LES MASQUES
Écoute : si une autre fois ta restes aussi niais, je te préviens d'une chose, c'est que ton arrogance ne passera pas si facilement. Pour cette fois, que Dieu te pardonne; mais prends-y garde, et connais bien d'abord celui avec lequel tu plaisantes. Krïloff.
Le ministre avait à peine donné cet ordre, que des rires, des cris, des croassements, des piaulements et des chants de toute espèce se firent entendre sur l'escalier. Le professeur d'éloquence était tombé au milieu de la foule masquée , qui profita de la bonne fortune que le hasard lui envoyait. Il fat assourdi, roulé, renversé, bousculé ; la poudre de sa perruque, s'élevant en nuage
au-dessus de sa tête, indiquait seule où il était , car il avait disparu au milieu des flots vivants, comme ses lamentations s'étaient éteintes au milieu des clameurs générales; mais, disons -le à son honneur, au milieu de cette bourrasque , le grand homme ne songea point un seul instant à lui-même. Non, comme le Camoëns luttant contre les flots, il ne s'inquiéta que de sauver sa Télémaquide, ainsi que les habits donnés par le ministre ; il en résulta que le malheureux poëte , pris, entouré , enveloppé , ne put , préoccupé qu'il était du sublime poëme et des précieux vêtements, se faire jour; et, se trouvant entraîné par la foule joyeuse, rentra avec elle dans les appartements du ministre, où la foule, comme un immense serpent à sonnettes, commença de dérouler ses anneaux infinis , sans toutefois lâcher le malheureux rimeur qu'elle tenait prisonnier dans un de ses replis, et qui commençait de succomber à la fatigue.
Au reste , c'était bien véritablement une mascarade qui venait d'entrer chez le ministre : on y voyait au premier rang un inca , un grand d'Espagne et une senora sévillane, qu'on reconnaissait à sa mantille noire; sa tête était coiffée d'un petit bonnet à agrafes 4e diamants, et la queue de sa robe était portée par deux nains ; un marchand de coco, ayant pour ventre un énorme coussin , donnait la main à un Turc tout
couvert de paillettes ; un ramoneur conduisait du petit doigt une brillante Sémiramis en paniers ; un diable traînait un capucin par son cordon; après eux venait une grue dont le corps était fait avec l'envers d'une pelisse, le cou formé par sa manche, où l'on avait passé un balai auquel s'adaptait une immense cheville de bois qui faisait le bec ; les pieds de l'oiseau étaient ceux de l'homme lui-même, qui était chaussé d'immenses bottes à chaudron; à côté de la grue hurlait un ours ; enfin on pouvait prendre là , d'un seul coup d'œil , une idée de ces mascarades naïves où nos pères cherchaient non pas l'élégance , mais le plaisir ; non pas le beau, mais le grotesque. Il est vrai qu'alors la joie n'était point glacée par la vanité qu'avait chacun de briller aux dépens de son voisin.
Un seul chevalier, couvert de la tête aux pieds d'une armure , se distinguait par sa tenue et la recherche de son costume; lui seul gardait le silence.
Il y avait encore une remarque à faire, c'est que les mains de la Sémiramis et de la senora paraissaient plus propres à manier le sabre que l'aiguille.
Un des masques s'arrêta sur le seuil , et à sa rencontre accourut la maîtresse de maîtresse.
— Qu'y a-t-il de nouveau? demanda le masque.
-— Après la revue la bohémienne est restée longtemps en lète-à-tête avec le ministre, répondit en bais-
sant la voix la maîtresse de maîtresse. Faites-la mettre à la torture et vous en saurez plus long; quant à moi, je ne puis vous en dire davantage, on m'observe.
Ils furent interrompus par un bruit de pas qui se faisait entendre sur l'escalier.
Ils se séparèrent, et chacun courut de son côté.
L'interrupteur de ce dialogue mystérieux était un mage à bonnet pointu, au manteau orné d'hiéroglyphes, tenant d'une main une longue baguette, et de l'autre une urne.
