‹ La maison de glace (volume 2)Chapitre 10 sur 23 · LE PIEGE · texte numérisé non relu

LE PIEGE

Qui de l'un ou de l'autre trompera a?ee plus d'habileté. E.ryloff.

Après leur scène avec le cocher, les demoiselles d'honneur, dont les souliers étaient imprégnés de neigé fondue, remontèrent par les escaliers du palais et se réunirent au plus vite dans la chambre de Mariolizza.

— Les demoiselles russes sont habituées au froid et à la neige , dit la femme de chambre de Mariolizza en s'adressant à sa maîtresse et en la suppliant de changer de chaussures ; mais pour vous , princesse . c'est autre chose, vous êtes chez nous un oiseau de passage venu des tièdes contrées.

— Et moi aussi, je veux être Russe ! répondit Mariolizza.

Et toutefois elle changea de chaussures, sentant que ses pieds étaient glacés.

On plaça la princesse dans un immense et vieux fauteuil couvert de velours foncé , qui servit de vigoureux repoussoir à cette belle et charmante créature rougie par le froid.

Là elle ressemblait à une feuille de rose tombée sur la soutane d'un moine ou à un jeune cygne couché mollement sur de sombres roseaux.

Entouré de compagnes qui la regardaient, enviant, Tune la finesse de ses cheveux qui tombaient en nattes brunes jusqu'à sa ceinture; l'autre, sa peau fine et soyeuse comme le papier de Chine le plus velouté; celles-ci, sa taille flexible ; celles-là, la richesse de ses épaules; remarquant dans leurs regards l'admiration accordée à sa beauté , que répétaient au reste les glaces qui éclairaient l'appartement, Mariolizza rappelait Vénus à sa toilette , entourée des nymphes de son amoureux royaume.

La femme de chambre la déchaussa, prit, l'un après l'autre dans ses deux mains, les petits pieds de la princesse, et tâcha de les réchauffer, soit en les couvrant de son haleine, soit en les pressant contre sa poitrine; après quoi, posant un de ces petits pieds sur la paume

de sa main, et, dans sa naïve admiration , le montrant aux compagnes de la princesse, elle sembla leur dire:

— Àvez-vous vu quelque chose de pareil? Quant à moi, je n'ai jamais rien rencontré de si beau!

Quoique toutes ces louanges extatiques fussent agréables à Mariolizza comme à toute jeune fille, elle appuya sa tête dans ses mains et soupira à plusieurs reprises.

En ce moment on frappa à la porte.

La servante sortit et rentra presque aussitôt, portant un immense in-folio venant de la part de Trétiakowsky.

— Ah ! dit la princesse en frappant légèrement du pied, est-il assez ennuyeux, ce cher poëte !

— On vous fait savoir aussi, madame, ajouta la suivante du ton d'une leçon apprise par cœur, que votre professeur de russe est couché chez le grand veneur Wolinski; il vous prie de prendre bien soin du livre, et surtout de faire attention à la reliure, de ne prêter ce livre à personne , et de le remettre demain de grand matin à un domestique que l'on enverra exprès pour le prendre, parce que ce livre, comme vous le fait dire votre professeur, lui est indispensable.

A ces paroles, l'idée que ce livre pouvait renfermer quelque secret passa comme un éclair de feu dans la \ête intelligente et, disons-le aussi, amoureuse de la

jeune fille; le cœur, ce devin si intelligent, battit dans sa poitrine : au premier moment, Mariolizza demeura rêveuse comme un mathématicien qui cherche la solution d'un problème , mais elle cacha dans son âme les sentiments qui l'assaillaient, et, sérieuse comme un président, elle commença sa lecture.

Dès les premières lignes « Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse, » et ainsi de suite, les demoiselles d'honneur furent dans l'enchantement.

— Oh! que c'est ravissant! s'écrièrent-elles; en vérité, cela vous tire l'âme.

Mais tout à coup elles partirent d'un éclat de rire en se regardant les unes les autres, lorsqu'on en vint à la description du naufrage.

Hâtons-nous de dire que ce n'était point la prose de Fénelon , mais la traduction de Trétiakowsky qui causait cette explosion d'hilarité.

— Laissez-moi donc tranquillement étudier le russe,

dit Mariolizza en ayant l'air de se fâcher sérieusement.

Mariolizza se reprocha ce premier mouvement de mauvaise humeur, dont elle n'avait pas été maîtresse,

mais il était déjà trop tard, ses compagnes avaient disparu.

Cependant elle se consola bien vite; elle regarda si elle était bien seule, et commença de feuilleter le livre et de fureter entre ses pages.

Mais l'idée ne pouvait lui venir que dans la cloison qui séparait sa chambre à coucher de celle de Grouchka, sa caniériste. une ouverture invisible avait été pratiquée : pouvait-elle supposer que le grand commissaire Lipmann avait donné ordre formel à cette même Grouchka d'observer toutes les actions de sa maîtresse ?

