‹ La maison closeChapitre 31 sur 40 · TE DEUM LAUDAMUS · texte numérisé non relu

TE DEUM LAUDAMUS

Une bande d’un blanc lumineux s’étend à l'horizon, — Le rossignol, — mon rossignol, car c’est clui de l’année dernière, qui est revenu

2ü) ' LA MAISON CLOSE

coiisli'uii'c un nouveau niduù celui de la couvée pi'éccdenlc a été respecté, — le rossignol fait entendre ses derniers chants; — les merles, les pinsons, les fauvettes saluent l’aube à leur tour. Les mâles, secouant leur plumage, agitant leurs ailes, chantent au-dessufK du nid où leurs femelles tiennent abrités, sous leur chaud plumage, les œufs ou les petits oiseaux encore nus, tendres fruits de leur mélodieux amour.

Les fleurs entr’ouvent leurs corolles, dans lesquelles les abeilles viennent, en bourdonnant, enlever le pollen dont elles composent leur miel parfumé.

La bande de l’horizon, (jui était d’un feu blanc, devient d’un feu jaune, — l’aurore succède à l’aube ; — les premiers rayons obliques (lu soleil font resplendir les gouttes de rosée suspendues aux feuilles et aux Heurs d’un éclat qui éteindrait les opales, les émeraudes, les rubis elles améthystes.

Un souflle frais dissipe le léger voile qu’une

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petite brume étendait sur la prairie, — il n’en reste plus que quelques gouttelettes étincelantes, qui, de quelques toiles d’araignées, forment des réseaux de diamant; — le coq fait entendre sa voix retentissante, le cheval hennit dans son écurie, les vaches beuglent dans l’étable, la chèvre bêle, — tous appellent la grosse Thérèson, une belle et bonne fille qui est chargée de leur déjeuner.

Tout recommence son travail incessant; les vignes, les liserons, les chèvrefeuilles continuent leurs spirales commencées autour dos arbres qui leur servent d’appui ; — tout est reposé, frais, dispos; — tout s’accueille, se retrouve avec un air heureux et affectueux.

Les garçons et les filles, qui vont commencer leur journée au jardin, échangent entre eux et avec moi un bonjour et un sourire amical.

Mais, tout à coup, un bruit pareil à celui de ia foudre gronde dans la vallée et retentit longuement, renvoyé d’échos en échos ; — esU-e

le tonnerre? — non, le ciel est pur, bleu, fimpide.

En même temps, les cloches de la ville se font entendre.

Est-ce l’Angélus? . .

Non, il est sonné il y a déjà longtemps. Et puis ce n’est pas la même sonnerie, paisible et lente.

Les cloches sonnent à grandes volées et de tout leur éclat; — un second coup, semblal)le au tonnerre, succède au premier à peine éteint dans l’air — et roule de nouveau dans les montagnes et les vallons.

Ce n’est pas le tonnerre, — ce n’est pas l’Angélus.

C’est le canon, — c’est un Te Deum solennel que l’on va chantera l’église de Sainte-Réparate, la cathédrale de Nice.-

Le télégraphe a apporté, cette nuit, la nouvelle d’une victoire, on va en remercier Dieu...

J’ai distribué l’ouvrage à chacun ; j’ai passé

ma revue de chaque matin ; je m’assieds sous

une tonnelle de lauriers-roses, sur un banc

auprès de la mare où s’épanouissent les nénu-

fars, les reines-des-prés, les joncs fleuris, les

vergiss-mein-nicht, les salicaires, — où les libellules se poursuivent en rasant l’eau ; et j’écoute la voix des cloches et du canon, qui répètent au loin, en Jes paraphrasant, les paroles que dit à Sainte-Réparate le prêtre aux chrétiens rassemblés.

<L Te Deum^ laudamm — nous te louons, grand Dieu! — Te Dominum^ confitemur^ — nous te reconnaissons le maitre ! »,

O canon formidable qui faites un bruit à fêler les échos, ô cloches de Nice si mauvaises, si discordantes, si fêlées vous-mêmes, vous auriez pu vous taire ; la nature à son réveil le dit plus éloquemment que vous, d’une voix plus harmc^ nieuse et plus pénétrante.

Depuis les premières lueurs blanches jusqu’aux derniers reflets violets, — depuis le chant

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de l’aloueile jusqu’à celui du rossignol, — de-

puis que prend son vol le papillon, fleur animée, jusqu’à ce qu’il soit remplacé dans l’air par la luciole, étincelle vivante, — tout le chante, tout le répète dans une céleste harmonie. — Te Demi, laudamus — nous t’adorons. Seigneur, et nous reconnaissons que tu es le maître souverain !