Les masques s'amusèrent, dansèrent, assiégèrent le maître de la maison de questions, en contrefaisant leurs voix , lui faisant de temps en temps sentir, à l'aide de mots à double sens , que les secrets les plus intimes ne leur étaient point cachés. Quoique toutes ces divulgations se bornassent à des plaisanteries, Wolinski ne laissa point que d'éprouver une certaine inquiétude : il envoya son maître d'hôtel prendre des informations près des cochers des masques. Ceux-ci commencèrent par refuser de parler, mais un pourboire progressif leur délia la langue ; on sut alors que les principaux masques étaient l'intendant de la cour, Peroquine, et le conseiller Chtourkoff, avec leurs parents, tous ou presque tous amis de Wolinski. On apprit aussi que les masques sortaient du palais, où ils avaient amusé l'impératrice malade.
En effet, une fois prévenu, Wolinski , en observant la taille et la voix des masques, reconnut la plupart d'entre eux: les nains eux-mêmes étaient ceux qu'il avait vus chez l'intendant de la cour, Peroquine, et chez le conseiller Chtourkoff. Tous ces seigneurs étaient déjà loin d'être des enfants et même des jeunes gens; mais, dans ces jours de folie, on n'était pas si sévère sur l'étiquette de l'âge et du rang, de sorte que souvent, quels que fussent le rang et l'âge, les grands seigneurs s'abandonnaient à ces sortes de fantaisies dans la société de leurs intimes et pour leur propre compte, ou quand l'ordonnaient les impératrices.
Le Turc déclara avoir soif et demanda à boire au marchand de coco, qui lui versa un verre de tokai.
— Arrêtez t s'écria Wolinski , on ne va pas au monastère.
Et , brisant le verre de tokai , il ordonna de mettre sens dessus dessous le fond de la cave, afin de déterrer ses plus vieux vins.
Dix minutes après l'ordre accompli l'orgie commençait d'élever la voix, les verres se choquaient, les toasts s'échangeaient et faisaient le tour du cercle ; une mer de vin, dans laquelle on eût pu se baigner, coula sur le parquet; l'inca, le Turc, la Sémiramis burent à la russe, c'est-à-dire copieusement; le capucin prétendit, en vidant coup sur coup son verre , que c'était
le diable qui le tentait ; le diable, de son côté , en ingurgitant force rasades , affirmait que c'était le voisinage du capucin qui le perdait. Les masques continuèrent de bavarder à qui mieux mieux , en déguisant leurs voix et en lâchant de temps en temps quelques lardons bien salés sur Biren et ses partisans. L'amphitryon, se laissant emporter par la vivacité de son caractère, lâcha son mot comme les autres , et cribla le duc, sinon de flèches , du moins d'épingles empoisonnées ; le chevalier lui seul ne souffla pas mot, ce qui ne l'empêchait pas , il faut lui rendre cette justice , de boire pour deux. Quant à Wolinski, il avait promis de respecter l'incognito de ses hôtes et tint scrupuleusement sa promesse; mais . en son lieu et place, Zouda allait de l'un à l'autre et questionnait chacun de sa voix pateline et mielleuse , tâchant de deviner, par le sens de leurs réponses ou l'intonation de leur voix, les personnes auxquelles il avait affaire.
— D'où viens-tu? demanda-t-il à l'inca.
— Tu le vois bien à mon costume, répondit celui-ci, du Pérou! j'ai fui la capitale du soleil, où j'étais brûlé par ses rayons tout aussi bien que sur les grils des Espagnols; eh! ma foi, je viens me rafraîchir en Russie.
— Prenez garde, altesse indienne, dit Wolinski, vous êtes dans le faux, j'en ai peur; on ne recourt pas
ici a la flamme et a la braise pour griller les gens, c'est vrai , mais on les grille à la gelée.
L'Indien jeta de côté , au diable, un rapide regard, que le diable lui rendit.
En ce moment, le mage s'approcha de Wolinski et le tira par le pan de son habit.
— Que me veut celui-ci? demanda le ministre. Ah! c'est vous, seigneur sorcier!
— Eh bien ! oui, cette science de faire griller les gens sans braise, je l'avoue, n'est pas de notre pays : elle est née de l'autre côté des mers et a été importée chez nous par un démon qui n'appartient pas à l'enfer russe.