Cette fente était surtout pratiquée pour espionner tout ce qui pourrait venir de la part de la part de Wolinski. L'espion inconnu qui habitait sa maison avait déjà fait savoir au duc cette inclination de Wolinski, laquelle avait eu le temps de percer dans ses conversations avec Trétiakowski et Zouda. Or c'était une première occasion pour noircir le ministre ennemi aux yeux de l'impératrice, très-sévère sur les mœurs.

La camériste aimait sincèrement sa maîtresse, et ce sentiment éprouvé par Grouchka était celui qu'inspirait Mariolizza à tout ce qui l'approchait. Certes elle eût bien préféré être chargée par elle de mener une affaire d'amour, dans laquelle elle eût pu montrer tout sonart, que de l'espionner; mais aller contre les ordres de Lipmann, grand commissaire de la cour, favori de Biren et filleul de l'impératrice, autant eût valu mettre son cou dans le nœud coulant du bourreau.

Juif de naissance, il était resté juif , quoiqu'il tâchât de changer son extérieur à force d'eaux et de parfums

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amenés de Courlande; presque nu. dénué de fout et enrichi par le duc, il était prêt à son moindre désir, à calomnier, à étrangler et à noyer qui que ce fût.

La pauvre servante dut donc obéir, et ce fut en se signant et en disant des prières qu'elle accomplit l'ordre du terrible espion.

Connaissez-vous ce jeu où l'on cherche, au son de la musique, un objet caché? La musique s'adoucit ou redouble, selon que l'on s'éloigne ou s'approche de l'objet.

Ce fut ainsi que Mariolizza feuilleta le livre de Trétiakows y, guidée, au lieu de musique, par les battements de son cœur, de ses artères et de ses tempes , et son sang circulait follement, comme font les rouages d'une montre quand la chaîne en est brisée.

Mariolizza sentit enfin la lettre.

La tirer de la reliure, la lire, s'abreuver de se> expressions passionnées, y marquer les plus petites nuances d'amour, fondre ces nuances dans un seul arc-en-ciel d'espoir, plaindre Wolinski , aller jusqu'à verser des larmes en pensant aux souffrances qu'éprouvait le pauvre Artemy, qui l'aimait tant , tout cela fut l'affaire d'une seconde. Elle baisa la lettre une première fois, la rebaisa une seconde, la regarda avec une tendresse qui allait jusqu'à la passion , la cacha dans son sein, et, toute brûlante d'exaltation :

— Il est à mes pieds, murmura-t-elle, il est à mes pieds ! Il les presse contre sa poitrine ! il les embrasse ! Oh f quelle tendresse ! quelle passion 1 Wolinski, que je t'aime I.,.

Puis Mariolizza tira de nouveau le billet de sa poitrine, le mit sous son oreiller, dit à sa suivante qu'elle avait envie de dormir et de se mettre au lit.

Après s'être déshabillée, elle jeta encore un regard dans la glace, comme pour s'assurer qu'elle était bien véritablement jolie et méritait les adorations dont elie était l'objet; sauta, avec la silencieuse légèreté d'une chatte ou d'une panthère, sur le moelleux duvet de son lit; se promit de répondre, le lendemain dès le matin, au billet, bien persuadée que la vie du malheureux Wolinski était attachée à cette réponse, et s'endormit enfin d'un sommeil tout à la fois agité et délicieux.

Grouchka avait tout vu; au fond, elle éprouvait une grande pitié pour sa maîtresse, et ne pouvait se décider à accomplir l'ordre de Lipmann. Mais la pensée des mines de la Sibérie, où sans aucun doute elle serait envoyée en cas de désobéissance, lui rendit la force près de s'évanouir. Elle fit le signe de la croix, comme si elle eût voulu par-là se laver d'un crime involontaire, fit une prière, et s'approcha doucement du lit de sa maîtresse. La crainte de réveiller Mariolizza, la pensée qu'elle pouvait rencontrer son regard au moment

même où elle accomplirait le crime, lui coupaient te respiration.

Elle avait tort de craindre ; Mariolizza dormait avec toute l'insouciance enfantine de son âge ; ses joues flamboyaient d'incarnat, le sourire des anges rayonnait sur ses lèvres.

La main de la camériste plongea sous l'oreiller. Mariolizza soupira ; Grouchka sentit ses jambes faiblir: son cœur était près d'éclater.

— Oh i si elle ouvre les yeux, murmurait-elle, je tombe morte à ses pieds !

Mais encore une fois sa pensée se tourna du côté des mines; sa main s'enfonça sous l'oreiller, ses doigts crispés touchèrent le billet ; encore un dernier effort, et la lettre fut en son pouvoir.

Les yeux de Grouchka se remplirent de larmes; mais il n'y avait pas un moment à perdre; Mariolizza pouvait se réveiller, chercher son billet adoré, voir qu'il était absent. La camériste quitta la chambre sur la pointe du pied et se trouva dans le corridor.

Là, par l'entremise d'un laquais, elle fit venir un page de service, lui remit le billet en lui racontant comment il était tombé entre ses mains, et le pria de le remettre au duc quand ceîui-ci repasserait des appartements de l'impératrice dans les siens.

Le billet devait être rendu cette nuit même.

