Scène V
BENITO, RAMON, puis ESTRELLA
Ramon. — Eh bien?
Benito. — Eh bien, c'est très simple. Vous avez dû voir que Luisito aime Concha ; il va l'épouser et je voulais vous en avertir.
Ramon. — Ça m'est égal.
Benito. — C'est que, quand elle sera mariée, Concha quitteia votre service,
Ramon. — Votre frère est donc bien riche? Sa femme ne gasrnera pas un centavo. Elle restera à la maison ou rendra des visites comme la femme de l'alcade?
Benito. — Nous gagnons bien notre vie. Nous avons quelques économies. La ménagère a de quoi s'occuper avec une maison et des enfants. .
Ramon. — Oui? Alors, adieu! Nous allons être sans servante. ,
Benito. — Vous avez Estrella !
Ramon. — C'est une gamine.
Benito. — Oh ! C'est une femme !
Ramon. — Possible ! Mais elle ignore tout ; elle est paresseuse. Enfin, c'est mon affaire.
Benito. — Oui.
Ramon. — Quand nous enlevez- vous Concha?
Benito. — Je voulais justement m'entendre avec vous sur la date du mariage. Nous comprenons qu'elle vous est utile, qu'il vous faut du temps pour la remplacer. Nous ne voulons pas vous être 'désagréables.
Ramon. — Bon! Excusez-moi... Je vous ai mal accueillL Mais j'ai des soucis, et alors, ce nouvel ennui...
Benito. — Je vous comprends.
Ramon. — Vous êtes un brave garçon, Benito.
Pourquoi ne venez- vous jamais avec votre frère voir les danses?
Benito. — Je suis marié et, quand je ne vais pas en mer, je reste, le soir, tranquille, chez moi.
Ramon. — Vous avez des enfants?
Benito. — Une petite fille de trois ans, un petit garçon de six mois.
Ramon. — Ça doit être amusant une fillette qui parle, qui chante, qui danse.
Benito. — Vous n'avez jamais songé à vous marier?
Ramon. — *A quarante ans? Ce n'est pas jeune ppur un galant!... Du reste, le métier ne le permet guère. Il y a déjà trop de femmes ici! Et puis, ma mère ne m'y a jamais engagé. Elle veut demeurer la maîtresse dans cette maison qu'elle a fondée. C'est bien naturel. Vous ne trouvez pas?
Benito. — Moi, je pense que les femmes ne doivent pas commander.
Ramon. — Bah! Quand elles commandent bien.
Estrella entre avec des verres, de l'eau» de l'anisette.
ÈSTRELLA. — La maîtresse envoie ça pour boire à sa santé.
Benito. — Bien des i*emereiements !...
Ramon. — Elle a trouvé les poissons à son goût? (Kstreiia verse et ne répond pas.) Je te demande sl elle a trouvé les poissons à son goût?
ESTRELLA. Oui, SeUOr. (Elle sort.)
Benito. — Elle est drôle.
Râmon. — Lia petite?
BiaaTO. — Oui.
Ils boivent.
Ramon. — Ça fait du bien. Il fait si chaud, aujourd'hui î
Bbnito. — Un dur soleil !
Ramok. — Dans cette salle, on est au frais.
Benito. — C'est ici que vos artistes s'habillent?
Ramon. — Oui. Ils sont à l'aise, n'est-ce pas? 11 y a des maisons de danses où on entasse les artistes dans un trou. Ici, il y a de la place. Ce n'est pas riche, mais c'est grand. •
Benito. — C'est très bien!
Ramon. — Dans la journée, ces châles et ces costumes on dirait des loques.
Benito. — Mais non !
Ramon. — Si, si! Mais, le soir, sous les lumières, ce sont des fleurs. Vous devriez venir un soir, don Benito !
Bbnito. — Je ne dis pas non.
Ramon. — Vous aimez la danse?
Benito. — Quand j'étais jeune, je dansais.
Ramon. — Vous n'êteg pas vieux.
Benito. — Trente-cinq ans, ce n'est pas jeune pour un danseur.
Ramon, appelant. — Estrella!
EsTRELLA, apparaissant. — Senor?
Ramon. — Baisse le store.
Tandis qu* Estrella va baisser le store les hommes la regardent et se taisent. Ils ne prononcent pas une parole jusqu'au moment où Estrella est rentrée dans la cuisine.
Benito. — Elle est drôle.
Ramon. — Elle marche comme si elle allait danser.
Benito. — Vous croyez qu'un jour elle sera de votre troupe?
Ramon. — Elle n'espère que ça. Si elle est entrée à mon senûce, c'est pour recevoir des leçons de ma mère qui, jadis, fut une fameuse...
Benito. — Elle fait des progrès?
Ramon. — Elle n'a pas encore travaillé une seule fois. Ma mère n'a pas eu le temps de s'en occuper.
Benito. — Alors, elle restera une servante?
Ramon. — Sans doute. Mais c'est dommage!
Benito. — Vraiment?
Ramon. — Je sens qu'elle a des qualités; elle est souple, elle est gracieuse, elle est forte. Et, surtout, elle a le regard d'une grande danseuse.
Benito. — Elle a des yeux d'enfant!
Ramon. — Oui, des yeux qui semblent n'avoir jamais aperçu le mal et qui contemplent peut-être le péché.
Bbnito. — Vous pensez que cette petite chose-là... ?
Ramon. — Ce serait peut-être une artiste.
Benito. — Ne vaudrait-il pas mieux lui trouver un mari?
Ramon. — Pourquoi faire?
Benito. — Mais...
Ramon. — Ne lui donnez pas un tel conseU, Benito. Le mariage, pour Estrella, c'est l'obscurité, les enfants, les soins du ménage, la misère...
Benito. — Elle pourrait être heureuse avec un homme qui Taimerait et travaillerait pour elle.
Ramon. — Non ! non !
Benito. — Pourtant...
Ramon. riant faux. — Vous voulez donc, camarade, m'enlever toutes les servantes?
Benito. — Oh ! Je disais cela pour parler.
Ramon. — Evidemment! Encore un peu d'anisettef
Benito. — C'est moi qui vous roffrirai, don Ramon.
Ramon. — Non! Non! Vous n'êtes pas un client. Vous êtes dans ma maison. (Appelant.) Estrella!
Estrella, sur le seuil de la cuisine. — Scuor?...
Ramon. — I^ bouteille d'anisette! (Estrella entre et
verse et les deux hommes se taisent.) Tu n'aS paS SOif,
I^etite? (Lui offrant son verre.) Tu ne veux pas boire? Estrella. — Merci.
Elle boit dans le verre de Ramon.
Ramon, riant faux. — Maintenant, lu connais ma pensée.
Estrella. — Je la connais. (Elle prend le verre de
Benito.) Je veux aussi connaître la vôtre, don Benito... R.\MON. — Mais tu ne sais pas si Benito permet... Benito. — Laissez-la faire.
Estrella trempe ses lèvres dans le verre de Benito.
Estrella. — Je connais aussi votre pensée.
Elle rentre dans la cuisine. D'un trait, les deux hommes vident leurs verres.
Ramon, se levant. — Au revoir, Benito, et à bientôt.
Benito. — A bientôt, don Ramon, et merci. Luisito! Luisito! Nous partons!
LuisiTO, entrant. — Vous êtes d'accord?
Ramon. — Oui, oui!
Luisito. — A quand le mariage?
Benito. — Bientôt! Bientôt! Nous verrons... Je reviendrai! Allons!
Benito et Luisito sortent.