— Et d'où vient ce démon? demanda le Turc.
— J'ai soif de la réponse, cria le diable.
— Il vient d'un pays inconnu appelé le pays des Usurpateurs, dit Wolinski, pays où les principales vertus sont l'Audace et le Bonheur ; le malheur est qu'il ne retourne pas au pays d'où il vient, et cela pour l'éternité !
— Bravo ! tu m'as surpassé moi-même dit le diable en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre.
— Peux-tu me dire quel est ce marchand de coco ? dit le devin , entraînant Wolinski dans le coin le plus éloigné de la salle.
— Ah ! pardieu ! tu dois mieux le savoir que moi, répondit le ministre; il est de ta société.
— Non pas!
— D'où vient-il donc?
— Il s'est accroché à nous au bas de l'escalier: j'ai peur...
— De quoi?
— Que ce ne soit quelque espion du duc.
— Il est bien facile de s'en assurer, dit Wolinski.
— Comment cela?
— En lui ôtant son masque , donc.
— Deux mots encore.
Le devin quitta Wolinski et courut à Zouda.
— Ton maître vase perdre, lui dit-il; il prend ceux qui l'entourent pour des amis. Mon cœur se serre à cette seule idée qu'il va de plus en plus se compromettre ; il va aller au marchand de coco et le démasquer ; alors tout sera découvert, et pas moyen de reculer : c'est la guerre ouverte.
Pendant ce temps , Wolinski s'était approché du marchand de coco et le regardait avec persistance.
— Tu m'as assez regardé pour me reconnaître , j'espère! dit le marchand de coco à Wolinski.
— Aussi je te reconnais, répliqua celui-ci.
— Qui suis-je alors?
— Peroquine.
— On ne peut te rien cacher ?
■— Une autre fois, si tu veux me cacher quelque
chose , mets plus de soin à masquer tes grosses lèvres et îa verrue qui orne ton oreille; laisse en outre à la maison tes nains, que j'ai reconnus tout de suite.
— Eh bien î quelles nouvelles, alors ?
— Elles sont graves.
— Voyons.
— Le Petit Russien.
— Artemy-Petrowitz î Artemy-Petrowitz! de grâce, venez, cria Zouda, entraînant avec lui le mage.
Puis il ajouta le mot d'ordre convenu entre eux , et dans lequel devait toujours se trouver le nom de 31achiavel quand il s'agissait d'éveiller le soupçon.
— Il est fin comme Machiavel.
— Machiavel ! répéta Wolinski; je te suis.
Et, quittant le marchand de coco, il s'élança vers Zouda et le magicien , qui l'attirèrent dans le coin le plus reculé de la salle, loin de tout le monde.
— Vous vous perdez! lui dit le mage en lui saisissant la main et en la lui serrant expressivement.
— Écoutez! écoutez? lui soufflait en même temps Zouda à l'oreille ; écoutez ! ou le danger sera si grand, qu'il n'y aura plus moyen de lutter contre lui-.
Puis, tout haut :
— Eh bien ! seigneur sorcier, dit-il , êtes-vous donc le seul qui ne buviez pas ?
— Ne m'obligez pas à boire, dit le mage, je déteste
le vin; et si vous n'insistez pas, je vous dirai votre bonne aventure en manière deremercîment.
— Soit. Mon horoscope?
— Tirez-le vous même de l'urne du destin. Wolinski plongea sa main dans l'urne et, tandis
qu'il en tirait un billet roulé , le mage chanta des paroles plaintives dans une langue inconnue.
— A moi. mes gens ! cria Wolinski, affectant la folie comme les autres. Si le sorcier me prédit quelque disgrâce, malheur à lui ! Je le fais noyer dans le vin 1
Trois hommes accoururent à la voix de Wolinski , et firent semblant de s'emparer du sorcier, qui , avec ces trois hommes et Zouda, forma un groupe assez considérable pour cacher WTolinski aux autres masques.