Ah! voici que s’ouvrent les fenêtres de la maison tapissée de grands rosiers et de bignonias ; — le petit chien griffon secoue sa laine et me cherche dans le jardin, — puis saute après mes jambes en faisant entendre des cris joyeux.

Derrière lui accourt la maîtresse de la maison, la chère petite Jeanne; — c’est une seconde aurore qui se lève pour moi, et celle-ci se lève dans mon cœur. — Quand j’ai retrouvé ses fraîches couleurs de la veille, ses yeux brillants, sa démarche souple et bondissante, — la joie chante dans mon cœur; je te bénis, Seigneur. Te Demi, laudamus !

Jeanne alors visite tous ses joujoux vivants dont elle est aimée ; ses pigeons, sa daine, son petit âne de Sardaigne, sa monture ordinaire, auxquels elle distribue du grain, de l’herbe, du pain, des caroubes, et tous l’accueillent avec des airs d’amitié qui ne sont ni feints ni exagérés.

Nous te louons, grand Dieu, toi qui as voulu que cet univers, l’homme, l’animal, la plante, se perpétuent par l’amour; — loi qui as donné à l’homme cet instinct de sociabilité, qui ne lui as accordé la force qu’à la condition de l’alTection et de l’alliance; qui l’as fait naitre le plus faible et le plus désarmé des animaux, et qui lui donnes l’empire du monde et la vice-royauté de la nature, — lorsqu’il s’assemble par les liens doux et étroits de la famille, de la patrie, de l’humanité.

Mais écoulons les cloches, écoutons le canon.

Ce n’est plus là ce qu’ils envoient aux échos.

« Domimts SabaotU — Dieu des armées,

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ÿ’écrient-ils, — nous le louons*' — Te Deum laudamm !

» Car nous avons hier maitshé dans le sang jusqu’aux genoux. •

» Nous te louons, Seigneur, car nous avons fait une montagne de corps morts des ennemis.

» Et eux n’ont pu faire qu’une colline de nos cadavres.

» Nous te louons, Dieu des armées, Domine Sabaolh ! — de nos compatriotes, de nos amis, de nos frères, dix mille seulement ont été éventrès et coupés en morceaux — tandis que vingt mille de'ceux qui ont des habits blancs ont subi le même sort.

» Je suis borgne, mais l’ennemi est aveugle ; grand Dieu, reçois mes actions de grâce. »

— Mais qu’appelez-vous l’ennemi — ou les ennemis?

— Ceux qui ont des habits blancs.

— Ont-ils d’aulres crimes à se reprocher?

— Non, mais c’est l)ien assez.

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— Esl-ce de leur plein gré qu’ils viennent se battre contre vous?

— Non, certes! ils aimeraient certainement mieux rester chez eux à cultiver leurs champs et à élever leur famille.

— Alors...

Mais, ici, les cloches et le canon m’interrompent pour continuer à dire aux échos : c Les moissons et les pâturages sont détruits ; les chaumières, démolies et brûlées ; — les familles ont perdu leurs fils aînés, — et les charrues traceront des sillons incertains et sinueux sous la main faible et inexpérimentée des plus jeunes... Te /)eum, laudamus, — Seigneur nous le louons! »

Et les cloches cessèrentde sonner, et le canon cessa de gronder — le Te Deum était fini ; — l’intendant, le syndic, les consuls sortirent de l’église et allèrent quitter leurs habits brodés ; — et l’hymne de la nature — hymne de joie, de paix et d’amour, un moment troublé par

le canon et par les cloches — recommença;

« Te Deum^ laudamus — nous te louons Seigneur !

» Car les épis vont bientôt jaunir, et la vigne commence à grossir ses grains ; — hommes , femmes, oiseaux, abeilles, nous travaillons tous, et nos efforts unis amèneront la récolte et la vendange, et l’abondance même pour les plus pauvres, et l'on aura quelque chose à partager avec ceux qui, cette année, n’auront pas de moissons, — avec ceux qui auront perdu leur filsainé, — avec les mutilés et les blessés, avec tous les martys de la guerre.

» Heureux encore, parmi les autres, ceux qui meurent et ceux qui souffrent pour la sainte liberté ! »

l’auteur vivement houspillé

HISTOIRE d’une BELLE PETITE PRINCESSE ET DES FÉES SES MARRAINES

Il était une fois une petite personne qui vint au monde en l’an 18... Les fées furent convoquées à son baptême comme il est d’usage en pareille circonstance. — Après un festin splendide, on apporta l’enfant dans des langes de brocart, et, la plus vieille prenant la parole la première, on commença à lui faire des dons.

La première, qui était arrivée sur un char traîné par des abeilles, dit :

— Tu appartiendras, de loin, il est vrai, mais tu appartiendras à la famille la plus bruyante des temps modernes.

