SCENE SUR LA NEWA
Et le r.idavre fut englouti par une profonde mière. Pouschkinb.
Minuit. — L'obscurité était épaisse; la lune, perdue dans un océan de sombres nuages, projetait à peine une pâle et douteuse clarté.
Pas une âme vivante ne se voyait dans les rues.
Seulement, vers la halle à la poix, un galop de cheval se faisait entendre.
Sur un traîneau bas on distinguait dans l'ombre deux paysans; l'un d'eux tenait les rênes, l'autre était accroupi, les jambes pendantes à l'arriére du traîneau; leur barbe était couverte de givre, et entre eux on pouvait apercevoir un sac assez bien fourni.
Un pareil fardeau porté à minuit, à cette époque, ne présageait rien de bon.
Le traîneau commença de descendre sur la Newa. Celui qui conduisait se tourna en arrière, fouetta le cheval, et demanda à son camarade s'il ne voyait rien.
— Sacrebleu f répondit l'autre, tout le temps que la route a duré, je n'ai vu devant mes yeux qu'une tache noire et mouvante , qui tantôt s'élargissait et tantôt se rapetissait.
— Et cela dure encore?
— Non, cela vient de disparaître.
— Tu as cru voir 1 Au reste , le démon a pu se jouer de nous. Il est minuit, et nous menons un cadavre.
— Nous en avons, au reste, tant mené par le même chemin, qu'il est temps de s'habituer à cet office. Ahf mon ami, c'est que les temps sont changés I Ce n'est pas pour rien que l'on dit que dans tous les quartiers de la ville les poules ont chanté comme des coqs, et que les coqs ont pondu des œufs. On dit même que le loup-garou court par la ville sous la forme d'une truie : la sentinelle qui est près du palais l'a vu et a voulu lui donner un coup de baïonnette; mais la baïonnette s'est brisée.
— Que veux-tu? il n'y a rien de bon à attendre. L'Allemand a envahi la vieille terre russe, et le malheur est si grand, que moi, pour mon compte, je songe à fuir de Saint-Pétersbourg.
— Oui, sans doute, répondit son compagnon ; mais il faut avouer aussi qu'il y a Allemands et Allemands. Il s'en trouve aussi de bons, et nous n'avons pas be-
soin de chercher loin pour en trouver. Ainsi, par exemple, le neveu du commissaire. Eh bien! quoiqu'il ne porte pas de croix, il n'en est pas moins un brave homme; je ne l'oublierai de ma vie.
— => Depuis que tu as fait connaissance avec le martinet, et que c'est le neveu du commissaire qui devait compter les coups, c'est ton avis, n'est-ce pas?
— Ah ! je me le rappelle. A peine le bourreau commença-t-il sa besogne, que les larmes lui coulèrent comme deux ruisseaux. Je lui ai même vu glisser au bourreau une pièce d'argent blanc.
— C'est pour cela aussi que pour lui je perdrais mon âme.
— Et nous, quoique chrétiens, que faisons-nous? Nous faisons disparaître des hommes, nous enterrops nos frères captifs sans prières et sans prêtre !
— Hoc! hoc! hoc! fit l'autre en laissant échapper cotte exclamation populaire, qui, par son intonation, indique la tristesse native du Russe; ce que c'est que la force! j'en aurais volontiers donné à goûter au favori.
— Je l'eusse volontiers fait passer aussi par le supplice qu'il infligeait à ce pauvre Petit Russien.
— Écoute, frère, et réponds. Le Petit Russien avaitil une croix?
— Oui, et même grande.
— Alors, il ne risque pas de tomber sous la griffe du diable.
L'un des deux paysans, lesquels n'étaient autres que les deux palefreniers de Biren, se signa, et dit :
— Reçois, mon Dieu, dans ton ciel infini, Pâme de ton esclave !
L'autre fit de même; après quoi, tous deux soupirèrent et se turent.
