impunité aient encouragé les plus méchants, tout le monde a peur de l’injustice et de l’oppression.
On convient que, si l’un des membres de cette société veut s’emparer de la part d’un autre, le
frapper ou le tuer, tous les autres se réuniront contre lui, et alors, avec le calme et le sangfroid que donne la sécurité de la force, infligeront des peines proportionnées à la fois au délit commis contre l’individu et au danger qui menace la société.
Parmi ces vingt qui font cette loi, il y en a un ou deux, sans doute, qui, plus lard, essayeront de dépouiller un de leurs compagnons, et le tueront s’il résiste.
Mais, au moment de la convention, n’étant entraînés, ni par la paresse, ni par le besoin, ni par la férocité naturelle, ni par la colère, ni par l’impunité, ils ne songent qu’à se garantir euxmêmes de l'oppression des autres, — tous pensent faire un pacte avantageux.
Eh bien, qu'une société se compose de vingt hommes ou de quarante millions d’hommes, — c’est pour être protégé contre l’assassinat que chacun consent à être tué s’il assassine luimême.
KG
L’nssassin qui est lue par la loi a volontairement mis sa tète au jeu, il a calculé toutes les chances, et il. lui a plu de les affronter. Mais, en même temps qu’il a mis volontairement sa vie au jeu, il a egalement, par sa meme volonté, mis au jeu la vie d’un autre qui n’y a pas consenti, qui n’est pas averti de la partie engagée, qui s’est volontairement désarmé par respect pour le pacte social, qui n’a rien à gagner et ne peut que perdre.
Je ne répondrai rien de plus à ceux qui veulent voir une similitude entre l’action de l’assassin et l’action de la société qui tue l’assassin.
Il y a plusieurs raisons de la délégation que l’individu fait à la société du droit de se défendre lui-même. — La première, que j’ai indiquée, est d’üter à ce droit les dangers de l’arbitraire; l’individu, sous l’empire de la peur ou de la colère, peut se croire en danger plus qu’il ne l’est e plus tôt qu’il ne l’est, et mettre dans sa défense un entrainement de vengeance.
La société ne considère la vengeance de l’individu tué que comme une des moindres raisons de tuer à son tour; elle protège ceux que l’assassin impuni pourrait rendre à leur tour victimes de sa férocité ou de son avidité; elle épouvante ceux qui voudraient suivre son exemple, par la sûreté et l’inévitabilité de la peine; car l’individu, réduit à sa propre défense, laisse à l’assassin de nombreuses chances d’échapper, si celui-ci est plus fort que sa victime, s’il court mieux qu’elle, dans le cas où, ayant manqué son coup, il a à craindre les représailles.
Mais il ne peut espérer être plus fort que la société. Il ne courra pas mieux que la société.
Les chances d’être victime lui-même de son crime sont donc augmentées, pour le criminel, par la délégation faite à la société par l’individu de son droit de défense et de représailles, et ces chances augmentées, entrant nécessairement dans son calcul, sont plus puissantes à le détourner du crime.
En même temps sont augmentées la puissance de l’exemple pour ceux qui sont sur le chemin du crime, la sécurité pour ceux qui peuvent craindre d'en être les victimes, et néanmoins de plus grandes garanties sont données, même à l’assassin, qu’il sera jugé sans haine, sans colère et de sang-froid.