LES ONDINES
Son enfant, pour elle, n'était-ce pas l'humanité tout entière ? Baj.zà.c
La nuit amena le sommeil dans l'isba : mais ce ne furent que la vieille grand'mère et la petite fille, l'une dans la piété de la vieillesse, l'autre dans la virginité de l'enfance, toutes deux prêtes à paraître devant Dieu, qui dormireut profondément. Quant à Marioulla, elle ne put fermer l'œil de la nuit, tant sa tête était assiégée d'idées diverses et de projets différents.
Quant à l'aînée des petites filles, après s'être re-
muée sur les patalis, elle les quitta avec précaution, mit un sonchoun blanc et s'esquiva légère comme un fantôme.
Ce fut au tour du bohémien d'être inquiet : il avait vu comment s'était esquivés la jolie fille et avec quelle adresse elle avait quitté La chambre commune. La curiosité lui donna une telle secousse, qu'il gagna sur ses pas le vestibule qui conduisait dans la cour, allaisje dire, oubliant que la chaumière n'avait ni cour ni enclos, et que, pareille à un orphelin, elle était isolée, sans parents et cans protecteurs.
La nuit était claire comme la veille, la neige argentée paraissait s'être fondue et dispersée sur la nappe blanche de la plaine. Au plus loin que l'œil pouvait s'étendre, il distinguait le plus petit buisson, qui, au moindre vent, prenait la forme mobile d'un homme ou d'un animal quelconque; des villages entiers, avec leurs toits neigeux, prenaient l'aspect d'une file de tentes blanches qui se suivaient les unes les autres.
Par ci par là un petit feu égaré les éclairait d'une lueur craintive, tranquillisait de loin les pas du voyageur égaré : seul, Pétersbourg reflétait quelques feux pareils à ceux que jette un lampion à travers un décor, seul et dernier débris d'une illumination magnifique, mais éteinf j.
Le bohémien jeta les yeux dans la rue pour voir où allait la jeune fille, mais sa trace même avait disparu. L'oreille tendue, il était comme perdu dans ce silence profond et froid, quand tout à coup il entendit un bruit de pas éloigné. Il redoubla d'attention et s'aperçut que ce bruit n'était pas celui d'un piéton isolé; ce bruit alla bientôt s'augmentant, et l'on entendit marcher très-vite et comme si une grande foule s'approchait.
Cependant Basile ne voyait personne, et il avait beau jeter les yeux de tout côté, tout était désert.
Sur ces entrefaites minuit sonna longuement, tristement! Outre le froid, une autre sensation commençait à gagner le bohémien : il avait peur.
Quoique médiocre catholique, il fit le signe de la croix.
Sans doute ce signe de la rédemption de l'homme lui rendit tout son courage, car à peine l'eut-il achevé qu'il se hasarda de descendre l'escalier. Vous pouvez le voir tournant l'angle de la chaumière, et se hasardant dans cette demi -obscurité que nous avons essayé de décrire.
La première chose qui s'offrit à ses yeux fut un tonneau enduit de goudron qui brûlait au milieu des champs; il fit un pas de plus et il lui sembla que, comme une bande d'oiseaux, s'envolait toute une nuée
d'ondines, aux cheveux épars et vêtues selon la tradition que les poètes ont mises à la mode dans leur humide royaume.
En un clin d'œil tout disparut.
Basile resta immobile.
Ses yeux l'avaient-ils trompé? Non. car il lui semble que la neige foulée crie encore sous leurs pas.
Que se passe-t-il donc ? Ces sortes d'apparitions présagent toujours un malheur. Ces bruits populaires qui disent que les pêcheurs sont en rapport avec les ondines, et que Basile a pris jusque-là pour des mensonges, seraient-ils une vérité ? Sans doute : c'est aujourd'hui le jour de leur fête, et ce tonneau qui brûle est une illumination en leur honneur.
Nous en faisons autant, nous autres mortels, le jour de la Saint-Jean.
Étonné de ce qu'il venait de voir, se frottant les yeux, tendant loreille, Basile regagna le palier de l'escalier.
Mais dès qu'il y fut il entendit de nouveau le même bruit, mais seulement plus fort et plus distinct, et toujours à une distance plus rapprochée. Jusque-là les ondines l'avaient fui, mais maintenant elles venaient à uï; cette fois il les voyait en face ; la lune dessinait leurs formes charmantes. Les sibylles aquatiques font le tour du faubourg. Basile, qui sent ses jambes flé-
chir sous lui, est forcé de s'asseoir et prononce une prier:.
Au fur et à mesure que les ondines s'avancent , sa présence d'esprit l'abandonne. Depuis longtemps il serait rentré dans l'isba, s'il ne craignait, en se levant, d'attirer leur attention. Qui sait ce qui arriverait de lui s'il était vu par elles ? Mais comment échappera-t-il à leurs regards? Les voici qui touchent presque à la chaumière; elles n'en sont plus qu'à deux pas; le bohémien respire à peine. Deux d'entre elles devancent les autres ; elles portent un objet qu'elles serrent contre leur poitrine, comme elles feraient d'un enfant: une troupe tout entière les suit , et, au milieu de cette troupe, il est facile de reconnaître la jolie petite fille de l'isba. Comment est-elle là? Que fait-elle au milieu des ondines? Qui le croirait? une si sage enfant, modeste comme une sainte, calme comme l'eau dormante de l'étang, et qui fait le signe de la croix ni plus ni moins que le meilleur chrétien 1
En ce moment Basile peut voir quels objets portent les deux femmes qui marchent en tête de leurs compagnes : l'une porte un chat noir, l'autre un coq noir. Le chat miaule, le coq chante : seulement on ne saurait dire si ce n'est pas le coq qui miaule ou le chat qui chante.
Le cortège se termine par une jeune ondîne, jolie,
mais jolie à tel point, qu'on l'embrasserait volontiers, quel que soit son âge; car, selon toutes probabilités, tout en paraissant quinze ou seize ans, elle a quelque chose comme trois ou quatre mille ans.
Une autre porte un peloton de fil qui tourne de luimême, et si vite qu'on le croirait vivant.
Puis vient une charrette attelée d'une douzaine de ces êtres mystérieux , et qui fait voler la neige autour d'elle.
A mesure que la troupe fantastique défile, le courage revient au bohémien. La curiosité s'empare de nouveau de lui, à ce point qu'il n'hésite pas à quitter son poste sur l'escalier, et , se cachant derrière l'angle de la chaumière , à regarder où elle va et ce qu'elle devient.
Les nocturnes esprits s'arrêtèrent près du tonneau en flammes, nouèrent les deux bous du fil qu'ils avaient dévidé, firent un trou dans la neige, y enterrèrent le chat et le coq, firent le tour du foyer en criant des imprécations qui parurent diaboliques à Basile: puis, s'étant, derrière les murailles de flammes, dépouillées de leurs habits d'ondines , elles reparurent vêtues comme les jeunes filles des faubourgs.
