Scène II
Les mêmes, LA VAGABONDE
Les trois moines se dirigent vers le couvent. Mais le frère Léon s'arrête et regarde à terre sous un arbre.
LÉON. — Qu'y a-t-il là? C'est une femme qui est étendue.
José. — C'est une enfant, (il s'agenouille.) Petite, . pet ite !
La Vagabonde, très craintive. — Quoi î Qu'y a-t-il î
Elle se redresse.
Manuel. — Que fais-tu le î Tu n'es pas malade?
La Vagabonde, à demi rassurée. — Non, je ne suis pas malade.
LÉON. — Tu n'as pas faim?
La Vagabonde, tranquille. — Oh! non, je n'ai pas faim. J'ai mangré tant que j'ai pu, au contrî4ire.
LÉON. — Le jour du vendredi saint?
La Vagabonde. — Que voulez- vous! J'avais un peu d'argent... Les passants avaient été généreux... Pour une fois!
LÉON. — Elle n'est pas timide.
Manuel. — Tu devrais aller dormir, mon enfant.
La Vagabonde. — Je dormais: vous m'avez éveillée.
José. — Tu ne passeras pas la nuit ici?
La Vagabonde. — Pourquoi non? je suis habituée à doi-mir n'importe où.
Manuel, r— Suis le sentier, et tu trouveras la maison des bonnes sœurs. Elles t'accueilleront et te donneront un lit.
La Vagabonde. — Non. Je n'entrerai pas chez elles. Quand viendrait le matin et que je voudrais partir, elles n'ouvriraient pas la porte; elles me irarderaient enfennée, elles me couperaient les cheveux.
LÉON. — Elles t'apprendraient un métier.
La Vagabonde. — Je ne veux pas travailler. Je veux me promener et danser.
Manuel. — Cc^i le chemin du péché. Prends crarde.
La Vagabonde. — C'est vous qui serez damné; tous les diables de l'enfer vous brûleront.
^Ianuel. — Vraiment?
La Vagabonde. — Je sais l'avenir, moi. Je lis le destin dans les lignes de la main.
Léon. — Petite sorcière!
La Vagabonde. — Donnez votre main, donnez.
Manuel. — Laisse. Pourquoi es-tu venue dans ce jardin?
La Vagabonde. — Parce que j'aime les jardins.
José. — C'est tout?
La Vagabonde. — Et puis queUiu'un m'a dit (jue c'est le jardin des amoureux.
LÉON. — Alors?
La Vagabonde. — Et j'aime bien aussi les amoureux. J'aime les entendre parler et les voir s'embrasser.
Manuel. — Oui?
Léon. — Ce soir, les amoureux ne viendront pas ici, car c'est la nuit du vendredi saint.
La Vagabonde. — Ils viendront ! Ils viendront î Si j'avais un amoureux, moi, ce n'est pas le vendredi saint qui m'arrêterait.
José. — Elle est folle!
Manuel. — Elle tombe de sommeil.
La Vagabonde. — C'est vrai, ça, que j'ai envie de dormir. Laissez-moi dormir, dites?
Elle s'éloigne dans le jardin.
LÉON. — Pauvre petite!
Manuel. — Elle porte en elle la gi-aine du péché !
José. — C'est une malheureuse.
LÉON. — Le péché, c'est toujours le malheur.
L'orgue se fait entendre dans l'église du couvent.
Manuel. — Allons! c'est l'office de nuit.
Les trois moines s'éloignent.