LES RIVAUX
Quel terrible spectacle! Us se sont rencontrés, ils luttent, et tantôt celui-ci, tantôt celui-là fait plier l'autre.
Ostermanu, fils d'un ecclésiastique du village vestphalien de Bokoum, puis étudiant de l'université d'Iéna, où il s'occupait de sciences abstraites, tout en plaisantant avec son professeur de langues orientales et lui plantant des cornes sur la tête, avait eu le malheur, à la suite d'une querelle avec un de ses camarades, de l'égratigner assez grièvement pour se voir obligé d'aller chercher un refuge là où les gens de talent étaient certains de trouver un asile, c'est-à-dire à la cour du réformateur de la Russie. Là, apprécié dignement par le tzar qui avait deviné son génie, Ostermann, par reconnaissance et au moyen de la diplomatie nt rentrer sous le sceptre de l'empereur les provinces bal tiques qui avaient été sur le point de lui échapper, et cela sans
parier des autres hauts faits du ministre pour l'utilité de sa nouvelle patrie. Ce même (Jslermann, riche à son tour d'argent et de domaines, reçu chancelier-comte, ayant su conserver comme par droit d'hérédité la faveur et la bienveillance de deux empereurs, de deux impératrices, d'un régent et d'une régente, et, ce qui est plus difficile encore, de trois favoris tout-puissants, Russes et étranger, était sous le règne de l'impératrice Anne Ivanowa une espèce de contre-poids entre les partis rivaux. Connaissant la puisssance de Biren, le favori de l'impératrice Anne, en même temps qu'il était le chef du parti allemand, s'appuyant sur le trône, appréciant la force de l'archevêque de Novogorod et la terreur qui dominait toute la population, le souple ministre agissait en secret en faveur de ce parti, mais ne s'attaquait pas ostensiblement au parti russe, à la tête duquel se trouvait Wolinski, connu par ses éminents services et pour être d'un caractère noble et ferme, sûr en outre de l'amitié de quelques patriotes prêts à sacrifier leur vie pour une cause juste; portant d'ailleurs un nom russe et jouissant de la bienveillance de l'impératrice. Il jouait ce svstème de bascule jusqu'à ce qu'il se présentât un cas où il faudrait opter entre les deux rivaux. Il voyait naître la lutte entre le despotisme de l'un et la popularité de l'autre; mais il savait parfaitement que les soutiens de celte popularité n'étaient que quelques
têtes chaudes, ei non un peuple fort de la conscience de sa dignité.
Et en effet le peuple d'alors, sans en excepter la noblesse, croupissait dans une ignorance crasse, engourdi dans sa crainte d'esclave, gémissant, souffrant, mais allant chercher une distraction à ses souffrances dans les exécutions auxquelles on livrait ses défenseurs, qu'il voyait mourir avec la même indifférence et la même curiosité qu'il eût vu mourir ses oppresseurs.
Ostermann savait donc qu'il n'y avait aucune nationalité en Russie, et que ceux qui la résumaient en euxmêmes entreprenaient une chose hasardeuse : il était en outre persuadé que l'attachement de l'impératrice pour Biren finirait toujours par triompher. Il tenait par conséquent, sinon ostensiblement, du moins au fond, pour le parli de Biren, et avait su par cette combinaison conserver la seconde place de l'empire, et y paraître si parfaitement ancré, qu'il était au-dessus des caprices et même des revers de la fortune. Mais tout en se plongeant dans les abstractions de ce calcul, il perdit de vue que, malgré le manque absolu de nationalité en Russie, le germe de celte nationalité existe dans chaque individu, là où il y a un peuple, et que, par conséquent, il était facile de l'évoquer en la personne de celle qui, en sa qualité de fille de Pierre le Grand, c'est-à-dire du père de la patrie, était à même de faire naître cette po-
pularité plutôt qu'une assemblée de patriotes agissant par elle-même. 11 croyait suffisant de tenir Elisabeth Petrowna à l'écart et se trompait. Cette erreur, il la paya de tout ce que lui avaient valu ses services aux tzars et à la Russie. De telles erreurs de la part des politiques les plus raffinés nous font reconnaître que l'œil de la Providence ne se ferme pas, comme on pourrait le croire : sous la lueur de ses éclairs mûrit la moisson du Très-Haut.
