Scène VIII
ESTRELLA, LUISITO
Estrella. — Tu vois comme j'ai su la mettre en colère, la vieille Tomasa, pour rester seule avec toi, mon chéri,
Luisito. — Oui, tu es très forte.
Estrella. — Et Ck)ncha nous a laissés aussi. Elle n'est plus jalouse f
Luisito. — Elle sait que j'ai à te parler.
Estrella, riant. — Ah! tu lui as dit... Mais tu es aussi fort que moi, mon adoré.
Luisito. — J'ai à te parler.
Estrella. — C'est sérieuzf
Luisito. — Oui.
Estrella. — Donne d'abord ta bouche.
Luisito. — Misérable!
Estrella. — Quoi?
LuTsrro. — Misérable! Tu n'es qu'une misérable!
Estrella. — Luisito !
Luisito. — Tu me donnes tes lèvres et ce soir tu vas t'enf uir avec mon frère.
Estrella. — Ce n'est pas vrai
Luisito. — C'est lui qui me l'a dit.
Estrella. — Lui?
Lxnsrro. — Eh bien! M'a-t-îl mentit
Estrella. — H s'est trompé.
Luisito. — Quoi?
Estrella. — Ton frère est comme un fou, tu n'as pas vu ça?
Luisito. — Parbku, ce sont tes caresses qui le rendent fou.
Estrella. — Mes caresses, mes oaressesf II n'a rien eu de moi ! Rien !
Luisito. — Et cependant, il abandonne pour toi sa femme et ses enfants !
Estrella. — H s'est mis en tête de m'cDunener à Séville, de vivre avec moi, des idées ridicules.
Luisito. — Vous partez ce soir.
Estrella. — Ah! ah!
Luisito. — Ne ris pas!
Estrella. — Vraiment, tu crois que je yais m'enfuir avec Benitoî
Luisito. — Oui ! oui !
Estrella. — Mais enfîn, pour qui me prends-tu t
Luisito. — Estrella!
Estrella. — Alors, tu peux penser que je vais me donner, que je me suis déjà donnée à ton frère. Tu
sais cependant que je t'adore, que je n'ai jamais aimé que toi; tu le sais!
Luisito. — Peut-être!
Estrella. — Tu en doutes?
Luisito. — Hier seulement j'ai connu la chaleur de. tes lèvres.
Estrella. — Et tu aa pu croire que je- partais avec ton frère aujourd'hui?
Luisito. — Alors, c'est faux, c'est faux?
Estrella. — Tu le demandes?
Luisito. — Tu m'aimes?
Estrella. -^ Plus que mon salut, plus que l'hostie.
Luisito. — Tu es à moi?
Estrella. — Fais de moi ce que tu veux.
I^uisito la regarde longuement dans les yeux.
Luisito. — Estrella!
Estrella. -r~ Oui, regarde mes yeux, mon amant. Ahl si tu pouvais y lire toutes mes pensées! Descendre dans mes yeux jusqu'à mon âme, tu verras bien que je te dis vrai, et que je t'adore.
Luisito. — Si tu m'aimes...
Estrella. — Oh! oui, je t'aime!
Luisito. — Si tu m'aimes...
Estrella. — Eh bien?
Luisito. — Ne te refuse plus.
Estrella. — . Je l'attendais.
Luisito. — Mon amour!
Estrella. — Je t'appartiens, mon Luisito. Je suis à. toi. Quand j'étais une petite fille, je t'aimais, je t'aimais. Tu ne me regardais pas. Des années ont passé. J'ai grandi. Tu ne m'as jamais rien demandé. Hier, nous nous sommes promenés ensemble. Tu as voulu mes lèvres, et je te les ai données. Aujourd'hui, tu me veux tout entière. Enfin ! Enfin !
Luisito, la serr^wt dans ses bras. — Estrella!
Estrella. — Je ne suis pas celle que tu crois.
Luisito. -— Tais-toi!
Estrella. — Je ne veux pas te prendre: je me donne. Je ne te demande pas de tout me sacrifier: ta tendresse me suffit.
Luisito. — Ma tendresse? Non! Mon amour!
Estrella. — Oh! ton amour! Je t'aime plus que tu ne m'aûnes ! Je ne vivrai maintenant que pour t'espérer.
Luisito. — Sans cesse je serai près de td.
Estrella. — Ne dis pas de folie. Tu sais bien que tu ne peux être à moi tout à fait.
Luisito. — Qu'est-ce qui me retient ? Je n'ai pas d'enfant.
Estrella. — Assez! Assez! Je ne veux pas faire le malheur d'une autre.
tu ne m'aimes pas comme je
Luisito. — Ah!
t'aime !
Estrella. — Mais tu ne sens donc pas que je voudrais vivre auprès de toi toutes les minutes de la vie?
Luisito. — Eh bien?
Estrella. — Non I Ta place est ici, près de l'autre, près de ton frère. Ah! pourquoi ne m'as-tu pas aimée plus tôt? Pourquoi, dans la n:iaison de danses, ne m'as-tu pas choisie pour fiancée?
Luisito. — Tu es ma fiancée! Tu es nia femme!
Estrella. — Hélas ! tu ne seras jamais à moi...
Luisito. — Je suis à toL
Estrella. — Mais je me contenterais des heures que tu pourras m'accorder.
Luisito. — Toute ma vie! Toute ma vie!
Estrella. — Tais-toi, mon amant ! Tais-toi !
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Viens ce soir, à neuf heures, derrière la maison, dans le jardin des moines. Tu entreras par la brèohe. Tu sais, les amoureux s'v donnent souvent rendezvous.
LuisiTO. — Oui. Mais il v aura tant d'amoureux dans le jardin !
KsTRELLA. — 11 n'y aura pei'sonne. C'est vendredi saint, et les amants craindront, cette nuit, d'offenser Dieu.
LuisiTO. — Je t'adore!
ESTBELLA. — Je me donne à toi !
LUISITO, s'avance pour l'embrasser. — Estrella ! ESTRELLA, recule en dansant presque. — Oh! attention, ton frère et Ramon! A ce soir!
Elle sort.