Les pages, à cette époque, savaient on ne peut mieux traiter ces sortes d'affaires. La femme de chambre se mit en sentinelle à la porte de la princesse, et le page disparut dans les corridors sinueux et à peine éclairés du palais.

Le duc ne se fit pas longtemps attendre.

Les deux pages, voyant par le trou de la serrure qu'il approchait, lui ouvrirent précipitamment les deux battants de la porte et s'inclinèrent profondément.

Le duc leur fit un léger et gracieux signe de tête, tira une bourse de sa poche, et, leur donnant quelque menue pièce de monnaie :

— Vous êtes alertes, mes garçons, leur dit-il, j'aime cela ; voici pour acheter des bonbons.

Les pages lui baisèrent la main.

L'un d'eux saisit cette occasion de lui glisser le billet. Le duc fit semblant de ne rien remarquer, et , se tournant vers le page, lui dit :

— Viens, garçon, tu vas me conduire.

Dans la chambre la plus voisine le duc s'arrêta, et, caressant l'enfant en lui mettant la main sur la tête, il lui demanda :

— De qui la lettre?

— Des appartements de la princesse moldave, répondit le page avec vivacité ; c'est un billet apporté de la maison de Wolinski, et caché dans le livre du maître

de langue russe : la femme de chambre attend qu'on lui rende le billet.

Biren s'exprimait mal en russe, mais le comprenait mieux qu'il ne le laissait voir. Il lut le billet , et de joie ses mains tremblèrent.

— Ah! ah! murmura-t-il, séduire dans le palais même la favorite de l'impératrice! il y en a déjà assez là pour perdre un rival. Mais, ajouta-t-il avec son diabolique sourire, est-ce à Biren à trancher cette liaison dès son commencement? Non, il ne sera pas si niais; il lui faut au centraire la renforcer, la fortifier, l'aider même, y pousser Wolinski, et alors... nous verrons.

En attendant, il tira son carnet et ordonna au page de copier la lettre. Quand cela fut fait, il collationna l'original avec la copie, et dit à son secrétaire d'occasion :

— Ah ! ah ! voilà une bonne écriture ! tu as une main précieuse, mon ami. Où as-tu appris cet art?

— Chez le grand majordome de la cour Ispolatoff, répondit le page tout joyeux.

— Vivat! Ispolatoff! dit le duc en lui frappant sur l'épaule; seulement, mon ami, continua-t-il, dans les affaires il faut être exact.

Le page croyait avoir été aussi exact qu'il était humainement possible de l'être; aussi, son visage inquiet interrogea-t-il celui du duc.

— Oh! fit Biren, il s'agit d'une bagatelle; marque de ta main dans mon carnet le quantième du mois et le mois de Tannée, tout, jusqu'à l'heure; et, comme tu n'as pas de montre, tiens, je te donne la mienne.

Le page baisa de nouveau la main du duc, et ajouta à la copie de la lettre ce qui y manquait.

— Écoute, lui dit le duc, je te place ici; ton devoir sera de te tenir au courant de toutes les nouvelles qui viendront des appartements de la princesse moldave; il s'y passe de vilaines choses, des choses que déteste l'impératrice : la débauche, qui ne saurait être permise dans un État, est moins tolérable encore dans b palais. Nous devons faire un exemple, et la leçon te profitera quand tu seras grand.

Cette leçon donnée, Biiei», qui venait de faire bien pis en récompensant et en encourageant l'espionnage et la trahison chez un enfant, Biren renvoya le page chez la femme de chambre, en lui faisant rudement observer que, quelque chose qu'il vît et entendit, il devait, pour tout autre que Biren, être aveugle et muet.

Quant à la camériste, elle ne devait point s'attendre à être récompensée; c'était par crainte qu'elle avait agi, c'était par crainte qu'elle devait agir.

Elle attendait, aussi tremblante que si elle eût été exposée à la bise glacée de la nuit.

Après avoir pris le billet des mains du page, elle

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rentra à pas de loup dans la chambre de sa maîtresse et parvint à replacer le billet sous le coussin.

— 0 pauvre enfant ! comme tu dors tranquille ! pensa-t-elle; peut-être vois-tu en songe l'homme qui t'aime, et tu es loin de penser aux trames qui s'ourdissent autour de toi, et c'est moi, moi, maudite, qui dois t'enlraîner à ta perte !

Au reste, ajouta-t-elle avec un soupir, si ce n'était pas moi, ce serait une autre !

Et, ayant ainsi parlé, Grouchka s'étendit sur son dur matelas, pria, pleura, et ne s'endormit qu'au jour.

Mais de grand matin, et avant que la princesse fût levée, elle renvoya l'in-folio chez Trétiakowsky, se décidant à dire qu'on l'avait envoyé chercher.

On sait qu'il était recommandé de renvoyer le livre le plus tôt possible. La femme de chambre, tout en trahissant cette fois encore sa maîtresse, la trahissait du moins à bonne intention. Sans cette précaution, la jeune princesse eût répondu à Wolinski, el sa lettre saisie lui eût dans l'avenir occasionné de nouvelles douleurs.

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