C'est une apparition vraiment étrange dans notre histoire que cet Ostermann. Quelle route étonnante n'avait-il point parcourue depuis son berceau, placé dans un coin oublié de l'Occident germanique, jusqu'à Bérésoff. recevant des mains du sort son bâton de voyageur sur le seuil d'une cabane ecclésiastique! 11 finit plus tard au sceptre du plus grand empereur, et de ce bâton et de ce sceptre réunis, il traça les combinaisons sociales, les actes d'alliance entre rois et peuples, et les lois qui assurèrent la durée séculaire de la Russie, désignant le tour de rôle des souverains à venir, et déposant enfin tristement et modestement ce bâton, au bout de son voyage, dans les steppes glacées de la Sibérie!
-— Bokoum. Iéna, Nischtadt, Bérésoff ! il paraît qu'il fallait que cela fût ainsi !
Mais je me laisse entraîner par la destinée de l'un des plus puissants moteurs de la civilisation russe, qui
jusqu'à ce jour n'a pas été apprécié dignement et qui attend un historien.
Revenons à notre roman.
Un moment suprême s'ouvrait pour Ostermann. Jusqu'à présent il soutenait le duc comme favori d'une souveraine qu'il a>rait lui-même, Ostermann, placée sur le trône. Mais, maintenant que son ambition avait été mise au jour, il fallait ou lui aplanir les degrés du trône ou lui retirer l'appui prêté jusque-là. Dans ce dernier cas le vice-chancelier assurait le triomphe du parti russe et faisait occuper à Wolinski la première place dans le cabinet et dans l'empire. Il alla donc chez Biren après avoir bien arrêté la ligne qu'il avait à suivre dans son double rôle, jusqu'au jour où les événements lui indiqueraient celui des deux chemins qu'il devait suivre.
Immédiatement après son arrivée chez le duc un page entra, venant de la part de l'impératrice; il avait mission de dire à Biren qu'Elisabeth l'attendait.
Biren fit répondre qu'il allait immédiatement se rendre à ses ordres.
La tête mal peignée, le costume plus que négligé du ministre faisaient un contraste remarquable avec les dehors si élégants du favori. En entrant dans le cabinet, Ostermann s'appuyait sur sa canne comme un homme auquel les forces sont près de manquer.
— Comment va la santé? lui demanda Biren avec une sollicitude visible et en l'établissant dans un fauteuil. Koulkowski, une banquette, un coussin, ce que vous voudrez, sous les pieds de notre précieux hôte. Je suis sûr que vous souffrez de la goutte; vite un traversin derrière le dos.
Le vieux page ayant mis un peut banc sous les pieds du ministre et ployé un coussin derrière son dos, se retira, le visage empourpré par les efforts que ce service lui avait coûtés, et le ministre gémissant, remerciant, levant les yeux vers le ciel, afin que personne ne pût y lire, répondit :
— Votre Altesse connaît mes infirmités. Maudite goutte!... oh! oh! joignez à cela que je commence à mal voir et à ne plus entendre du tout.
— En effet, tout ne parvient pas à vos oreilles ; mais sous ce rapport nous vous aiderons d'une certaine façon. Et en approchant son fauteuil de celui d'Ostermann : Quant à la vue, vous avez l'intellectuelle, à défaut de l'autre, et celle-là n'a pas besoin de lunettes.
Le vice-chancelier le remercia en baissant la tête, arrangeant ses cheveux en souriant et se servant de ses cinq doigts comme d'un peigne.
Biren continua :
— Samson se soumit à une femme faible mais rusée; — la finesse de l'esprit vaut la force du corps ; — la
santé, la force de l'âme vous sont nécessaires, mon cher comte, surtout dans un moment où nos ennemis agissent contre nous par tous les moyens possibles, ouvertement et en secret. Je dis nos ennemis, parce que je ne sépare pas ma cause de la vôtre.
— Certainement, duc, répondit Ostermann, je tiens à vous, et j'existe par vous. — Oh! cette jambe! interrompit-il. Et il se frotta la jambe en faisant une grimace, paraissant éprouver une telle douleur qu'il lui était pour le moment impossible de proférer une parole. Enfin il reprit : — Oui, je tiens à vous comme une vigne affaiblie par de nombreuses récoltes tient encore appuyée à un chêne dans toute sa beauté et dans toute sa force.
Le Courlandais lui serra amicalement la main.
— Mais est-ce qu'il y aurait quelque chose de nouveau depuis le dernier entretien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec Votre Altesse*? continua le vice-chancelier.