Puis elles éteignirent le feu en y jetant de la neige; et se dispersèrent de tous côtés.
La petite fille que Basile avait particulièrement sui-
vie des yeux se sépara alors de ses compagnes et, regagnant l'escalier, rentra dans l'isba sans voir celui qui l'épiait.
Le bohémien s'y précipita derrière elle , croyant la voir pâlir et se troubler en sa présence ; mais un événement terrible et inattendu se passait dans l'isba, qui attira à lui toute l'attention de Basile.
Marioulla, comme nous l'avons déjà dit, ne pouvait fermer les yeux ; elle était poursuivie par une idée qui ne lui laissait ni trêve ni repos; c'est que sa ressemblance avec sa fille pouvait être fatale à celle-ci : d'autres mères eussent été heureuses de cette ressemblance; Marioulla en était épouvantée.
Wolinski lui avait dit de revenir au palais ; elle avait promis de le faire; elle se faisait une joie de revoir Mariolizza et de lui parler; mais comment, lui ressemblant trait pour trait, commettre une pareille imprudence? Au palais, elle serait vue par les grands seigneurs, par l'impératrice; elle serait vue côte à côte de cette belle princesse Lehemiko, portrait vivant de sa jeunesse. Un seul propos, une seule supposition suffisait pour perdre Mariolizza dans l'esprit des courtisans, sa chère Mariolizza, qu'elle aimait plus que sa vie, plus que son âme.
C'est celte idée qui l'obsède, qui la tue, qui ne lui laisse pas un instant de repos.
Il faut donc repousser cette inquiétude, jeter hors de soi ce tourment.
Malgré elle, les yeux de Marioulla reviennent sans cesse se fixer sur ce flacon qui contient Je liquide corrosif.
La vieille n'a-t-elle pas dit que si ce liquide touchait une partie quelconque du corps, il y produirait des brûlures que la mortelle-même ne pourrait effacer?
Qu'a-t-elle de mieux à faire? Basile est sorti ; s'il était là, sans doute il s'opposerait à son projet. Ce projet peut avoir des suites funestes; mais, pour elle, Marioulla les brave. Une seule idée , comme la flamme d'un incendie, l'envahit tout entière. Une autre s'arrêterait devant la douleur, hésiterait devant le danger, tout au moins y regarderait à deux fois ; quant à elle, depuis longtemps et du premier coup sa résolution était prise.
Froide et brûlante à la fois, frissonnant comme un malfaiteur, Marioulla quitte son lit, pose en tremblant son pied sur le parquet; elle regarde autour d'elle, sonde l'espace de ses yeux, s'arrête, écoute!
Tout dort!
Elle fait deux ou trois pas , des pas légers comme ceux d'une ombre.
Elle étend les bras. Sa main s'égare dans les ténèbres; enfin elle a touché le flacon.
Elle enlève le papier qui lui sert de bouchon. Miséricorde ! Que s'est-il passé en une seconde ?
Des gouttes de plomb fondu ont brûlé l'un de ses yeux, labouré son visage , sa cervelle bouillonne dans son crâne ; des flammes semblent jaillir devant l'œil dont elle voit encore; des milliers de poignards lui traversent la poitrine comme des fers rougis, et cependant toutes ces souffrances ne lui arrachent qu'un faible gémissement , qu'un grincement de dents étouffé ; même au milieu de cette agonie , la pensée que c'est pour Mariolizza qu'elle subit toutes ces tortures la soutient; cette idée l'emporte sur toutes.
Cependant la douleur devient intolérable.
Que faire ? Il faut mourir sur la place. Il lui semble que l'âme a quitté ce corps qui souffre tant ! On réveille la vieille pour lui demander quelque soulagegement.
Pourquoi Basile n'est-il pas là?
— 0 mon Dieu! secourez-moi! murmure-t-elle.
Et, chancelante, elle s'élance vers la porte par laquelle elle l'a vu sortir; mais, à chaque pas qu'elle fait, il lui semble qu'elle marche sur des lames tranchantes, sur des pointes aiguës. Tout à coup la porte s'ouvre d'elle-même et lui livre le passage.
C'est la petite fille qui rentre de sa promenade nocturne. S'appuyant à la muraiile, Marioulla gagne le
palier. Elle entend son nom prononcé par Basile , que sa vue effraye. Un gémissement est sa seule réponse. Elle le saisit par la manche de son habit, s'y cramponne el se retient à lai pour ne pas tomber. Le bohémien sent des gouttes brûlantes rouler sur si main; il frissonne. Il attire Marioulla à lui, la regarde à la clarté de la lune ; il voit son œil droit brûlé, sa joue ravagée et couverte de larmes de sang. Il ne doute plus et jette un cri de douleur : Marioulla s'est défigurée par dévouement pour sa fille.
— Oh ! Marioulla ! Marioulla ! qu'as-tu fait? s'écrie Basile en pleurant.
Et, l'enlevant entre ses bras comme un enfant, il l'emporte dans la chaumière, réveille tout le monde par ses cris, et, d'une voix lamentable, demande du secours.
La jeune fille et la vieille femme se précipitèrent éperdues.
Deux mots et un seul coup d'œil suffirent pour lui tout apprendre. Comment se tromper à cet œil perdu, à ce visage sillonné comme par une lave ? Mais que faire? Comme le feu grégeois, la terrible liqueur n'a pas d'antidote. Elle emploie néanmoins toutes les ressources que lui suggèrent son art et son zèle, mais ce n'est qu'au point du jour que le calme reparaît dans la chaumière, où jamais, depuis sa fondation, pareille scène ne s'est accomplie.
•la là maison de glace.
Le jour vint ; on frappa à la chaumière.
On y apportait, comme de coutume, des cadeaux à îa vieille; l'un lui donnait une pile de bois, l'autre une terrine de soupe sortant de dessus le poêle; celui-ci venait lui offrir ses services pour lui chauffer son four; celui-là- lui demander si elle n'avait point quelque commission à donner pour la ville. Mais tous ces visiteurs furent longtemps à recevoir une réponse.
Enfin l'aînée des petites filles sortit, et s'excusa de ce que sa grand'mère ne pouvait recevoir personne, attendu qu'elle avait passé toute la nuit près d'une malade, et que le matin seulement elle avait pu fermer les yeux.
Et ce ne fut vraiment que vers midi en effet que l'on se réveilla dans la chaumière. On pansa pour la seconde fois les plaies de la pauvre martyre, tout en lui demandant cette fois comment elle avait eu l'imprudence de toucher au flacon, malgré la recommandation qui lui avait été faite.
