‹ La maison de glace (volume 2)Chapitre 4 sur 23 · LA STATUE DE GLACE · texte numérisé non relu

LA STATUE DE GLACE

Et je montrai jeune, et mon corps sera abandonné aux vers, sans funérailles et sans pleurs, et mes ennemis ne seront punis ni par les dieux ni par les hommes. Jodkowski.

Le palais d'été! le jardin d'été ! Que de beaux souvenirs enroulés autour de ces deux noms, comme le lierre autour de deux arbres magnifiques ! Là, dites- vous, dans ces petites chambres si pauvres et si simples, Pierre Ier créait cependant de grandes choses, qui, dans l'avenir, croîtront encore et abriteront nos descendants. — Là, sous l'ombre de ces tilleuls plantés par lui-même, l'empereur, après une journée dure et pénible, aimait à se reposer en goûtant les plaisirs d'un bon et simple bourgeois. — Qui ignore que ce jardin fut le reiulez-vous de tout Pètersbourg, quand le tzar, qui cachait difficilement sa joie, se hâtait de communiquer à ses sujets et à ses enfants ses succès dans cette laborieuse lutte, en-

treprise pour le bonheur de la Russie? Alors la joie gagnait tout le monde, chacun y prenait une part active ; c'est que nos aïeux n'aima ien pas à faire les difficiles quand les appelaient près d'eux l'empereur ou l'impératrice. Ivres de vin, d'hydromel et de triomphe, ils s'en donnaient d'autant plus que le grand tzar lui-même partageait leur ivresse; tous parlaient haut sans cacher ce qu'ils avaient dans l'âme, rien n'était secret pour le maître. Les allées étaient pleines du bruit de la foule; on s'embrassait parlait ; dans la grotte ornée de coquillages on entendait le doux bruit des baisers. Les jets d'eau murmuraient en retombant dans les bassins, et les statues de marbre elles-mêmes semblaient se mouvoir au milieu des groupes mouvants. Sur la grande place qui avoisine le jardin, on voyait le peuple s'agiter, il s'y exécutait nombre de carrousels, et la multitude se pressait surtout du côté de la ménagerie, dans laquelle on montrait deux lions et un éléphant. La nuit seule, devenue obscure, dispersait les promeneurs, et quand le tzar, après avoir dit adieu à ses convives, se retirait dans sa petite maison à deux étages, gardée par le seul amour du peuple, il pouvait entendre les bravos des étrangers et les bénédictions des Russes.

Et tout à coup disparaît toute la féerie de ces grands souvenirs. Le seuil de ce temple est franchi par Biren, qui y plante une hache. Dans le sanctuaire de la ma-

jesté sacrée et de l'homme de génie pénètre le sacrilège. Il n'a pas recouvert d<? hauts faits la nudité de sa naissance ; son ambition n'est justifiée par aucune grande action ; ce n'est que par une apparence de majesté, substituée à la réalité, qu'il poursuit son but. A la chétive maison d'où il sort, il a ajouté deux ailes immenses; il les a remplies d'une cour brillante et de la garde du duc de Courlande. Partout éclate le pouvoir, le luxe, la fortune ; partout pèse et s'alourdit l'usurpateur momentané. A-t-il pour lui l'amour du peuple? qu'a-t-il fait de grand pour être à la place qu'il occupe? Non, la maison a changé de maître, et tout a changé avec la maison. — Il fut un temps où cette maison ressemblait à un corps de garde et où elle était un palais; Biren s'efforce d'en faire un palais, et elle n'est plus qu'un corps de garde. Autour de cette habitation règne la terreur : le jardin se tait pendant les fêles comme dans les jours ordinaires; on n'a pas besoin maintenant de chasser le peuple du jardin, il s'en détourne, il s'en écarte, il le fuit. Comme le labyrinthe où, entré une fois, on n'échappait plus à la dent du minotaure, celui qui, poussé par la nécessité, doit passer devant cette maison, s'efforce de choisir le chemin le plus obscur et le plus éloigné.

Au commencement de cet hiver de 1739, pendant lequel s'ouvre notre action, ce jardin, dont les eaux

étaient enchaînées par la glace, dont les arbres avaient perdu leurs feuilles, et dont les branches étaient couvertes de givre, comme les perruques poudrées du temps; ce jardin, avec ses sentiers dans lesquels s'engouffrait le vent, avec ses statues vêtues de neige et apparaissant comme des spectres couverts de linceuls, inspirait une terreur plus grande encore que de coutume.

N'entrons pas dans la maison de Biren, mais dirigeons-nous vers son manège, qui se trouve situé sur les bords mêmes de la Newa, et que chauffent à ses deux bouts deux immenses poêles de faïence peinte.