A cette manœuvre, qui ne lui échappa point, le chevalier silencieux quitta sa place , et quoiqu'il ne pût rien entendre , trop éloigné qu'il était du groupe , il fixa sur lui un regard qui flamboya à travers l'ouverture des yeux de son masque. Pendant ce temps, Wolinski dépliait le papier et y lisait les lignes suivantes :
« Prenez garde ! la plupart de vos hôtes ne sont que des espions de Biren qui jouent le rôle de vos amis. On veut pénétrer jusqu'à votre cabinet. N'offensez pas surtout le chevalier, c'est le frère du duc ! »
L'écriture du billet était la même que celle de la lettre mystérieuse.
— Ah! par ma foi! s'écria Wolinski, cachant son inquiétude sous un bruyant éclat de rire, voilà une belle et surtout grave prédiction : Je serai malheureux dans mes amours! Magicien, tu mériterais d'être berné.
— Doucement, doucement, ajouta-t-il à voix basse et en s'adressant à un de ses serviteurs qui, prenant la chose au sérieux, allongeai* déjà la main sur le sorcier, bernez-le , mais de manière à ce qu'il ne reçoive pas une égratignure.
— On s'empara du sorcier, que l'on fit sauter dans une couverture, mais avec tant de précaution , que, selon l'ordre du maître, tout se passa sans le moindre accident, quoique les cris à l'aide desquels le sorcier déguisait sa complicité avec Wolinski eussent pu faire croire qu'on lui brisait l'un après l'autre tous les os.
Au milieu du brouhaha causé par le bernage du sorcier, Wolinski trouva moyen , sans être remarqué, de donner à ses domestiques l'ordre de veiller à ce que personne n'entrât dans son cabinet.
A cet ordre il joignit celui de renvoyer tous les traîneaux des masques, de faire atteler les siens à leur place, et de les faire attendre à la porte en remplacement des traîneaux renvoyés.
Après quoi, le visage souriant comme si rien ne s'était passé, Wolinski rejoignit le faux Peroquine,
lequel se hâta de reprendre la conversation où elle en était resiée.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— Quoi ?
— La fin.
— La fin de quoi ?
— La fin de l'histoire du Petit Russien, que tu avais commencée.
— Ah ! c'est vrai, dit Wolinski. Eh bien ! je disais donc qu'au moment juste où vous arriviez, je venais de recevoir une supplique adressée à l'impératrice et signée du nom d'un Petit Russien, de Gordenko, je crois, et avec celui-là d'autres noms assez importants.il était question dans cette supplique des atrocités d'un certain Biren. — Mais, entends-tu, mon cher Peroquine? on demande du vin. Pardon, c'est une demande à laquelle ne peut se refuser un maître de maison. Demain, à huit heures du matin , viens chez moi avec tous les nôtres , et je te raconterai l'aventure,
— Pourquoi pas ce soir? il se peut que demain il y ait quelque empêchement.
— Non, ce soir on pourrait nous entendre.
— Alors entrons dans ton cabinet.
Wolinski sourit, en se rappelant l'avis du devin :
— Impossible ce soir, parole d'honneur, cher maître, dit-il.
Puis se rejetant au milieu des masques :
— i^ar ici les verres! par ici les bouteilles! cria-t-il. Et prenant un verre plein, il le leva en l'air en entonnant à pleine voix la chanson nationale :
Ma coupe, ô ma coupe argentée, Quelle lèvre te videra ?
Et quelle coupe ! continua-t-il s'interrompant au second vers, — elle contient non - seulement du vin, mais du fiel.
— Prends garde que ce ne soit la tienne, dirent deux ou trois voix.
— Plus tard, c'est possible, répondit Artemy-Petrowitz entre les dents; mais pour ce soir, mes hôtes, je réponds que c'est vous qui la viderez , cette coupe, non-seulement jusqu'au fiel, mais jusqu'à la lie du fiel.
Puis, se tournant vers ses majordones :
— Est-ce que l'on ne m'a pas entendu? cria-t-il. — Du vin, encore du vin, toujours du vin ! Buvez, mes hôtes, buvez. Ceux qui ne voudront pas boire, je vous en préviens, seront punis d'un supplice inventé d'hier. On les mettra pieds nus sur la gelée et l'on en fera des statues de glace en leur versant des seaux d'eau sur la tête.