La bohémienne prétexta à la fois un oubli et une maladresse. La douleur qu'elle avait ressentie lorsque le corrosif lui avait touché le visage l'empêchait de se rappeler ce qui s'était passé depuis.
Puis elle ajouta :
— Que cela ne t'attriste pas, bonne mère, c'est le bon Dieu qui m'a envoyé cette punition en expiation
de mes péchés. L'avidité m'avait gagnée, j'ai voulu faire trop vite fortune, et pour que la chose ne retonbe pas sur toi. nous dirons, lorsqu'on nous interrogera, que c'est de l'eau bouillante que je me suis répandue sur le visage.
La vieille femme n'écoutait point les vaines consolations, elle s'accusait énergiquement d'avoir consenti à mettre aux mains de la bohémienne un remède si dangereux: mais Marioulla s'accusait elle-même si naïvement, que Paramonowna se calma un peu. Soutenue par cette idée qu'elle n'avait eu qu'un désir, celui de faire le bien, la faute n'était point à elle si on ne l'avait point écoutée.
Mais ce qui dans tout cela désolait le plus la bonne femme, c'était d'être obligée de mentir à propos de ce breuvage, — ce qu'elle regardait comme un grand péché, — mais la vérité la menait droit à la prison, et peut-être plus loin encore.
Les bohémiens passèrent encore quelques jours chez la vieille, et lorsque les plaies de la malade commencèrent à se cicatriser, on lui présenta un fragment de miroir afin qu'elle pût s'y voir : la moitié du visage, à partir des sourcils jusqu'au menton, était défigurée par des taches rouges et des cicatrices ; elle avait entièrement perdu un œil, et ce n'était plus qu'à la voix qu'on pouvait reconnaître cette ex-beauté qui
s'était appelée Marioulla et qui avait été tant admirée par ceux qui rayaient vue dans sa jeunesse.
Elle jeta les yeux sur elle-même dans ce fragment de miroir, fît une grimace involontaire, mais pres= que aussitôt un sourire d'ange reparut sur ses lèvres. Ce sourire reflétait le bonheur de la chère Mariolizza. Marioulla autrefois avait été belle; Marioulla maintenant n'était plus que mère.
Quant à Basile , qui était digne de comprendre le sacrifice qu'avait fait la pauvre martyre, il avait, pendant la cure, repris toute sa gaieté. Sa maîtresse bienaimée avait atteint, son but et était hors de danger.
Enfin un jour il voulut avoir le cœur net de l'apparition des ondines. Il profita de l'absence de la jeune fille pour tout raconter à la vieille mère.
Celle-ci se mit à rire.
Ce n'étaient point des esprits des eaux qu'avait vus Basile, mais bien des jeunes filles du faubourg : ce n'était point à une évocation diabolique qu'il avait assisté, mais à une coutume nationale, et qui aujourd'hui se pratique encore dans la Petite Russie.
— Lorsque nous apprenons, lui dit la vieille, que nos voisins sont attaqués de quelques fléaux épidémiques, les jeunes filles se rassemblent, entourent le village et le faubourg encore sains et saufs d'une ficelle, et enterrent vivants un coq et un chat noir, à l'endroit
où les deux bouts de la ficelle se rejoignent. Moyennant cette précaution, ajouta -t-elie, nous sommes sûrs que le fléau dépassera le cercle tracé. Maintenant, ajoutât-elle encore, si tu demandes à quoi servent le coq, le chat et le tonneau enflammé, je te dirai tout simplement de t'adresser à une plus instruite que moi.
Nos pères faisaient ainsi, et nous faisons comme nos pères.
Mais quoi que lui eût dit la vieille, Basile faisait de temps en temps rougir la jeune fille comme un pavot en lui rappelant la nuit des ondines.
Atteindre son ennemi, le mettre sens Iê Tent et le yaincre n'est pas une chose facile. Caktjuub*
Nous prions le lecteur de retourner d'une pauvre chaumière de pêcheur dans le palais ducal, et nous lui demandons la permission de lui donner quelques mots d'explication, mots dont ne peuvent, comme on sait, se passer les romanciers, et même notre grand-père Walter Scott.
Qui donc, excepté les paysans, n'a pas deux portes à sa maison ; celle de la rue, ouverte à tous, puis une autre porte, porte de service qui bien souvent devient porte secrète? Ces deux entrées et sorties de tout ce qui existe, et par conséquent de tout ce qui sent et pense, auraient pu, dans une autre maison, fournir à un nouveau Fou-Viesen assez de matériaux pour tou> un livre étincelant d'esprit. Je ne crois pas qu'un escalier, surtout celui qu'on appelle l'escalier de service, présente en aucun lieu du monde des scènes d'un intérêt pareil à celles qui se passent en Russie; mais, sous ce point de vue, nous en reparlerons un autre jour. Maintenant, je me bornerai à la description de tout ce qui se réunissait chez le duc de Courlande, en passant par les deux portes, à l'heure de la matinée où nous sommes arrivés.
Avec le commencement de la journée la vie commença de circuler dans le palais du duc. Seulement, quelle vie! Une vie craintive, timide, frissonnante, effarée. D'abord elle rampa humblement avec les palefreniers, les chauffeurs et les valets de troisième ordre, à travers les cours, les corridors et les antichambres; mais à peine ces mots : « Il vient de se réveiller » eurent-ils retenti dans la maison, que tout prit un aspect de terreur : les démarches, les mouvements, les paroles, les regards, les respirations, tout s'accorda et
marcha en mesure. Les innombrables conduits de ce grand conducteur Biren eurent en un moment mis tout Pétersbourg sur le même ton; on eût dit que quelqu'un avait donné le mot d'ordre aux âmes, et l'âme de chacun se mit au port d'armes pour exécuter son thème monotone.
D'immenses passages conduisaient à la maison; des sentinelles de la garde du duc étaient échelonnées de distance en distance, mais en vue l'une de l'autre, dans toute la longueur de ces passages, ainsi que sur l'escalier; chacune d'elles, couverte d'or delà tête aux pieds, semblait un tison enflammé; toutes ensemble avaient l'air d'une longue chaîne d'or à laquelle, hélas! audelà du seuil s'attachait invisiblement une autre chaîne de fer, qui enveloppait la mine de tous ses réseaux. L'énorme salle d'attente était envahie par une quantité de causeurs, de heiduques, de Turcs, de hussards, de chasseurs, de courriers, enfin par tout le domestique magnifiquement vêtu d'un grand seigneur, comme l'est un champ de blé par les sauterelles. Parmi tout ce monde impertinent comme d'habitude, se mêlaient des officiers d'ordonnance des régiments de la garde. Rien qu'à voir les regards de travers de ces gens de service, leurs grossières réponses ainsi que leuis bâillements et leurs contorsions sur les banqueilcs à l'entrée des personnages peu important, vous eussiez i. it
reconnu à l'instant même que le maître était un favori.