Auprès de l'un de ces poêles monte une estrade en forme d'amphithéâtre, avec une balustrade : cette estrade est surmontée d'un dais en drap rouge à glands et cordons d'or ; sous ce baldaquin, on voit un fauteuil à haut dossier, en velours écarlate; aux deux côtés de ce fauteuil, roides comme des piquets, se tiennent deux pages coiffés de hautes perruques poudrées, aux joues vermeilles et en habits à la française, dont les pans touchent presque la terre; des bas de soie et des souliers à grandes boucles complètent leur ajustement. De temps en temps ils appuient sur le treillage leurs têtes alourdies par leurs perruques, prouvant par là combien elles leur pèsent.

Cette estrade et ces pages étaient la seule chose qui fût digne de remarque dans le manège.

Derrière le bâtiment s'étendait une cour immense entourée de magnifiques écuries, où les beaux chevaux venus du Holstein, d'Angleterre et de Perse, vivent avecun confort tout princier; comme on les soigne ! comme on les gâte, ces nobles animaux! les serviteurs qui sont près d'eux envient leur sonneur. Un mur s'allonge des écuries jusqu'au quai; derrière ce mur s'ouvre une petite cour sordide, ot au milieu de cette cour s'enfonce un puits avec seaux, cordes et tourniquet pour élever l'eau. Cette eau est conduite jusqu'aux écuries par une rigole de fer ; près de La margelle du puits, pareil à un cadavre décharné, se dresse un arbre presque sans branches.

yuant à la grande cour, elle a deux entrées : l'une donnant sur la Newa, l'autre sur la Fontanka.

Supposons que nous sommes venus au masép une demi-heure avant les pages, et voyons ce qui se passe au fond de cette misérable petite cour.

A cet arbre que nous avons indiqué comme poussant près du puits, un homme de grande taille, légèrement voûté, à figure blême, avec l'expression du désespoir peinte dans ses yeux fauves, était attaché par-dessous les aisselles ; ses pieds nus étaient chargés de chaînes.

La mèche que les Petits Russiensde cette époque portaient seule, à l'instar des Chinois, soi leur tète rasée, indiquait suffisamment à quelle race il appartenait.

C'était celui-là même qui manquait à la revue de Wolinski.

Une gelée terrible enfonce ses serres aiguës dans tout ce qui est doué de vie; les hommes respirent péniblement ; l'oiseau est arrêté dans son vol, et le soleil luimême, comme un boulet rougi, a semblé avec peine, en se couchant, percer la brume aux prismes glacés dans laquelle il s'est éteint. Il était donc bien dur pour l'homme aux vêtements légers que l'on porte dans la Petite Russie, de rester pieds nus dans la neige, et sous la morsure d'une pareille atmosphère. Et néanmoins, le Petit Russien tenait ferme : pas un cri, pas un soupir 11e sortait de sa bouche ; seulement ses dents claquaient. Il avait commencé par trembler de froid ; maintenant il semblait pétrifié. Ses pieds brûlaient d'abord comme s'ils eussent été posés sur un fer rougi ; mais bientôt ils avaient fini par ne plus rien sentir. Devant lui, un petit officier ventru, à physionomie féroce, vêtu d'une pelisse fourrée, sautille et fait le brave, c'est Grosnott, l'aide de camp du duc de Courlaïuie.

A chaque côté du patient se tiennent deux palefreniers.

— Dire des gros mots contre Son Altesse ! Présenter des rapports contre lui 1 criait Grosnott en baragouinant le russe avec une voix éraillée par la fureur, et en approchant son poing de la ligure de sa victime ; Sais-tu

bien, misérable, avec qui tu te mesures? Ah! nous alions te peigner la mèche avec un peigne courlandais; nous humilierons ta fierté, chien de Mazeppa !

Le Petit Russien poussa un profond soupir et leva les yeux vers le ciel.

— Eh bien ! est-ce que le froid ne te porte pas conseil? Diras-tu où sont les papiers?

— Non, répondit avec énergie le Petit Russien.

— Nous allons voir! s'écria l'aide ai iS p. Hé! drôles! un seau d'eau.

Les palefreniers eurent en en c^n d'œil tiré un seau du puits. La figure du Petit Russien se crispa, ses yeux s'injectèrent de s&sg et se fixèrent sur la figure de son tourmenteur.

Grosnott hocha la tête, comme s'il voulait se défaire du regard immobile du patient, et fit signe aux deux autres palefreniers de se tracer sur un banc posé près de l'arbre et de lever le seau d'eau en le prenant des mains de leurs camarades.