— Je dois vous avouer, monsieur le comte, que l'esprit anarchique de Wolinski — à notre honte ministre du cabinet— s'accroît journellement d'une façon indolente. Peruskine, Soumine, Koupschine Etschoukow et bien d'autres encore, forment le parti russe. Mus par le démon de la révolte et se rapprochant chaque jour du trône, complotant notre perte auprès de l'impéra-
irice, — leur mot d'ordre est ; Mort à tous les Allemands ! Jamais ils n'ont agi avec autant d'ensemble et de ruse à la fois. Vous connaissez la haine qu'ils professent pour tout ce qui n'est pas russe; mais vous ignorez à quel point ils me haïssent personnellement. Croiriez-vous une chose ? c'est que bientôt il me sera impossible d'obtenir les redevances du peuple; ils veulent parvenir à faire refuser l'impôt, afin de briser les ressorts de toute administration et me rendre solidaire des suites funestes que cela doit produire; ils entretiennent le populaire et la noblesse de mes cruautés, soulèvent contre moi des villages entiers, en disant que je suis l'Antéchrist, et des villages entiers passent la frontière. L'impératrice ne peut manquer de l'apprendre. Réfléchissez à l'avenir du malheureux empire I Que dira la souveraine qui nous a remis les rênes de l'État? que dira de nous l'histoire?
Ostermann leva les yeux au ciel et haussa imperceptiblement les épaules.
Il pensait à part lui :
— Ce que dira de toi l'histoire, je m'en soucie médiocrement. Mais voilà où gît la chose : c'est que les paysans russes, dans un moment de mauvaise humeur, sont capables de nous mettre à la broche, nous autres mécréant.», comme on a fait au médecin allemand sous le règne de Jean le Terrible.
— Que je punisse les coupables, continua Biren, ils crieront au tyran, au despote, au Néron. L'application de la loi m'est comptée comme une violence, l'observation des (raités, la conservation des alliances avec nos voisins, s'appellent trahison! Vous savez combien est juste la réclamation de la Pologne à l'endroit de l'indemnité pour le passage des troupes russes sur son territoire?
— Juste comme il Test, dit Ostermann. d'exiger le payement d'une lettre de change. Eh bienl est-ce que vraiment... Oh! ma jambe!... oh! là, là.
— Pensez un peu, mon cher vice-chancelier, continua Biren, moi qu'ils prétendent être le maître de l'empire, je n'ose pas même faire discuter cette affaire au conseil avant de m'être assuré les voix des gens bien intentionnés et dévoués à ma souveraine qui y siègent. — Et cette affaire, nos ennemis la préparent pour m'accuser, comme si moi!... Vraiment! j'éprouve de la honte à le redire, même tête à tête, ce qu'ils proclament en pleine me, dans ies places publiques : c'est que moi, duc de Courlande, riche au delà de mes besoins, grâce aux revenus que je tire de mes États, et plus encore, de ce que je dois aux bontés de ma souveraine, de celle dont un seul mot peut me donner des millions, -— ils disent que je défends par cupidité une mauvaise cause.
Le page rentra en ce moment, et répéta que l'impératrice attendait le duc au palais.
— Dis que je vais m'y rendre à l'instant, répondit le duc avec un mouvement marqué d'impalience.
— Est-ce que je ne retiens pas Votre Altesse? demanda Ostermann, se soulevant avec effort sur sa canne.
— J'aurai tout le temps de voir l'impératrice, répondit Biren, et notre conversation est plus intéressante que ce que j'ai à dire ou à faire avec elle. Vous voyez donc, mon cher comte, ce qui me menace, les attentions, les bontés de l'impératrice pour moi. Sa Majesté connaît mon dévouement à sa personne, aux intérêts de la Russie... Elle me confie ses secrets les plus intimes, ses craintes sur sa santé, sur l'avenir du pays. Hélas! les têtes couronnées sont mortelles comme les autres. Si l'impératrice mourait, qu'adviendrait-il?... Je vais vous parler en ami...
— Nous verrons, nous arrangerons tout cela, dit le vice-chancelier. Les rênes de l'État tomberont-elles plus facilement des mains alors? Qui pourrait les tenir d'un bras plus ferme et plus prudent?
Et Ostermann cligna ses petits yeux de renard.
— Oui, reprit Biren, — oui. peut-être avec le secours d'un ami aussi rempli de sagaci'é que vous... Au reste, même en ce moment je serais prêt à céder...
— Céder serait une faiblesse, monseigneur... Votre honneur et votre gloire — l'honneur et la gloire de l'empire — exigent de vous une inébranlable fermeté.