Koulkowski était déjà, selon son habitude, assis dans la salle de réception, tout à côté de la salîe d'attente. Il était venu pour la dernière fois s'incruster sur sa chaise, et jouir du déclin de son service près du premier personnage de l'empire, à la condition d'être suivi d'un œil protecteur dans sa condition nouvelle. On pouvait aisément s'apercevoir de son émotion; et d'ailleurs comment eût-il pu être gai et sans souci comme auparavant? Il faisait ses derniers adieux au salon de réception du duc comme à une patrie. Ici, près de ce lambris doré qui représente un satyre aux pieds fourchus, faisant des bonds grotesques, on lui a souri une fois. Là, près de cette table en marbre, la main toutepuissante et toute gracieuse, qu'il s'était empressé de baiser aussitôt, s'était posée sur son épaule. Plus loin Son Altesse, tout en pinçant amicalement sa joue pleine et fraîche, l'avait un jour amené devant une immense glace récemment apportée de Venise, afin qu'il y pût admirer sa face rubiconde et sa tête chauve, à laquelle deux longues oreilles étaieut collées par derrière.
Et cette chaise! cette chaise, trône précieux de sa grandeur déclinante, oh t il la portera dans son cœur à travers tous les orages et toutes les évantualités de ce monde ! Pour la dernière fois il apporte des nouvelles toutes fraîches aux chercheurs de fortune, et
notamment que la jument favorite du duc a mis bas pendant la nuit un poulain mâle; puis il faut bien se mettre au niveau de la circonstance : que son habit de page, présent du duc, était déjà prêt; enfin que Érikler, le neveu de Lipmann, était promu au grade de secrétaire du cabinet, ce que tout le monde ignorait encore, excepté lui, Koulkowski, et le duc lui-même. Les sourires des illustres seigneure qui lui demandaient de ne pas les oublier à la cour, la poignée de main qu'échangeaient en passant avec lui le valet de chambre du duc, tout cela illumina, hélas! pour la dernière fois, la carrière de son service passé. Quelle position l'attend dorénavant? Le rôle de bouffon, ce serait encore quelque chose, puisqu'il serait, vu l'illustration de sa race le premier bouffon de l'empire. Mais les pages sont de malicieux coquins : ils feront de lui le plastron de leurs moqueries, ils ne lui donneront pas le droit de se reposer dix minutes sur une chaise; les nouvelles ne passeront plus par lui. Seigneur! Seigneur! la fortune esi éphémère!
Peu à peu la sa'le de réception, d'envahie qu'elle était, fut encombrée par les gens en place, le nez en l'air, crachant au ciel une fois hors du palais, mais ici, plies, courbés, avec des regards humbles et timides, attendant leur sort de la porte des appartements intérieurs. Parmi ces nouveaux arrivés on n'entend
aucune conversation ; on remarque seulement de muets mouvements de lèvres et de mains, et des sourires savamment étudiés d'après la mesure de la plus humble crainte. Tous cependant sont des gens de poids et de crédit. Ils mesurent les velours et les brocarts de leurs coudes et de leurs épaules. Quand ils se furent rangés le long des murs et des fenêtres, on eût été aveuglé de les voir, tant la vivacité des couleurs de leurs habits et l'or dont ils étaient couverts étaient éblouissants. On ne voit ici ni pauvre veuve implorant une pension à la mort de son mari ou la réception d'un pauvre orphelin dans un collège, ni vieux paysan gémissant sur ses jeunes enfants vendus un à un ou bien enlevés pour l'armée en avance des conscriptions suivantes. On n'y voit ni marchand avec des propositions de nouvelles et lucratives spéculations, ni artiste mandé d'une manière inattendue et inespérée pour recevoir la récompense de son infatigable travail , qu'il commença pour la postérité et qu'il finit par vendre pour un morceau de pain. Pas un seul solliciteur parmi les arrivants : das courtisans, — âge d'or. — Ils attendent une heure, deux heures et plus.
Comme vous pouvez le voir, l'atmosphère des appartements :xtérieurs est glaciale. Voyons quelle est la température des appartements intérieurs.
Après avoir jeté en passant un coup d'œil dans ie
cabinet de toilette de la duchesse, d'où sortent et entrent sans cesse des facteurs de toute espèce, adroits et affairés, de tout pays et de toute condition, des joailliers et des fournisseurs, des couturiers et des secrétaires mâles et femelles, pénétrons dans la tanière de Tours lui-même, dans le cabinet du duc.
Le duc aimait la magnificence ; on peut donc se figurer comme les fantaisies avaient dévoré la chambre d'où les brûlants rayons de sa toute-puissance incendiaient la Russie. Vêtu d'une robe de chambre élégante, reposant un de ses pieds chaussé d'un bas de soie et d'une pantoufle sur le splendide velours d'un coussin, appuyant l'autre sur le tapis de Perse qui recouvrait le plancher, il était assis sur un fauteuil au dossier duquel brillait la couronne ducale, en or massif, et de temps en temps jetait un regard ferme, mais cependant circonspect, sur une glace dans laquelle il pouvait se voir de la tête aux pieds, ainsi que tous ceux qui entraient dans l'appartement. Il poussait le soin de sa toilette jusqu'à une telle coquetterie, —pareil à un habile calligraphe désireux d'enchanter un connaisseur par le moindre trait pittoresque de son écriture, — que malgré toutes les souffrances que le coiffeur lui faisait endurer, il était aussi patient qu'aurait pu L'êlre un de ces mannequins en carton sur lesquels s'exerce le peigne des artistes en cheveux. Il n'y avait dans le
monde entier que son coiffeur qui pût se permettre d'en agir aussi despotiquement envers lui sans craindre les représailles. Après le coiffeur venait le tour du valet de chambre, qui l'habillait de la tête aux pieds. Quiconque eût vu le terrible favori, sa toilette achevée, admirant sa tournure, le sourire du triomphe sur les lèvres, eût pu croire que le but de son existence était simplement de plaire et de charmer.
Il venait d'en être ainsi. Au moment où nous en sommes venu, le duc, frisé, rasé, pommadé, se contemplait complaisamment dans la glace, assis dans une pose gracieuse. Le valet de chambre venait de sortir, lorsque le monstrueux Grosnott, celui que nous avons vu assister à l'exécution du Petit Russien, se présenta avec les dépêches. On en décacheta une première, puis une seconde, enfin une troisième, et l'homme élégant, le charmant grand seigneur, disparut pour faire place au véritable Biren. Le tigre a été caressé à rebroussepoil : ses yeux s'injectent de fiel, sa figure se contracte, il se mord les lèvres. — Ah! le niais! dit-il à demi-voix, il se mêle de ce qui ne le regarde pas ! Et, en prononçant ces mots, il met en pièces ses manchettes en point d'Alençon. qui, en quelques secondes, jonchent le tapis de Perse de leurs débris.