— Diras-tu où tu as caché le rapport? demanda l'aide de camp.

— Je l'ai remis à Dieu, tat ta réponse; du Petit Russien.

— Versez, cria Grosnott.

L'ordre fut exécuté à l'instant même. Un nuage de vapeur s'élança du corps dv« patient, mais cette vapeur

disparut & l'instant même, éteinte par la terrible gelée. La mècbe de cheveux qui surmontait la tête du patient se couvrit de perles, une fumée monta de son crâne, sa chemise se roidit sur son corps comme du carton foulé.

— Dieu ! Dieu ! Dieuf murmura le Petit Russien, sur trois notes différentes qui allaient s'éteignant de plus en plus.

Puis, faisant un effort inouï pour reprendre ses forces, il ajouta :

— Le rapport arrivera à l'impératrice, — même si je meurs... Dis à ton chien échappé de l'enfer que Dieu lui rendra les tortura qu'il me fait endu...

Il ne put achever le mot, sa voix s'éteignit de nouveau.

— Encore un seau! Doublez la portion, hurla l'aide de camp.

Un second seau d'eau couvrit le patient de (?. tête aux pieds.

A cette fois la chemise se couvrit d'écailler, et de petits filets courant dans ses plis finirent par xetomber sur la neige comme du verre brisé.

Après le troisième seau d'eau jeté sur la victime, la mèche de cheveux imprégnée d'eau et gelée tomba derrière la nuque et pendit comme une stalactite. Son crâne se couvrit d'une calotte brillante, ses yeux se

collèrent, ses mains s'attachèrent à son corps, tout son corps, tout .«on visage revêtit un voile d'argent richement diamanté. Ses pieds poussèrent peu à peu des racines de glace dans le sol. La vie flottait encore en légère vapeur au-dessus de ses lèvres; par-ci par-là, et surtout du côté où est le cœur, craquait l'armure de glace, mais un nouveau seau d'eau passa dessus, et le Petit Russien n'offrit plus qu'une masse sans mouvement, inerte, morte.

— L'impératrice approche du manège ! cria-t-on dans la cour. Voici les pages qui arrivent.

— Arrosez, arrosez plus vite! cria l'aide de camp effrayé, sans quoi, moi et vous nous y passerons.

Encore deux ou trois seaux, et l'homme avait complètement disparu pour n'être plus qu'une hideuse statue de glace.

— L'impéntrice arrive! cria-t-on Se nouveau. Grosnott revint avec précipita.-on au manège comme

s'il n'avait été question de rien, et ses aides s'enfuirent aux écuries.

L'impératrice aimait beaucoup l'équitation et montait bien à cheval. Cette fois, se sentant faible, elle ne fit que deux ou trois voltes. descendit de cheval, monta sur l'estrade, suivie de sa cour, et, de cette hauteur, prit plaisir à admirer Biren, qui était bien découplé et beau de figure, quoique la méchanceté perçât à travers ses

yeux et se peignît dans l'angle animé et abaissé de ses lèvres.

Il était en habit de velours bleu clair; son cheval, couleur isabelle, était couvert d'une chabraque brodée d'or et ornée à ses angles du chiffre de l'impératrice, dessiné avec des turquoises juxtaposées ; des pierres de la même espèce, mais d'une bien plus forte dimension, ornaient la bride et le mors. Le duc donna un coup d'éperon, s'approcha de l'estrade où siégeait l'impératrice, et après s'être découvert, parut attendre un compliment.

L'impératrice se leva, s'approcha de la balustrade, sourit au cavalier, et caressa de sa main la tête du bel animal que montait Biren. De son côté, l'animal allongea sa tête sur la rampe, comme si cette première caresse ne lui suffisait pas. Il en demandait encore une seconde. Alors des noms plus tendres les uns qoe les autres furent donnés par l'impératrice à cette noble bête que Biren avait l'habitude de nommer le Diamant de se* écuries. On ordonna d'apporter un morceau de pain, que le cheval prit des mains mêmes de l'impératrice. Les dames de la cour paraissaient admirer cette scène, toute l'âme des petits pages brillait dans leurs yeux pétillants de joie. Mariolizza seule ne prenait part qu'à ce qui se passait auprès d'elle, et souvent ses yeux se portaient et se fixaient sur la porte de sortie du manège.

— Partons, dit enfin l'impératrice en inclinant gracieusement la tête vers Biren, qui de son côté sauta à bas du cheval, lequel resta comme planté en terre et sans plus bouger qu'un cheval de bronze, s'avança vers l'impératrice, et l'aida à descendre de l'estrade.