— Je me serais sacrifié comme un second Horatius Codés, Je me serais dévoué comme un autre Décius; je me serais précipité dans un antre béant enfin, s'il s'agissait du salut de l'empire. Mais je sais que mon éloignement serait le signe de sa perte : vous auriez immédiatement après mon départ pour chancelier un débauché, un libertin qui passe ses nuits dans les orgies, qui passe les nuits avec ses créatures, se déguise en cocher et se promène par les rues. Biren cracha avec colère. Brutal dans ses paroles, ayant même, à ce que l'on assure, la main légère; prêt à entamer un combat à coups de poings jusque dans le palais s'il y trouvait son semblable. Ahl l'on en verrait de belles avec lui ! il ferait une auberge de la salle du conseil. Oh t gare alors à tout ce qui portera un nom allemand !
Tout à coup on entendit derrière la porte une conversation animée.
— Entendez-vous? c'est sa voix. . . Vous voyez, comte, on m'assiège chez moi, au palais, sans se faire annoncer. Comme cela sent le paysan russe! Et voilà notre futur chancelier! D'un moment à l'autre on peut s'attendre à ce qu'il vienne nous battre. Votre main, mon
cher comte; soyons unis, agissons fermement, avec ensemble, n'est-ce pas? vous et vos amis, ou sinon je m'en retourne en Courlande.
Ces dernières paroles furent prononcées à voix basse, mais avec fermeté. Le duc montra la porte avec un signe qui voulait dire : Frayez ensemble, alors.
Le vice-chancelier, écoutant les insinuations si énergiques de Biren, fit de sa main une espèce de cornet à son oreille, afin de ne pas perdre le son d'une syllabe. Il levait les épaules de temps à autre, comme pour exprimer ses regrets sur l'impossibilité d'entendre chaque parole. Cependant, quand le duc eut cessé de parler, il lui serra la main en hâte mais avec force, posa un doigt sur ses lèvres et s'empressa de remettre ses mains sur sa canne, entamant une conversation indifférente , comme pour faire diversion à celle qui venait d'avoir lieu.
Celui qui parlait derrière la porte était en effet Wolinski; mais il nous faut dire avant tout comment il était là, et avec qui il parlait d'une voix si éclatante.
Le ministre du cabinet, furieux du résultat peu favorable de son message à Mariolizza, et ennuyé des embarras que lui causaient les préparatifs de la fête d'inauguration delà maison de glace, montait l'escalier du palais d'été.
A sa rencontre marchait Erikler l'Endormi, aux Ion-
gues jambes: ravi probablement de son avancement, il cheminait en comptant les étoiles du plafond. Il heurta Artem y-Peu owitz.
— Lourdaud! s'écria celui-ci.
Et voyant qu'Erikler, abasourdi, restait muet:
— Il ne songe même pas à s'excuser. En vérité, continua-t-il, tel maître, tel valet!
Erikler devint pourpre de colère, mais ne répondit pas.
Cette sortie violente de Wolinski présageait un orage; le neuvième flot * submergeait son âme!
Il entrait déjà dans le salon d'attente ; mais, se voyant suivi de Munich, qui l'avait atteint, il s'arrêta pour lui céder le pas. Il estimait haut ce guerrier courtisan, qui venait tout fraîchement de cueillir pour la Russie de si éclatants lauriers; il voyait en lui un homme sage et utile au pays, et se posant, lui, Wolinski, en rival ambitieux en face de Biren, s'étant déjà mesuré avec lui une fois, et d'autres conflits devenant inévitables entre eux dans l'avenir, il n'y avait que Munich et Wolinski propres à devenir les favoris de l'impératrice. Quant à Ostermann, il ne pouvait prétendre qu'à l'estime constante de sa souveraine.
1. Le neuvième flot, expression éminemment russe, le flot qui submerge.
Cette prévenance du minisire à son endroit jeta Munich dans l'étonnement; il lui serra amicalement la main et lui dit en souriant:
— Vous n'aimez cependant pas, que je sache, avoir qui que ce soit devant vous, mon cher Artemy-Petrowitz.
— Personne, en effet, qui soit indigne de me précéder, dit Wolinski avec fermeté; mais je céderai toujours le pas à celui qui glorifie ma patrie et qui promet de soutenir dans l'avenir et ses intérêts et sa grandeur. Il m'est agréable donc de vous voir me précéder, général !
Ces paroles étaient prophétiques.
— Je suis Allemand, répondit Munich en riant et en mettant son bras sous celui de son interlocuteur, et la voix publique prétend que vous n'aimez pas les étrangers.