D'un coup d'œil il montra la porte au devin, qui ne se le fit pas dire deux fois, et disparut.
Le diable, qui sans doute puisait dans sa nature surhumaine une prescience de l'avenir, s'approcbant du chevalier silencieux :
— Que dites-vous de tout cela, monseigneur? demanda-t-il.
Le chevalier ne desserra pas plus les dents qu'il n'avait fait jusqu'alors; seulement, d'une façon expressive, il frappa du plat de la main sur la poignée de son sabre.
— Vous vous trompez, noble seigneur, dit Wolinski, dont la colère allait croissant et qui s'enivrait de ses propres paroles bien plus que du vin , vous avez bouclé le sabre du brave là où devait pendre la hache du bourreau.
— Sabre ou hache, tu n'y échapperas point, répondit le chevalier d'une voix aussi sourde que si elle sortait d'une tombe.
Une flamme passa sur le visage de Wolinski , mais elle s'éteignit presque aussitôt.
Ces paroles échangées avaient été entendues, non pas de la généralité, mais de quelques-uns des convives, et particulièrement de la reine Sémiramis, qui gardait le silence, inquiète de la façon dont tout cela unirait,
— Pourquoi notre Sémiramis se tait-elle ? demanda l'inca.
— Elle se tait, dit Wolinski , parce qu'elle vient de s'apercevoir seulement du compagnon quon lui a donné, et qu'elle en a honte. On peut avoir fait tuer son époux pour régner, mais ce n'est pas une raison pour courir la ville bras dessus bras dessous avec le bourreau. A la santé de Sémiramis ! ajouta Wolinski à voix haute, et souhaitons-lui à l'avenir meilleure compagnie.
Les masques les plus éloignés de Wolinski n'avaiant entendu que le toast porté.
Ils répétèrent donc d'une seule voix
— A la santé de Sémiramis !
— Vivat! cria le Turc.
— Yivat! vivat! et le cri national : Hurrah! dit Wolinski avec une force qui dominait le tumulte , est-ce qu'il n y aura pas une voix pour le répéter avec moi?
— Ce n'est que quand l'armée va au-devant de Sa Majesté que l'on crie hurrah à Pétersbourg, répondit un des masques.
— L'armée reçoit l'ordre des Allemands qui la commandent, répliqua Wolinski; mais nous, ici, nous sommes libres et ne recevons d'ordre que de nousmêmes. Hurrah! que Dieu soit en aide à l'impératrice et que sa mémoire vive par delà les siècles.
— Comment! tu te tais? dit le diable au capucin en le poussant du couae.
■— Et pourquoi parlerais-je? demanda celui-ci.
— Parce qu'on entonne le chant des morts, à ce qu'il me semble du moins.
— Tu as raison , répondit le capucin, le noble chevalier, lui aussi, l'a entendu ; tous tant que nous sommes , nous l'avons entendu , et il ne manquera pas de témoins s'il s'avise de renier ses paroles.
Mais Wolinski ne songeait pas à nier, au contraire, et, se croyant trop avancé pour reculer :
— Allons, dit-il, ces messieurs sont jaloux du devin ; ils désirent être bernés comme lui, mais mieux que lui, vous entendez. A tour de bras! mes amis, à tour de bras.
Puis, passant dans les rangs de ses serviteurs :
— Vous entendez ! rudement et vivement ; c'est le mot d'ordre. Brisez les os à tous ces misérables.
On eût dit qu'une armée de bernèurs n'attendait que ces mots pour faire irruption dans la salle. Un instant après , le Turc , le diable , le capucin , e tutti quanti , bondissaient et rebondissaient comme des volants sur une raquette. Ils avaient beau crier : Doucement! ils avaient beau crier : Grâce ! les bernèurs étaient sourds.
Le chevalier, sans doute , eu égard à son rang ; Sémiramis, somme reine; et Trétiakowski , vu son innocence, furent les seuls exceptés de cette danse forcée.
Pendant ce temps, Wolinski changeait de costume,
mettait un riche cafetan de cocher, et une fois ses hôtes bien bernés, leur proposait de faire une promenade en traîneau.
