TOMASA, ESTRELLA, RAMON
Estrella. — Quel farceur!
Ramo^. — Un imbécile!
ToMASA. — Bah! Tous les spectateurs seront comme lui, ce soir.
Estrella. — Vous croyez t
Tomasa. — J'y compte bien. H faut que tous les hommes soient amoureux de la danseuse, et que toutes les femmes en soient jalouses. C'est ça le succès!... Quand j'ai débuté à l'Alcazar de Séville, j'ai reçu tant de fleuis et tant de lettres que ton père faisait le signe de la croix quand il voyait passer des chèvres.
Ramon. — Et' il t'a laissée danser?
Tomasa. — Naturellement.
Ramon. — Ah! H savait que tu l'aimais!
. Tomasa. — Oui. Et, surtout, nous avions connu la misère, et il ne voulait pas y retomber.
Ramon. — Pauvre papa!...
Tomasa. ^- Je ne l'ai jamais trompé, Ramon. Je regardais tendrement les hommes, je souriais, je levais les yeux au plafond, mais c'est à lui que je pensais. Même sur l'estrade, je lui restais fidèle.
EsTRKLLA. — Toujours?
Tomasa. — Toujours.
Estrella. — Jamais vous n'avez dansé pour un beau garçon que vous ne connaissiez pas, et qui était dans la salle?
Tomasa. — Si! Une fois.
Estrella. — Vous voyez bien.
Tomasa. — Parce qu'il ressemblait à mon mari. Ce soir-là, d'ailleurs, Ramon, ton père ne m'g. adressé nul reproche. Il a trouvé qu'enfin je dansais convenablement. Il n'avait rien vu. Les hommes ne voient jamais rien.
Ramon. — Si j'étais jaloux, je verrais!
Tomasa. — Tu ne verrais rien, mon petit. Allons ! Ne vas-tu pas vérifier ce que le galant d'Estrellita nous a apporté?
Ramon, sombre. — Quel galant?
Tomasa. — Mais celui qui vient de livrer les bouteilles.
Ramon. — Ah! bien! J'y vais!
Il sort.