— Je vous répéterai, comte, que l'on me comprend mal ou que l'on me calomnie. Je n'aime pas les émigrants dont les qualités sont nulles, et qui ont, malgré leur nullité, usurpé par un monopole secret, par des services inconnus à la nation ou par une patience passive, le droit de nous piller, nous autres Russes, de nous supplicier ou de nous faire grâce. Redites cela, ht Artemy - Pelrowitz s 'adressant à Koulkowski, qui était tout oreilles, si cela vous convient; mais, conti-
nua-t-il en s'avançant dans le salon, un émigrant, fûtil Indien, pourvu qu'il aime la Russie, qui l'a nourri, qui l'a réchauffé dans son sein ; pourvu qu'il la serve noblement, selon son génie et sa conscience, autant au moins qu'il ne la méprise pas, cet émigrant, je verrai en lui un frère. Vous savez si j'ai refusé mon estime à Ostermann, le ministre de Pierre le Grand; mais pas à l'Oslermann actuel, Dieu m'en garde. Je méprise l'intrus qui rampe devant les valets ; mais ces misérables, — Wolinski montra du doigt la foule qui se collait humblement à la muraille, — ces laquais de nos laquais, je ne sais rien de plus méprisable et de plus honteux. Regardez ces ignobles statues courbées en arcs, ces figures souffrant et exprimant toutes les angoisses de l'attente; commandez-leur de se coucher en croix à la polonaise, et ils le feront sans honte; mais ce n'est rien encore : ordonnez-leur non-seulement d'abattre une pomme sur la tête d'un fils, mais encore sur celle d'un nourrisson tétant encore le sein de leur femme, et offrez-leur un kalach avec cette inscription sur les bords : La faveur de Biren, et ils auront un faisceau de flèches pour atteindre le but désigné.
Munich serra la main de Wolinski, et en souriant lui dit à l'oreille d'être plus circonspect; mais la noble indignation du ministre contre la rassesse des hommes s'étant une fois répandue comme une lave ardente, ne
pouvait plus s'arrêter qu'en brûlant tout ce qui s'opposait à son passage. Dans ces circonstances il oubliait tout, ses plans, les conseils de ses amis déclarés, ceux de son ami inconnu; il ne s'en rapportait pas davantage aux morts qu'aux vivants, à Machiavel, qu'il étudiait avec soin, qu'à Zouda, qu'il écoutait avec confiance.
Ils allaient entrer chez Elisabeth Petrowna, quand un page les arrêta, les priant de permettre qu'il les annonçât.
— Faites vite, répondit Artemy-Petrowitz, Munich et Wolinski ne sont pas habitués à attendre, même à la porte d'une impératrice.
Le page partit; mais ayant mis l'œil au trou de la serrure, il s'aperçut que le duc était en conversation très-animée avec Ostermann : il revint alors et pria le ministre et le général de patienter un peu, vu qu'il n'osait déranger Son Altesse, occupée avec le vice-chancelier.
— Oh! si c'est ainsi, dit Wolinski, entrons.
Et là-dessus il ouvrit la porte du cabinet, cédant toujours le pas à son compagnon, et suivi du page, empressé de formuler son annonce retardataire.
Le duc accueillit les arrivants avec un sourire, les invita à s'asseoir, gratifia le page d'un regard féroce, et dit à Wolinski, avec un nouveau sourire :
— Nous parlions de vous à l'instant même avec le comte, à l'occasion de votre aventure d'hier. Les coquins! sous mon nomt... c'est indigne! c'est honteux! Il me semble que si nous avions quelque chose sur le cœur l'un contre l'autre, nous aurions pu nous expliquer comme il convient à des gentilshommes. C'est infâme ! je déteste cela; et moi -même j'en ferai mon rapport à l'impératrice; mais, avant tout, les arrêts les plus sévères à mon frère.
— Merci, Altesse; je ne désire ni n'exige cela, répondit froidement Wolinski.
— Vous ne l'exigez pas, mais la justice l'exige, répondit le duc, Je ne ménagerai pas ceux qui me tiennent de près.
— Je crois, répondit Wolinski, les avoir assez punis par la promenade que je leur ai fait faire.
— Ah ! oui (Biren éclata de rire), c'est impayable. Au reste, M. le vice-chancelier connaît déjà l'histoire. (Ostermann sourit en faisant un signe de tête affirniatif .) Mais vous, comte, ajouta-t-il en se tournant vers Munich, vous ne la connaissez pas, et il faut que je vous la raconte.
— Je suis très-curieux de l'apprendre, dit Munich en redressant son long torse.
— Sa Grâce a promené hier quelques mauvais polissons d'une manière si rude du côté du cimetière des
Loups , que tous sont au lit aujourd'hui , et par ma foi c'est bonne justice.
— Permettez-moi de vous contredire, répliqua Wolinski, un de ces messieurs n'a été transporté que jusqu'ici et a été déposé à la porte de cette maison.