Le premier mouvement de ceux à qui , après ce qui venait de se passer, l'étrange proposition était faite, eût été de refuser, si le visage de Wolinski, exprimant à la fois la volonté et la menace, ne leur eût pas fait comprendre qu'un refus était dangereux.
On accepta donc ; et toute la bande, de joyeuse qu'elle était, devenue grave , descendit l'escalier et se trouva à la porte du palais.
Cette manœuvre s'était faite entre deux rangs de serviteurs prêts à obéir aux ordres de Wolinski.
Mais, à la porte du palais, leur étonnement fut grand : au lieu des équipages qui les avaient amenés, les masques ne trouvèrent plus que des traîneaux appartenant à Wolinski , conduits par des hommes qui leur étaient complètement inconnus.
— Je vous demande bien pardon , mes chers amis, leur dit Wolinski ; mais vos cochers s'enrhumaient , vos chevaux gelaient; j'ai renvoyé tout cela. Prenez place sans crainte dans mes traîneaux, à moi; vous serez promenés par la ville et reconduits à vos maisons.
Bon gré mal gré, il fallut que les chers anus acceptassent la proposition; le visage de Wolinski disait plus
que jamais que ce n'était pas l'heure de plaisanter. Tous les masques, conservant leur incognito avec plus de soin que jamais, se placèrent donc dans les traîneaux; mais a peine y furent-ils , que, d'une vok\ tonnante, Wolinski cria :
— Yentre à terre au cimetière des Loups !
— Et une fois au cimetière des Loups? demanda l'un des cochers.
— Verse toute cette sale marchandise à terre , et qu'elle devienne ce qu'elle pourra, répondit Wolinski.
Puis, s'adressant à ceux dont il disposait si cavalièrement :
— Plaisanterie pour plaisanterie, messieurs, ajouta-t-il; maintenant riez de moi tant qu'il vous plaira. Fouettez, cochers t
Les cochers fouettèrent. On entendit encore un instant, mêlés aux sifflements des conducteurs, aux tintements des grelots, les cris des victimes; puis, de même que, pareille à un tourbillon, toute cette masse disparaissait dans la nuit, tous ces bruits divers s'éteignirent dans l'éloignement.
Un traîneau était resté vide.
— Maintenant , dit Wolinski prenant sur le siège ce ce traîneau la place du cocher, et s'adressant au chevalier à moitié ivre, permettez -moi de reconduire Votre Altesse au palais d'été. Vous êtes déjà assez puni
parla peur, j'ajouterai même par la honte, et cette honte doit être grande, de vous être mêlé à une misérable bande d'espions. Sachez bien une chose, c'est qu'une heure avant votre arrivée j'étais prévenu et prêt à vous recevoir. Mes espions valent ceux du duc. Maintenant, ceci posé, vous comprenez que mes plaisanteries sur votre frère n'avaient d'autre but que de fournir matière à vos rapports. Tâchez donc de le faire comprendre à votre frère , car ni moi ni mes amis ne sommes disposés à être le jouet des siens ni de lui-même. Je suis tranquille, la calomnie, si venimeuse qu'elle soit ne saurait changer le blanc en noir. Notre dévouement à l'impératrice est connu de tout le monde; nous n'avons jamais manqué, extérieurement du moins, aux marques d'obéissance et de respect indiquées par la plus stricte étiquette. Il est certain que toutes les plaisanteries de cette soirée seront faussement rapportées et malveillamment interprétées; nais je ferai au duc, aujourd'hui même, mon rapport pour lui dire les offenses que, dans ma maison même, j'ai reçu de ses propres espions. Maintenant il me reste une espérance, c'est que, si vous voulez que cette histoire reste inconnue de l'impératrice, vous soutiendrez la vérité de mon rapport. Et maintenant, nous sommes arrivés au palais d'été, veuillez descendre, et rendez grâce à votre parenté avec le duc de Cour-
lande, qui vous sauve du châtiment qu'à cette heure reçoivent vos compagnons. Bonne nuit. Gustave Biren.
Sans rien répondre, le chevalier descendit du traîneau et disparut dans le palais.