La gracieuse épithète qui venait de lui échapper s'appliquait à son frère Gustave, qui avait pris une
sotte part à cette expédition de bal masqué qui s'était faite contre Wolinski. La lettre qui contenait le rapport de cette expédition gisait, toute froissée, aux pieds du duc. Il était furieux, et, d'habitude, quand il se trouvait en cet état, il avait besoin d'une victime . Les manches d'Alençon étaient en pièces, il est vrai, mais la dentelle, c'est un objet et non un être qui puisse ressentir les souffrances. Grosnott était devant lui. Il se jeta sur Grosnott.
— Et toi ! s'écria-t-il, bégayant de fureur, sot animal!...
L'aide de camp, espèce de marbre vivant, — nous n'osons pas dire animé, — habitué à ces sortes d'explosions, se taisait. Pas un vestige de frayeur, pas une trace d'amour-propre blessé, ne se trahit sur sa figure impassible.
— Vous êtes un coupable, monsieur, et je vous parle comme à un coupable f s'écria durement Biren.
L'aide de camp restait muet, et son maître, ne trouvant pas de résistance, s'apaisait de plus en plus.
— Dites à un âne de garder un champ, dit le duc, et il ravagera tout votre blé ! Donnez des commissions à ces messieurs, il en est de même : ils vont droit au but sans garder les convenances ! Hier vous avez, par exemple, reçu l'ordre de donner la question à ce Petit Russien : eh bien ! qu'en avez-vous fait?
— Je l'ai gelé, grâce à un seau d'eau de trop, répondit froidement Grosnott. C'est un coquin de moins sur la terre, et voilà tout.
— Je sais que c'était un coquin, un drôle, un chien, mais toujours fallait-il sauvegarder les apparences., de la légalité, au moins... ne pas faire cette exécution chez moi, dans ma cour. Par ma foi! on a choisi une belle place pour donner la question à un homme, là où pouvait se trouver ma toute gracieuse souveraine, qui voit tout, remarque tout. Eh bien, cela est justement arrivé.
— Nous n'avions pas eu le temps de remettre la chose à un autre jour, Votre Altesse; Lipmann m'avait donné l'ordre d'en finir au plus vite.
— Que le diable vous emporte, vous et Lipmann! Vous n'avez qu'à vous en tirer maintenant comme il vous plaira, lorsqu'il faudra en répondre. Moi, je ne sais rien et ne veux rien savoir. Moi, je veux que le mort soit vivant, entendez-vous bien?
— Parfaitement, Votre Altesse.
— Et si le Petit Russien est mandé auprès de Wolinski, je veux qu'il soit là en chair et en os, dussiezvous entrer vous-même dans sa peau, entendez-vous? sinon, je vous envoie en Sibérie commander les forteresses de mineurs.
— La faute en est à moi et à M. le grand commis-
saire.Que la responsabilité en retombe donc sur nous! Heureusement que les circonstances ont déjà corrigé les événements.
— Je serais curieux d'apprendre de quelle façon.
— Je puis seulement vous assurer que ni loups ni fossoyeurs ne trouveront rien à gagner sur le corps de Gordenko, et que le Petit-Russien, paré pour la fête, se trouve ici en chair et en os. Mais comment cela s'est-il fait? C'est ce que M. Lipmann lui-même aura l'honneur d'expliquer à Votre Altesse. Moi, je ne sais que ce que l'on m'ordonne de savoir.
— C'est bien , si c'est ainsi , dit le duc en s'apaisant tout à fait. Je vous aime , je me suis habitué à vous, vous m'êtes attaché et vous êtes actif quand on vous commande; c'est pourquoi je voudrais de tout mon cœur que vous vous tirassiez sain et sauf de cette méchante histoire. Mais voici le grand commissaire ; allez à vos affaires.
L'aide de camp Grosnott et le grand commissaire Lipmann pouvaient entrer à toute heure du jour et de la nuit chez le duc sans être annoncés , mais le degré de confiance à l'égard de ces deux personnages était différent; chacun d'eux avait sa charge et ses devoirs : le premier n'était qu'un exécuteur sévère et silencieux des condamnations secrètes , une excellente machine à exterminer les gens, ce qu'il faisait, sans savoir pour-
quoi il exterminait; en un mot, un instrument muet et prêt à serrer le nœud, au premier signe de son maître; l'autre, espion adroit et spirituel, conseiller et juge partout où l'esprit d'un homme ou le cœur d'un ciîoyen laissait soupçonner un noble antagonisme de l'ambitieuse personnalité du favori, cet antagonisme ne se fùt-il trahi que par quelques mots ou même quelques allusions. Biren n'avait qu'à toucher à cette corde pour -la faire vibrer dans tous les coins de la Russie. Si quelqu'un, à l'exemple du barbier du roi Midas, avait eu Tidée d'ensevelir son secret dans la terre , et que le duc eût eu besoin de le connaître, Lipmann aurait planté un roseau sur cette terre , et le vent , balançant ce roseau, aurait trahi Je secret. Le favori lui-même avait beau étudier les détours et les ruses du diplomate malveillant, il avait beau tâcher d'imiter le machiavélisme du vice -chancelier d'alors, — Ostermann, — c'est-à-dire un modèle achevé dans l'art de se masquer selon les circonstances, cependant il ne put jamais atteindre à la perfection de cet art, n'ayant ni assez d'esprit ni assez de puissance sur lui-même pour parvenir à ce but. Dans le cas où la violence de son caractère pouvait le trahir et son astuce être impuissante, Lipmann le remplaçait, travaillait comme une taupe dans son terrier, terrier qui avait assez de conduits pour le mener partout, à commencer par le palais, à finir
par les plus humbles cabanes des derniers mendiants.
C'est ainsi que chacun des deux rivaux , le duc de Courlande, comme Wolinski , avait son conseiller également astucieux. La différence entre eux était que Zouda, avec son âme noble et élevée, n'agissait qu'en raison de son attachement désintéressé pour son ami et au nom de tout ce qui est grand et beau, et Lipmann . prêt à toutes les bassesses comme à toutes les noirceurs , ne servait son digne protecteur qu'en vue des honneurs et des richesses.
Lipmann entra dans le cabinet, joyeusement cambré comme un chat qui veut bien caresser son maître ; mais, apercevant tout à coup les morceaux de dentelles éparpillés comme des débris d'un vr.isseau naufragé, il dissimula tant soit peu son contentement.
Son premier mot fut à propos du Petit Russien.
Il tombait mal , le duc commençait d'en avoir assez.