En acceptant pour son frère la dénomination de mauvais polisson, Biren continua ironiquement :
— Et Artemy-Petrowitz déguisé en cocher... On dit qu'il faut voir de ses yeux, pour apprécier dignement la chose, à quel point ce costume russe sied à notre ministre du cabinet.
La qualification de ministre fit de nouveau sourire Ostermann.
— C'est juste, Votre Altesse, répondit avec aigreur Wolinski : mais j'ai été avec quelque succès un peu plus loin que cela. J'ai été jusqu'en Perse, et nul n'osera affirmer que j'y aie rempli mes fonctions en conducteur de chevaux et non en ministre de la Russie. Les boyards russes, non pas ceux qui nous arrivent du dehors, mais ceux qui sont nés dans l'intérieur du royaume, ont l'habitude de s'amuser avec simplicité, mais en même temps de soigner sérieusement les affaires d'État. Pierre le Grand lui-même nous en donnait des exemples, et sa simplicité eût, selon toute probabilité, frappé d'étonnement tout postulant illégitime à son trône, s'il pouvait jamais y en avoir.
— Je dis ce que vous avez fait, et non ce que vous voulez me forcer de penser. Qui oserait donc vous contester les services que vous avez rendus? Ne savezvous pas que j'ai toujours été le premier à les apprécier dignement? et la dernière grâce...
— Grâce de ma souveraine, interrompit Wolinski avec fermeté. De nul autre que d'elle je n'en recevrai jamais. Vous avez désiré que je vinsse ici, ce n'était point, je présume, pour y fixer la valeur de mon individualité; il n'y a pas ici d'estimation, si haute qu'elle soit, qu'elle veuille accepter.
— Mon Dieu t quel orgueil asiatique! s'écria le duc. Nous causons ici dans mon cabinet particulier, et non dans celui de l'empire. Si une conversation amicale vous déplaît, je vous dirai, en ma qualité de duc de Courlande...
Et en prononçant ces mots sans signification précise à cause de leur interruption, Biren regarda Artemy- Petrowitz avec fierté et menace, croyant que son adversaire se lèverait de son fauteuil. Mais celui-ci rencontra le regard du duc, le soutint avec la même fierté et, s'il était possible, avec une plus hautaine menace, répondant sans sourciller:
— Je ne remplis aucune fonction en Courlande.
— Biren , à son tour, s'enflamma et agita sa chaise avec fureur.
— Alors, monsieur, dit-il, je tous parle au nom de l'impératrice.
— Dès que Biren eut prononcé ces paroles Wolinski se leva et, s'inclinant :
— J'attends, dit-il, les ordres de ma souveraine.
— Elle vous réitère celui d'avoir à vous occuper de la maison de glace,
— Oui, où se célébrera la noce du bouffon, n'est-ce pas? interrompit Wolinski avec un sourire sardonique. J'ai déjà reçu à ce sujet les ordres de Sa Majesté, que vous m'avez transmis; on me les a signifiés aujourd'hui par écrit, et encore une fois ils seront exécutés. Je voudrais cependant demander à Votre Altesse d'intercéder auprès de Sa Majesté pour m'oblenir un emploi qui fût plus utile à l'empire.
— Lorsqu'un ordre nous est donné, monsieur Wolinski, dit le duc d'une voix moins rude, il s'agit pour nous d'obéir et non de raisonner.
— Combien je serais plus heureux, par exemple, continua Artemy Petrowitch, de m'employer au soulagement des populations pauvres de la Russie ! L'impératrice sait-elle, par exemple, qu'il y a famine? connaît-elle les besoins de son peuple? Elle ignore sans doute les mesures barbares employées dans ces temps néfastes pour extorquer les impôts arriérés. Croiriez-vous, comte, fit Wolinski en s'adressant à Oster-
mann , qu'on arrache au mendiant le dernier copeck destiné à lui procurer un morceau de pain, que l'on met les gens sur la neige pieds nus, et que par les froids les plus rigoureux on les inonde d'eau glacée?
— C'est horrible f s'écria Munich : ne serait-il pas possible d'alléger la misère publique en donnant de l'ouvrage aux indigents? Combien de plans Pierre le Grand ne nous a-t-il pars laissés dont l'exécution sera à peine achevée par nos arrière-petits-enfants! Qu'y aurait-il par exemple, de plus utile que d'établir de l'ordre dans nos voies de communication? Pour contribuer à une œuvre pareille, j'échangerais volontiers mon épée contre une pioche et un compas.