Ils descendirent en même temps sur la Neva.
Sur la glace du fleuve, on avait, de place en place, pratiqué des ouvertures qui. par le mouvement du fleuve, semblaient autant de bouches béantes, prêtes à engloutir les victimes qu'on leur apportait.
— Quel terrible cimetière ! dit un des palefreniers, déguisant sa terreur sous une apparence de gaieté; ce n'est pas la peine, ici, de prendre la fatigue de creuser des fosses; elles sont toutes faites. Eh ! mère Neva, tu nous donnes de bons lavarets ; mais souvent aussi nous te donnons de fière nourriture î
Là, celui qui conduisait le cheval l'arrêta sur le bord du trou le plus proche.
— Tu as tort de plaisanter, dit l'autre en descendant du traîneau, une fois, il est arrivé... mais, Oieu du ciel ! que se passe-t-il donc sur le quai ? Vois, le cœur m'en manque de frayeur.
— C'est un traîneau qui passe.
— Ne nous poursuit-on pas?
— Les voilà qui descendent sur la rivière. Quelle chose étrange !
— N'est-ce pas lui-même qui envoie inspecter, pour savoir comment nous nous acquittons de notre besogne ?
— Fourrons-le au plus vite à l'eau.
— Et pouvoir! les mains me tremblent d'angoisse.
— Poltron! tiens le cheval; je vais tirer le corps d'une main, et de l'autre prendre mon bâton pour me défendre, s'il en est besoin.
Pendant qu'ils prononçaient ces paroles, le traîneau qui les inquiétait descendit sur la Newa et s'arrêta à une cinquantaine de pas d'eux. Il en sortit un petit personnage, ressemblant aussi bien à un singe qu'à un homme; mais, tout à coup, ce petit personnage sembla grandir de plusieurs archines, et le géant commença d'arpenter la rivière à grands pas, en venant droit aux palefreniers.
A cette apparition, ceux-ci, plus morts que vifs, s'élancèrent dans leur traîneau, poussèrent un cri, et disparurent dans l'obscurité.
Les ayant perdus de vue, le géant revint à sa taille première.
En ce moment une seconde personne, sortant du traîneau, le rejoignit, Un rayon de lune perça les
nuages et éclaira la figure du nègre de Wolinski ; le petit personnage était Zouda.
Des échasses l'avaient aidé à effrayer ceux qu'il avait besoin d'éloigner.
Tous deux étaient restés toute la nuit en sentinelle près des portes des écuries c'a Biren, d'où était parti l'étrange enterrement.
Le sac fut ouvert par eux, et la hideuse statue de glace brilla à leurs regards.
Il fallait toute la puissante acuité de la pensée humaine pour pénétrer à travers cette écorce et y distinguer l'être humain qui naguère encore faisait partie du monde vivant. Ce monceau de glace recouvrait cette portion du Créateur divin incarnée dans l'homme ; celui auquel avaient été donné et l'amour, et l'honneur, et les sentiments nobles, et la charité pour le prochain. Autour de lui était roulé son cercueil de glace. Audessus de cette tombe étrange , qui lui servait en même temps de linceul, se tenait un Européen , un Russe, c'était Zouda, et près de lui, sur le fleuve glacé, le noir esclave, fils des chauds et libres déserts de l'Afrique, qui, dans sa noire enveloppe, portait peut-être l'âme d'un empereur.
La féerique clarté de la lune, parlant d'un autre monde, peut-être aussi misérable, mais aussi cher que le nôtre à ses habitants, le silence de minuit s'éten-
dant sur la nature glacée, et tout à coup au loin, bien loin, un frémissement de cloche descendant sur le rayon de la lune, si tout cela n'est pas un grand spectacle pour le poëte et le philosophe, je ne sais plus ce que c'est que la philosophie et la poésie.
Après avoir examiné avec attention la statue de glace, Zouda et le nègre l'enterrèrent pieusement dans la neige.