— Toujours lui! s'écria-t-il avec colère. Ne me laissera-t-on pas tranquille avec ce misérable? Croyez-vous vraiment que je m'embarrasse de cette sotte affaire? Croyez-vous que si quelqu'un s'avisait, il ne me suffirait pas d'un seul mot?
— Votre Altesse, répondit Lipmann avec humilité et en souriant, ne veut certainement pas me foicer de. regagner de nouveau son inappréciable confiance, qtt© je croyais déjà posséder sans conteste comme le prrx
de tant d'années de service et d'attachement. Je pense donc...
— Que je plaisante, n'est-ce pas? Eh bien '.oui, cher Lipmann, je plaisante, car j'ai remarqué quelque chose de joyeux. Je sais bien que notre affaire est grave à l'endroit de la Pologne, mais je sais aussi que nous avons dans la personne de notre grand chancelier un ami dévoué et vigilant qui ne laissera point l'ennemi arriver jusqu'à nous.
— Vous avez deviné juste, Altesse; cette affaire un peu embrouillée, que Grosnott avait eu l'imprudence de trancher d'un seul coup d'épée, est heureusement terminée.
— Oui, oui, dit le duc tout joyeux, Grosnott s'est laissé emporter ; c'est pourquoi je lui ai déclaré qu'en cas de malheur il répondait de tout : un garçon bon et dévoué, mais, il faut le dire, gauche comme un Turc.
— C'est vrai, reprit Lipmann, j'ai eu le bonheur de justifier la confiance de Votre Altesse; mais aussi il faut avouer que l'intelligence des gens qui nous sont dévoués nous a énormément aidés.
— Ces gens étaient choisis par vous , mon modeste ami.
Lipmann rejeta sa crinière rousse en arrière, et sa figure resplendit de toute la plénitude de son contentement
Il salua et continua, mais à voix si basse, que la plus fine oreille écoutant derrière la porte eût perdu son temps.
— Le voyvode, dit Lipmann, un de nos agents, et qui , pour ne pas inspirer de soupçons, avait signé la dénonciation de Gordenko, et qui me tenait au courant de tout, suivait les traces toutes chaudes du vaurien. A Tiver, il eut vent de la soustraction et du remplacement du Petit Russien. Paré pour la fête et devinant que Gordenko était réservé pour un autre jeu. il ne laissa pas faire grand chemin au fuyard et me l'envoya juste à temps. Gordenko n'est plus, mais le vrai Petit Russien est ici; quiconque dira non se fera une mauvaise affaire. Il y a bien eu une bohémienne, astucieuse et spirituelle comme un démon, qui a failli se mêler de tout cela ; cependant , grâce aux moyens de répression que je tiens de Votre Altesse, j'en ai eu fini si vite avec elle, que moi-même j'ai été surpris de ce prompt dénoûment.
Ici Lipmann raconta ses soupçons, son interrogatoire , le succès de ses mesures; enfin la dénonciation originale fut triomphalement remise au duc, qui, l'ayant lue et relue plusieurs fois, pressa autant de fois la main du grand commissaire.
— Maintenant, Lipmann, arrangez-vous avec les dénonciateurs comme il vous plaira , dit le duc, prenant
sur son bureau plusieurs feuilles de papier et les donnant à Lipniann, ainsi que la dénonciation originale de Gordenko. Tenez, voici des blancs seings; mais que tout soit fini. Ayant choisi dans tous ces chiffons ceux qui vous sont nécessaires, brûlez le reste. Puis gracieusement :
— Vous m'avez fait un cadeau, ajouta-t-il, mais je ne resterai pas votre débiteur : votre neveu est fait secrétaire du cabinet; annoncez-lui cette nouvelle et ajoutez que, comme commencement de maison, je lui donne deux chevaux de mon écurie et un équipage correspondant.
— Vos bontés sont infinies; croyez que je les apprécie dans mon cœur, seulement je ne trouve pas de mots pour exprimer ma reconnaissance. Permettez donc, ô mon protecteur, que mon neveu lui-même offre à Votre Altesse, — j'allais dire Impériale...
— Ne vous pressez pas de m'accorder ce titre, Lipmann, il me porterait malheur.
— Oh! pour cette fois-ci, croyez-moi, je suis bon prophète, et dans six mois ce n'est pas moi seulement qui vous donnerai ce titre, mais la Russie tout entière.
— Flatteur! fit Biren en le menaçant du doigt. Puis, regardant autour de lui :
— Eh bien ! mais où est-il donc, votre neveu ? demanda-t-il.
Le tigre jouait avec le renard.
— Monsieur Eriklerf cria le grand commissaire en entr'ouvrant la chambre la plus proche du côté des appartements intérieurs; monsieur Ériklerr Son Altesse désire vous voir.
Erikler, — vous connaissez le personnage long et endormi qui répondait à ce nom, — Erikler apparut à cet appel, salua comme un étudiant à son premier début dans le monde, commença par marcher sur les pieds de son oncle, et enfin se tint debout et immobile, son nez de bécasse en avant.
— Rendez grâce à Son Altesse des nouvelles bontés dont elle daigne vous combler, lui dit Lipmann faisant signe à ?on neveu de baiser la main du duc ; vous êtes fait secrétaire du cabinet.
L'oncle ne s'adressait jamais à son neveu qu'en se servant du mot vous.
— Ah ! sans doute, vos bontés... Votre Altesse... le souvenir des bienfaits est impérissable... balbutia le neveu, s'interrompant et saluant entre chaque mot. mais faisant semblant de ne pas comprendre l'invitation de son oncle à baiser la main.
— Assez, assez, dit Biren en souriant avec malice ; par ma foi, voilà un orateur des plus éloquents. Ce n'est pas tout à fait un Démosthène, mais enfin... Du reste, quant aux Démosthènes, nous n'en avons que faire; en
revanche, il rédige les affaires non moins bien qu un ministre d'État. Ostermann, — on peut compter l'opinion d'Ostermann pour quelque chose, je pense, — Ostermann trouve en lui l'étoffe d'un grand diplomate. (Erikler salua profondément.) J'aime, au reste, continua Biren, qu'un subalterne pense quand on lui dit de penser, et non quand il lui plaît de le faire. Continuez, continuez, jeune homme, et souvenez-vous que la principale vertu d'un secrétaire d'État, c'est la modestie, la modestie toujours, et que sa langue est sa première ennemie.
Ici Biren fit à Erikler une légère inclinaison de tête, et quand celui-ci, ayant compris que son audience était terminée, eut fait sa sortie et salué si gauchement que le ceinturon de son épée s'accrocha à un fauteuil, qu'il traîna un instant à sa suite, le duc se retourna vers le grand commissaire.
— Votre neveu, mon cher Lipmann, dit-il en souriant, n'est pas encore dégourdi, quoique voilà plus d'un an qu'il soit secrétaire près de vous; mais avec le temps la cour le polira. Et maintenant que l'affaire de ce Petit Russien est terminée, je suis content de mon côté; seulement vous vous rappelez qu'il nous en reste un seconde bien autrement importante.