Ce ne fat pas aussi tranquillement que se termina la nuit de ses compagnons. L'ordre de Wolinski fut rempli à la lettre : on les abandonna au cimetière des Loups, qui devait ce nom pittoresque aux loups qui venaient pendant la nuit, selon une tradition populaire, y dévorer les cadavres de ceux qui, dans leur vie, n'avaient pas eu pitié de leurs frères, et qui, après leur mort, n'en obtenaient que le mépris.
Figurez-vous une bande de masques au milieu d'un cimetière, et quel cimetière, mon Dieu! un cimetière où les corps n'avaient pas de sépulture et où les loups rôdaient par troupeaux.
Tel fut le divertissement qui termina la soirée de ces héros, dont les prouesses consistaient à faire de faux rapports . et qui. pour comble de malheur, furent contraints de faire plusieurs verstes à pied pour regagner chacun son domicile respectif.
Wolinski, quoique triomphant cette fois, se dit pourtant qua L'avenir il se tiendait sur sesgardes. C'était, au reste, ce qu'il se disait toujours, mais trop tard. Reprenant donc les rênes de ses chevaux, après la rentrée au palais d'été du frère de Son Altesse le duc de Cour-
lande, il passa lentement avec son traîneau devant le palais d'hiver.
La lune, fraîche et brillante comme une jeune fille, semblait glisser sur un ciel d'azur. Les rues étaient désertes. La réfraction de ses rayons et le calme de la nuit donnaient à ces demi -ténèbres une teinte mystérieuse que l'on ne trouve que sous notre latitude. Sur l'autre rive de la Newa, tous les feux étaient éteints, toutes les lumières avaient disparu ; le palais seul était resplendissant de lumières qui se jouaient à travers les vitres, et la lune, qui l'éclairait en plein, faisait scintiller le givre de ses tours et le changeait en un château féerique tout enchâssé de diamants. Comme un héros de nos légendes enchantées , Wolinski veillait aux pieds des murailles qu'habitait la princesse de son cœur. Les ombres projetées par ses chevaux , qui tantôt, dans leur course, se mêlaient aux ombres du palais , tantôt s'étendaient au loin sur les glaces de la Newa, semblaient des esprits qui l'accompagnaient et le poussaient en avant.
Le prétendu cocher passa une première fois sous les fenêtres de Mariolizza et devant le perron désert du palais ; puis, après avoir fait trois ou quatre tours dans les rues voisines , il repassa de nouveau, et il lui sembla cette fois distinguer quelques têtes qui se hasardaient par l'entrebâillement de la porte du perron. Il
se rapprocha, et tous ses doutes cessèrent; ces têtes appartenaient à des femmes. La neige qui couvrait i'escalier cria légèrement sous de petits pieds, le cœur de Wolinski cria comme la neige ; il ralentit le pas de ses chevaux.
C'était un groupe de jeunes filles suivies de leurs caméristes ; ces jeunes filles venaient probablement chercher leur horoscope, comme c'est l'usage à l'époque du carnaval.
Elles riaient, jetaient leurs souliers devant elles et envoyaient leurs suivantes les ramasser, en demandant de quel côté était tourné le talon ou la pointe , riant comme des folles aux réponses qui leur étaient faites.
Au moment où le traîneau de Wolinski passa près d'elles, il entendit ces mots :
— Parle-lui, disait l'une.
— Parle-lui, toi, répondait l'autre.
— Non, toi, reprenait la première.
L'une d'elles enfin, la plus hardie sans doute, fit alors quelques pas du côté du cocher, et lui cria :
— Quel est ton nom, mon ami ?
Au son de cette voix, Wolinski frissonna involontairement. 11 avait reconnu la voix de Mariolizza.
— On m'appelle Artemy, répondit-il en ôtant son bonnet.
— Artemy! repéta d'un air pensif la princesse moi-
dave. Et son sang, affluant au cœur, teignit de pourpre son beau visage.
— Artemy î crièrent d'une seule voix et en riant les autres jeunes filles, oh! le vilain nom.
— Quel qu'il soit, il me plaît, répondit vivement la princesse.