— Mais dans quelle contrée, Artemy-Petrowitz, permettez-moi de m'en informer, dans quelle contrée la misère du peuple se fait-elle plus particulièrement sentir?
— Dans la Petite-Russie, répliqua Wolinski en jetant sur Biren un regard de flamme ; c'est là que serait indispensable un administrateur rempli de zèle pour le bien.
C'était une allusion à Marie et à lui-même, qui sollicitait la place d'hettmann de la Petite-Russie.
— C'est justement le souci de l'homme d'État chez lequel nous avons le bonheur de nous trouver en ce moment, et qui ne laissera certes rien échapper pour
consolider le bonheur de la Petite-Russie, dit Oster-
mann.
Wolinski lui jeta un coup d'œil de mépris, mais l'autre continua avec le plus grand calme :
— Autant qu'il m'en est revenu, je sais au reste que ses soins sont couronnés d'un succès éclatant; l'impératrice est sur le point de nommer, pour régir la Petite-Russie, un homme dont les moyens intellectuels et les qualités de l'âme assureront le bien-être de cette contrée, et qui en même temps par son épée pourra empêcher l'irruption de voisins dangereux à son repos.
Ce discours insidieux ramena Munich quelque peu du côté de Biren, qui, fort de l'appui du vice-chancelier, adressa avec plus de fermeté la parole à l'heltmann supposé, et lui dit:
— Croyez-moi, les malheurs qu'on vous raconte avec tant de chaleur n'existent qu'en paroles, et M. Wolinski lui-même se laisse abuser par ses correspondants.
— Je ne suis ni un enfant ni une femme pour me laisser induire en erreur par des bruits sans fondement, dit Wolinski; j'ai des preuves incontestables de ce que j'avance, et les fournirai au besoin, mais à l'im- Dératrice seule. Nous verrons ce que dira Sa Majesté en apprenant qu'un père de famille, tout meurtri par la torture subie pour un reste d'impôt arriéré, a vu
couper la gorge à toute sa famille; un autre a emmené ses trois enfants dans les steppes pour les faire geler, et ne les a abandonnés que bien sûr qu'ils étaient morts.
— inventions des mauvaises têtes, calomnies des révolutionnaires, dit Biren.
— Entends-moi, duc, dit Wolinski en bondissant de sa chaise, je l'affirme et suis prêt à sceller de tout mon sang la vérité de ce que j'avance.
Le page, envoyé pour la troisième fois par l'impératrice, parut de nouveau à ce moment, réitérant pour la troisième fois la même invitation.
— Je m'y rends à l'instant même, dit le duc en regardant ses interlocuteurs d'une certaine façon; en vérité voici trois fois que l'impératrice daigne m'envoyer chercher, et je suis retenu par de frivoles disputes.
— Votre Altesse, dit Munich, m'avait engagé à me rendre chez elle pour discuter sur l'indemnité due à la Pologne, relativement au passage de nos troupes.
— Oui, répondit Biren, et M. le vice-chancelier est d'accord sur l'opportunité de ce payement.
— L'honneur de l'empire l'exige, dit Ostermann; mais je suis d'avis que l'on remette les détails à notre première séance, vu l'inquiétude qui règne ici en ce moment dans tous les esprits depuis que cette question a été posée.
— L'honneur de l'empire! s'écria Wolinski. Hum! comme on abuse de ce mot! Eh bien ! je dirai mon avis à mon tour, moi, soit ici, soit au conseil, soit au palais, devant l'impératrice, et cet avis je le répéterai partout : il n'y a qu'un vassal de la Pologne qui puisse conseiller de payer cette indemnité.
A ces mots, vassal de la Pologne, Munich et Ostermann se levèrent comme mus par le même ressort, le premier gémissant et se plaignant de sa goutte, tous deux se regardant l'un l'autre avec l'expression d'une pénible attente. Jamais encore Wolinski ne s'était permis une si violente sortie. Il n'avait pas pu se contraindre davantage.
— Vous payerez cher le mot que vous venez de prononcer, téméraire! hurla Biren; oh! oui, et bien cher, sur mon honneur ! oh ! téméraire !
— Téméraire vous-même! répliqua Wolinski.
— L'impératrice vous attend, dit Ostermann au duc.
— Oui! au château, au château, /'y vais, dit Biren, pressant de ses deux mains sa tête brûlante.
Puis, s'adressant à Wolinski :
— J'espère, lui dit-il, que nous nous sommes vus pour la dernière fois dans la maison du duc de Courlande.
— J'en suis heureux, dit Wolinski, et j'en prends avec joie l'engagement.
Et sans saluer, il sortit.