— Voulez-vous parler de notre guerre avec le fougueux, l'indompté, mais non indomptable Wolinski?
— Justement. C'est un homme étrange, que rien ne satisfait ni n'effraye: partout où il peut le faire il me contredit; jusque dans mon sommeil il m'apparait comme l'épée de Damoclès, que je m'attends à me sentir tomber sur la tête à chaque instant. Tant qu'il vit, je ne vis pas, moi; mes mouvements sont paralysés, ma puissance est incomplète... vous comprenez, n'estce pas, Lipmann?
— Oui; sa chute est nécessaire à voire tranquillité, mais une chute mortelle... Il est le chef d'une association qui veut la perte de tout ce qui n'est pas Russe.
— Les infâmes révolutionnaires!... ah! je leur ferai beau jeu!... Des paysans qui infectent l'oignon! Ils nous doivent tout, et voilà leur reconnaissance... Ah! vous avez heau vouloir apprivoiser le loup, il pense toujours à sa force. Vers créés pour ramper, ils veulent être des hommes. Ah ! je leur prouverai que la dernière rosse des écuries du duc de Courlande vaut mieux qu'un Russe. Ils ne savent pas à qui ils s'attaquent, il ne s'agit pas d'un Koulkowski cette fois.
Et en disant ces mots Biren tremblait convulsivement, ses dents grinçaient malgré lui; mais, s'étant un peu calmé, il continua
— Au reste, si l'on vous en croit, Lipmann, nous avons trouvé le côté faible de cet Achille.
Lipmann n'avait jamais lu Homère, el cependant il devina aussitôt de quelle chose il s'agissait.
— Ah ! dit-il, vous voulez parler de son intrigue avec cette princesse de Moldavie? Oui, c'est un excellent moyen. J'avais prédit à Votre Altesse qu'il était possible de le faire tomber dans ce piège; et quand vous m'aurez raconté vos succès, je vous dirai, moi, ce que j'ai fait de mon côté.
— Ah ! nous avons une fille de chambre qui travaille assidûment pour nous auprès de la princesse. Hier un page m'a apporté un billet que notre héros adresse à sa bien-aimée. Oui, en effet, cela commence bien, mais il faut conduire habilement la chose. Il faut rendre la correspondance plus active, ménager quelque rendezvous, et là, le diable m'emporte si nous n'attrapons pas l'oiseau sur son nidf Dans ce moment il faudra...
— Vous amener là, vous, ou l'impératrice elle-même.
— Mon cher, vous saisissez mes pensées au vol aussi rapidement qu'un amoureux saisit au passage les regards de sa maîtresse. Elle l'adore comme son enfant, c'est pour elle un talisman qui la préserve du mauvais œil. C'est tout à la fois son jouet et sa consolation, et voilà que tout à coup le démon lui-même, sous la forme de Wolinski, vient lui enlever ce trésor.
Un éclair d'infernale joie passa sur le visage du favori .
— Alors la tète du traître sera bientôt en votre puissance, se hâta d'ajouter avec un air de triomphe le digne confident du duc. Eh bien, pour compléter la fête, nous tâcherons de Je rendre furieux dans le palais même. Comme Votre Altesse, je le tiens pour un homme dangereux. Mais nous conduirons adroitement l'affaire, et je réponds de la réussite sur ma tête. La bohémienne nous aide sans le savoir. C'est elle qui protège les amoureux; il faut que Votre Altesse ménage à cette chaldéenne la libre entrée près de notre sotte princesse.
— Oui, l'impératrice aime qu'on lui dise sa bonne aventure; depuis que l'astrologue Buchner lui a promis la couronne, elle tourmente continuellement le professeur d'astronomie par les horoscopes qu'elle se fait tirer. Un astrologue en jupons, c'est quelque chose de nouveau, nous exploiterons cette curiosité.
— Et la bonne semence donnera une ample moisson !
— Lipmann, vous avez une tète qui vaut son pesant d'or ; il faut que je vous fasse ministre.
— Merci, Altesse, mais je ne veux pas déchoir, je suis votre ministre, à vous. Ah! j'oubliais encore une chose : il faut propager par tous les moyens possibles les bruits sur le veuvage de Wolinski, c'est indispensable, autrement dès le commencement nos plans peuvent échouer; démon côté j'ai déjà fait sous ce rapport tout ce que j'ai pu.
— Je vous promets de vous seconder, Lipmann.
— Il faudrait, pour un temps, retenir sa femme à Moscou. Mais, quant à cela, la chose ira toute seule, son fidèle époux s'en occupant lui-même.
— Et nous ne pourrions rien faire de mieux. En vérité, Lipmann, dit le duc en riant, viens ici, il faut que je t'embrasse.
Et le duc de Courlande baisa au front son acolyte, iussi humblement courbé devant lui que s'il eût été prosterné sous la bénédiction d'un prêtre.
Encouragé par cette haute faveur, Lipmann continua :
— Puis vous avez encore ce livre qu'a dérobé la femme de charge dans le cabinet de Wolinski. Comment donc le nommez-vous? le titre m'échappe.
— L'histoire de Jeanne de Naples, en marge duquel, de la main du traître, sont tracés ces deux mots :
— Elle! Elle !
— Il a fait là une heureuse comparaison, il faut l'avouer ! il se met lui-même la corde au cou; — de plus, hier soir...
— Ah! je vous interromps là , mon cher, dit Biren d'un ton pincé et hochant la tête ; je vous avoue qu'hier cette histoire de bal masqué m'a fort chagriné pour vous. Malheureux ! venir du cimetière aux loups à pied, par cet abominable froid !
— Ne vous inquiétez pas à propos de moi; mon âme
et mon corps sont prêts à braver pour vous feu comme glace; pour vous, je déterrerais de mes mains, monseigneur, les cadavres de ce cimetière, et les remplacerais par des corps vivants. Nous avions tout préparé à merveille ; mais tout a été gâté par je ne sais quel masque qui nous suivait : il chuchota quelques mois à l'oreille du maître de la maison, et tout fut retourné, — de l'envers à l'endroit; — de plus, le frère de Votre Altesse a assez mal à propos fait le chevalier.
— Mon frère sera mis aux arrêts, ne fût-ce que pour les apparences; il faut donner satisfaction à Wolinski, qui se prétend offensé. Mais je serais curieux, Lipmann, de connaître ce masque impertinent et mystérieux qui sait si bien nos secrets.
Puissoucieusement :
— Nos secrets! ajouta le duc; songez-y, Lipmann, cela ne doit pas être.