LA MAISON OLOSE

La seconde — qui était un peu décolletée, n’étant vêtue que d’un collier de perles fraîchement sorties du sein de la mer, et dont le char était traîné par des colombes — dit :

— Tu auras les yeux du beau bleu de la Méditerranée. Tu t’appelleras Marie — doux nom formé des lettres du mot aimer.

La troisième, qui était une figure de cire encore plus régulière que celles qui ornent les vitres des coiffeurs — et qui était venue dans un petit carrosse attelé à la Daumont de quatre colibris sur l’un desquels était un i>apillon — dit d’une voix grasseyante ;

— Tu seras petite et un peu maigre; j’ai demandé pour toi à la nature cette preuve de confiance. Les femmes auxquelles ladite nature dans sa colère a infligé des formes sérieuses et réelles — sont belles d’une beauté tristement immortelle et incontestable , mais seulement pour les peintres, les sculpteurs et les hommes

de bon sens et de bon goût, — une bien faible minorité ! — ces pauvres femmes ne peuvent, malgré leur bon vouloir, se soumettre aux lois variables de la mode.

» Un jour, pour être belle, il faut avoir la taille sous les bras ; un autre jour, la taille doit être près des jarretières; un autre jour; les bras doivent être plus gros que le corps.

> Cette année, une femme à la mode doit être frêle, pâle, un peu verte.

» L’année prochaine, elle doit être démesurément grosse — et Vénus sera Hottentote.

» Après le régne des cheveux blonds — qui fera dépouiller de leur crinière toutes les filles des provinces du Nord pour orner la tête des Parisiennes, il faudra devenir brune.

Avez'voas vu, dans Barcelone,

Une Andalonse au teint bruni ?

» Que peuvent faire dans ces circonstances la Vénm de Gnide et celle de Milo et la Sapho de Pradier?

a.'îa

» Tnndisqiie, loi, dans lis |)ro|)orlions qui- te sont accordées, lu te créeras loi-même tous les matins de la forme et de la couleur que la mode aura promulguée et édictée la veille, ce que ne pourrait faire une femme faite et réelle.

La quatrième, qui avait le front pensif et sillonné et raviné par les orages de la vie, dit ;

— Un peu de beauté — médiocrement d’esprit et point de cœur — et tu gouverneras les hommes.

Et les parents ne se possédaient pas de joie de voir comme leur fille était douée, et ils s’épuisaient en rernerciments à l’endroit des bienfaisantes fées. — Mais cette joie ne fut pas de longue durée.

On entendit tout à coup un horrible fracas; des trompettes, des tambours, des houras, des applaudissements, des vivats, des trépignements — formaient dehors comme une tempête; la cheminée tomba et les vitres éclatèrent on morceaux. — Par une des vitres brisées entra

LA MAISON fiLOSR

line figure étrange ; on ne pouvait dire à quel sexe elle appartenait, — quoiqu’une grande partie des hommes qui composaient la foule sussent parfaitement qu’elle appartenait au sexe féminin, attendu qu’elle n’avait rien de cache pour ceux qui la régalaient de ce tintamarre et qu'elle mettait à un applaudissement, à un vivat, à un « La voilà !» à un bouquet jeté, à une phrase dans un journal, — le prix qu’on en demandait.

Cette figure était vêtue d’écarlate et toute galonnée d’or faux ; sa voix était retentissante et infatigable; sa voiture, en forme de cabriolet découvert, était traînée par des chevaux chargés de grelots et de sonnettes.

Elle bonimenla en ces termes :

• — Tu aimeras le bruit. A ton nom de Marie, j’ajoute le nom de Brouhaha. En avant la musique !

Et un formidable orchestre fit tomber le reste des vitres et la figm*b sortit par la cheminée.

LA MAISON CLOSK

Toutes les fées laissèrent tomber leur tête sur leur poitrine.

Et les parents s’arrachèrent les cheveux.

Une fée. qui n’avait encore rien dit, et qui s’était tenue jusque-là cachée dans une embrasure de fenêtre, demande la parole et dit :

— J’avais réservé mon vœu pour parler la dernière et pour pouvoir réparer à un certain point le malheur qui vient d’arriver et que ma science me faisait pressentir.

» Cet amour du bruit — ô Marie ! ô Brouhaha ! puisque tu as maintenant ces deux noms, — annulerait tous les dons que t’ont faits mes savantes sœurs.

» Je ne puis t’empècher d’aimer le bruit, je ne puis t’empêcher d’en faire, mais je puis par un don atténuer ce don funeste : tu seras sourde ;

— ce bruit que tu feras, tu ne l’entendras pas; ce bruit que l'on fera autour de toi, tu * l’ignoreras; peut-être ceta atténuera-t-il cet

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