— Qui donc pourrait être votre fiancé? continuèrent les jeunes filles; tous ceux que nous connaissons sous ce nom sont ou laids ou mariés.
— Je connais mon fiancé, moi, celui que me réserve la Pro\idence, pensait Mariolizza, ardente d'amour et de fanatisme.
Les jeunes fille? raient; quant au cocher, il semblait cloué à la place où il s'était arrêté. Enfin, à son tour, et s'enhardissant :
— Et moi, iemanda-t-il, m'est-il permis de m'informer quel est votre nom ?
— Catherine. Doria , Nadine, Marie, crièrent les jeunes filles.
— Ce o'esî pas vrai, dit avec impatience une petite voix qui, malgré cette impatience, conservait toute sa douceur, on me nomme Mariolizza.
Le cocher soupira, remit son bonnet sur sa tète, et lâchant la bride à ses chevaux, s'éloigna en chantant une de ces chansons que chantait si bien Wolinski.
De retour chez lui, Artemy trouva le traducteur de
Fénelon. l'élève de Rollin, endormi à la même place où il l'avait laissé. Notre amoureux eut l'idée de saisir cette occasion favorable.
— Je vais, pensa-t-il, écrire un billet et le cacher à mon tour dans les feuillets de la fameuse Télémaquide. Il n'est rien de si sûr qu'un Mercure qui ne sait rien. Elle trouvera le billet, me répondra si elle m'aime véritablement, me donnera un rendez-vous ; et, si elle me donne un rendez-vous, Mariolizza est à moi.
Wolinski, sans réfléchir plus longtemps, prit une plume, du papier, et se mit à écrire. Ardent comme il était, il ne songea point un instant au terrible avenir qu'il préparait à la fois à sa femme et à la jeune fille innocente et inexpérimentée comme l'oiseau qui, pour la première fois, se hasarde hors du nid et s'élance dans l'atmosphère orageuse de l'été.
Voici ce qu'il écrivit :
« Je ne puis me contenir plus longtemps; les forces humaines sont trop faibles pour qu'après t'avoir vue on ne t'aime pas, et pour qu'après t'avoir aimée on puisse se taire. Fuir? et où veux-tu que je te fuie, avec un cœur déchiré par l'amour? Mes pensées se confondent, la fièvre bout dans mes veines. Un mot de toi, Mariolizza, un seul mot, une goutte d'espoir, et je suis heureux comme les anges du ciel. Regarde -moi, je suis à tes pieds, je les embrasse, je baise la trace de tes pas,
comme l'esclave qui voit en toi sa maîtresse et son Dieu, tout ce qui lui est cher sur la terre et dans le ciel. 0 chère Mariolizza! voudrais-tu par ta froideur me plonger dans le gouffre du désespoir? voudrais-tu me voir mourir sous tes fenêtres? Décide de ma vie ; mets ta réponse où tu trouveras ma lettre, et renvoiemoi le livre demain matin, au nom de Trétiakowski. >
Mais il était plus facile à Wolinski d'écrire le billet que de le faire parvenir à son adresse. Il défit le mouchoir qui serrait le volume, que le poëte, tout endormi qu'il était, pressait sur son cœur ; mais, à peine Wolinski eut-il touché du bout du doigt le précieux volume, que Trétiakowski ouvrit les yeux et sembla se réveiller; mais le nouveau Jason resta immobile: les yeux du poëte se refermèrent, et il se rendormit. Alors, aidé du nègre, qui glissait un autre livre à la place de la Télémaquide, Wolinski parvint à s'emparer de celle-ci.
Le dessous de la reliure fut un peu coupé, et dans l'interstice Wolinski introduisit la lettre. Au moindre mouvement et dès qu'on ouvrait le volume, le billet devenait visible.
Alors le nègre reçut l'ordre d'aller à l'instant même au palais et de remettre, de la part de son maître, la Téîémaquide à la princesse Lehemiko : elle était priée de bien faire attention à la reliure, de ne donner le
livre à personne , et de le rendre le lendemain , de grand matin , à celui que l'on enverrait pour le reprendre.
Et le cœur plein d'espérance et de crainte . comme il arrive en pareille circonstance, Wolinski fit partir son noir messager.