— Ohl je retrouverai le personnage, dût-il m'en coûter un doigt de la main, et Dieu m'est témoin que je vengerai sur lui ma promenade nocturne, ainsi que nos inquiétudes, qui valent bien qu'on lui détende les nerfs avec des tenailles. Mais ce ne sont là que des misères comparées à nos succès. — A propos, Wolinski, hier encore, a parlé un peu trop légèrement sur le compte de l'impératrice. Il a porté sa santé tout en chantonnant le De profundis.
— Diable f voilà qui sera d'un grand effet près de l'impératrice, qui est malade.
— Il vous a envoyé... quant à vous, et Lipmann ricana en se frottant les mains.
— Au diable? Tu ne m'annonces là rien de nouveau, Lipmann. Seulement nous verrons lequel de nous deux fera le premier le voyage de l'enfer. En attendant, tout va bien.
— Permettez-moi alors, monseigneur, de solliciter deux grâces de Votre Altesse.
— Accordé d'avance.
-~ Vous avez votre rival, j'ai le mien. Le vôtre est dangereux, le mien aussi. Zouda travaille à notre perte de tout son pouvoir. La servante-maîtresse, qui nous est dévouée, est soupçonnée par lui, et. d'un moment à l'autre, s'attend à un malheur. Il faut la sauver, ne fût-ce que pour faire enrager son maître.
— Et le moyen? ne lui appartient-elle pas? n'estelle pas femme de serf?
— J'y ai déjà pensé; mais attendez, monseigneur, l'impératrice veut pousser la plaisanterie jusqu'au bout 3 l'endroit de Koulkowski : on lui cherche une promise parmi les femmes du peuple.
— Alors rien de mieux que cette drôlesse : nous la ferons demander par l'impératrice à Wolinski pour son page quinquagénaire.
— Et Wolinski n'osera point refuser. Seulement il faut se presser, Votre Altesse...
— Mon premier soin, une fois au palais, sera de m'e/i occuper.
— Son fils, — si vous voulez bien me permettre encore de vous entretenir de ceci, — son fils, quoique fort sot, nous sert avec zèle. A l'instant même il vient de jouer avec grand succès le rôle de la langue.
— Eh bien?
— Eh bien ! Altesse, on lui a promis le grade d'officier, en récompense de ce qu'il a amené nos comparses à la fête.
— Vous pouvez le nommer oûlcier, je vous y autorise.
— Mon rapport est terminé, monseigneur, et je me hâte de me rendre à mes travaux. Votre antichambre et votre salle d'attente sont depuis longtemps pleines d'une foule impatiente de saluer son soleil.
— Bon! la foule n'a qu'à attendre. Il est bon, mon cher Lipmann, de lui tenir la dragée haute, sinon elle s'émanciperait. Du bruit et du clinquant pour les sots; beaucoup de sévérité pour les gens d'esprit, et tout va bien. Envov-z-moi Koulkowski, je veux m'en amuser un instant et prendre des mesures sur son mariage.
A la placf de Lipmann, qui se retira en saluant jusqu'à terre, apparut Koulkowski.
— Cher page , lui dit le duc . nous nous séparons donc?
— Je vais être privé de la contemplation du visage de Votre Altesse, dont je vivais depuis tant d'années comme de la manne du ciel, répondit le page quinquagénaire en venant baiser la main du duc.
— Oh f oh ! pourquoi se lamenter ainsi?.— Et retirant sa main, mais trop tard, Koulkowski avait eu le temps de l'attraper de ses lèvres au vol : Sois persuadé que je ne t'abandonnerai pas dans ta nouvelle carrière, mon cher Koulkowski, et pour te prouver mes bontés, voici ce que je viens de faire pour toi; seulement ne me fatigue pas de ta reconnaissance, entends-tu?
Koulkowski, autant que le lui permettait son énorme rotondité, s'inclina avec un servile empressement pour prêter l'oreille à ce qu'allait lui annoncer de faveurs nouvelles son bienfaiteur.
— L'impératrice a appris que tu avais souillé tes lèvres en baisant la pantoufle du pape. Pour expier les belles promesses que tu as faites à Rome, tu méritais d'aller un peu surveiller la chasse aux martres et aux renards bleus. Mais j'ai intercédé pour toi. J'ai fait observer qu'avec ton gros ventre tu parcourrais la Sibérie tout entière avant de mettre la main même sur une souris. Enfin nous avons tourné l'affaire de telle façon que te voilà à ia cour avec un nouveau service. Mais, —
LA MAISON DE GLACE. 24i
Biren le menaça du doigt, — jeune page, vous êtes un mauvais sujet, un grand vaurien. — Koulkowski fît un salut aussi profond qu'il put. — L'impératrice craint pour le repos de ses filles d'honneur, et veut absolument te marier. As-tu entendu parler de cela?
— Sa Majesté m'a fait l'honneur de me le dire ellemême, et de son auguste bouche.
— Eh bien f je t'ai trouvé une fiancée, Koulkowski. Je ne saurais te dire qu'elle soit jeune et belle, ou de naissance illustre; mais en revanche c'est mon choix.
— Ordonnez-moi d'épouser une chèvre, Altesse, et je serai irop heureux d'obéir à votre volonté sacrée.
— Une chèvre! il y a une idée là-dedans, Koulkowski: seulement nous garderons son application pour une autre circonstance. Quant à toi, je 'ai choisi pour épouse la première femme de chambre de Wolinski.
— La première femme de chambre!... balbutia le pauvre page anéanti.
— Oui. elle, justement ; elle a pour dot mes bontés et le pardon de notre souveraine pour tous les vieux péchés. Je sais bien qu'à ces mots de première femme dechambre, les ossements de tes ancêtres, les khans de Tartarie ou les princes de Lithuanie , ont tressailli dans leur sépulcre. Sans doute ils déploient leurs parchemins noires aux yeux de leur descendant qui se
mésallie, mais leur descendant s'est mis dans une fâcheuse passe, et il faut qu'il accepte de bon gré le trésor qu'on lui propose, avec l'accompagnement que j'ai dit, ou sinon on le lui fera prendre pour rien.
Le page de service entra et annonça le vice-chancelier Ostermann.
— Qu'il entre, répondit le duc.
Puis, se retournant du côté de Koulkowski, et avec une intonation qui le glaça jusqu'à la moelle des os :
— Eh bien ! lui demanda-t-il, ai-je votre consentement, illustre seigneur?
— Vos bontés sont immenses, Altesse, répondit le malheureux Koulkowski, j'épouserai.
— Vite, balayez-moi tout cela, cria Biren aux laquais, en leur montrant les fragments de dentelle d'Alençon qui jonchaient le parquet.
Mais, plus prompt que les laquais, le descendant des khans de Tartarie et des princes de Lithuanie se précipita ventre à terre pour ramasser les précieux débris qui jonchaient le plancher.
Le duc lui aida en lui poussant du pied le dernier lambeau.