Munich et OstermanD, troublés par cette querelle dont les suites étaient incalculables, le suivirent tête basse, leurs oreilles tintaient encore des expiessions de fureur sorties de la bouche de Biren ; et au moment où ils prirent congé de lui, il répéta plusieurs fois :
— Un de nous deux est de trop en ce monde.
— Oui, oui ! de trop en ce monde, répéta le favori resté seul, et en frappant la table du poing : un de nous deux doit donc périr.
— Cet orgueilleux mériterait une leçon sévère, disaient entre eux les individus qui se tenaient dans la salle d'attente, et qui avaient entendu une partie de ce qui avait été dit, au moment où Wolinski traversait cette même salle.
Il les enveloppa d'un regard de colère et d'un sourire de mépris.
— Son Altesse I Son Altesse ! cria le page.
Cet avertissement, répété par plus de cent voix dans la longue enfilade des pièces, se fit encore entendre sur le perron.
Précédé, escorté, suivi d'un nombreux cortège, Biren traversa la grande salle, daignant honorer la foule qui l'y attendait d'un mouvement de tête protecteur; mais que de louanges exaltées lui valut ce geste bienveillant!
— Comme il est gracieux !
— Quel homme î quel grand homme 1
— Quelle majesté dans sa démarche 1
— Quelle finesse dans son regard !
— Il était bien né pour commander, celui-là!
— Vrai modèle pour l'atelier d'un grand peintre. — iussi ma femme en est-elle littéralement folle.
Un des assistants s'avisa cependant de prétendre que, sous beaucoup de rapports, Pierre le Grand l'emportait sur le duc de Courlande, même aux yeux des artistes, même à ceux des femmes.
— Pardonnez-moi, lui répondit-on, le tzar avait feulement un beau buste; mais chez Biren, tout est irréprochable.
Au perron, une voiture dorée, tout entourée de carreaux de verre blanc poli, attendait le duc : cet équipage permettait de voir celui qui l'occupait, de la tête aux pieds, comme un magnifique coléoptère qu'un entomologiste aurait enfermé dans une boîte transparente
Le duc y monta et partit éblouissant la foule par la magnificence de son attelage à six chevaux, et par les harnais dorés qui couvraient et caparaçonnaient leur tète de plumes blanches, et par le fracas d'un piquet de hussards entremêlés de chasseurs à cheval.
Tandis que le populaire s'étonnait du bonheur du favori, un ver rongeur pénétrait au plus profond de
son âme ; son orgueil était froissé par le caractère indomptable de Wolinski.
— Oh t coûte que coûte, murmurait Biren, il faut qu'il meure !
Et son regard s'arrêta tout à coup sur un papier attaché par une épingle au galon intérieur de sa voiture.
Le duc saisit le papier d'une main tremblante et, comme s'il en pressentait le contenu, il le déplia tout frissonnant.
On jugera de sa colère, lorsqu'il y lut ceci :
« Prends garde à toi, scélérat! Le cadavre de Gordenko a été enlevé pendant la nuit d'hier, et a été enfoui dans un endroit d'où on pourra l'exhiber quand il sera temps de témoigner contre toi. Bien plus, les exécuteurs des ordres de ton complice ont fui, et en sûreté rient maintenant de ta colère. »
Ce billet eut tout l'effet désiré par celui qui l'avait tracé. Il effraya le duc par son menaçant inattendu, comme le chant du coq effrave le lion qui déjà avait posé sa griffe sur sa victime pour la déchirer. Il prit la résolution de ne pas découvrir l'offense essuyée de la part de son rival, jusqu'à ce qu'il se fût assuré de l'heureuse issue de ses plans. Il fallait aussi, à tout prix, se débarrasser de Gordenko, dont le spectre le poursuivait avec tant d'acharnement.
Se Dréparant à un second homicide, le duc décidai qu'auparavant il se laverait du premier.
La Sibérie, es mines, la gueule des ours, le plomb fondu goutte à goutte versé sur le crâne, tous les sup- Dlices imaginables enfin, étaient passés en revue par Biren en fureur, et aucun ne lui paraissait suffire pour /appliquer à Grosnott et punir sa négligence. Les cochers, les valets de pied, tous ceux enfin qui pouvaieii communiquer avec la voiture dorée, en approcher seulement, furent voués à une vengeance furieuse. Il se promettait de connaître par les tortures les plus atroces, si besoin était, l'espion domestique de ses crimes, qui les meîtait ainsi au jour. Il jurait de remuer ciel et terre pour arriver à son but, dût-il fouiller les entrailles des vivants, dût-il remuer les ossements des morts.