A la porte du manège tremblait à l'air l'aide de camp Grosnott et un autre personnage en habit de satin rose, que l'on eût pu prendre de nos jours pour un immense ballon posé sur deux quilles ayant forme de pieds, et portant une grosse tête chauve snr laquelle, comme sur celle d'Eschyle, eût pu se briser une tortue en tombant d'en haut.

Cette tête était parfaitement, vide, cî si bien que si l'on eût cherché dans ce corps, il eût été difficile de trouver un cœur; ce personnage se bourrait du matin au soir de \dats et de vins qui eussent suffi à dis hommes. Ce personnage n'était en effet qu'une espèce cruelle, une superfétation humaine, moins que cela encore, si vous trouvez une comparaison inférieure. En tout temps, de loin ou de près, il suivait son seigneur et maître. A peine le duc avait-il ouvert les yeux, et le stupide personnage attendait déjà dans la chambre de réception de Son Excellence. De temps en temps il se posait sur les pointes, s'avançait vers la porte de la chambre la plus proche de celle du duc, mais cela si doucement, malgré sa lourdeur, que l'on eût pu entendre

une aiguille tomber. Il collait alors son oreille contre la serrure, et, comme s'il était effrayé par quelque bruit, il revenait bien vite vers sa chaise. Si le duc toussait, il tremblait aussitôt comme une feuille de peuplier; quand enfin, le soir, le valet de chambre du duc rêvenait avec ses habits, indiquant par là que le duc était couché, le personnage en question quittait doucement la maison, et souvent se rappelait avec tristesse que le duc ne l'avait fait appeler qu'une ou deux fois dans la journée pour se moquer de lui.

Vous pouvez le voir encore à l'entrée du grand conseil, du sénat, du palais, et même de la chancellerie secrète; mais comprenez bien que ce n'est qu'aux séances où assistait Son Altesse ; il était impossible aussi qu'on ne le rencontrât point à toutes les cérémonies, processions, dîners de gala, où était engagée Son Altesse. Cette masse de chair, qu'un caprice du bon Dieu aurait créée pour voir jusqu'où pouvait aller l'élasticité de la peau humaine, se nommait Koulkowsky; son plus grand bonheur, la plus suave nourriture de son âme, était de se frotter aux côtes du premier homme de l'empire, quel que fût cet homme. Pendant le règne de Catherine Ir% il était l'ombre de Mentzickoff; au règne de Pierre II, il était l'ombre de Dolgorowski ; à cette heure il était celle de Biren ; c'est ainsi qu'il passait, comme un héritage de flatteries, de servilité et de bassesse,

d'un favori I un autre, sans inspirer de crainte a qui

que ce fût, et que tous les changement- qu'il éprouva le virent toujours content et heureux de sa fortune. Là où se trouvait l'usurpateur se trouvait aussi Koulkowsky ; on avait même pris l'habitude de dire que là où était Koulkowsky était l'usurpateur. Devenir une chose nécessaire, fût-ce le crachoir de Biren. résumait le but et l'ambition de son existence, et il atteignit ce but. Par habitude de voir tous les jours les mêmes physionomies basses, rampantes, Biren s'ennuyait lorsque Koulkowsky tombait malade.

Matin et soir le favori le voyait en souriant, quelquefois même en faisant la grimace. Mais grimaces ou sourires étaient toujours reçus par le courtisan comme un don du ciel. S'il arrivait quelquefois au duc d'être de bonne humeur, il daignait faire semblant de tirer de la tête de Koulkowsky trois ou quatre cheveux blancs que celui-ci n'avait jamais eus. Pour le récompenser de ses services, il était autorisé, au jour de l'an, à annoncer les bonnes et les mauvaises nouvelles. Une fois seulement dans le courant de sa vie, c était du temps de Catherine Ire, on lui confia une mission tant soit peu sérieuse concernant l'Italie; mais après ravoir stupidement remplie, il revint dans son pays s étant fait catholique, et même cette dernière apostasie ne l'avait-il accomplie que dans le seul but de faire sa cour au pre-

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mier personnage de Rome, c'est-à-dire au pape, dont il fui autorisé à baiser la mule. Celte apostasie, qu'après son retour à Pétersbourg il avait caché? avec soin à tout le monde, venait d'être révélée à l'impératrice, qui cherchait dans son esprit à l'en punir, non pas comme on punit les membres sérieux d'une société, mais pour en rire, comme d'une moitié d'homme, comme d'un bouffon. Pourtant il faut lui rendre cette justice qu'il savait garder le silence sur tout ce qui se passait devant ses yeux et qu'on lui défendait de dire, fût-ce à propos du plus petit boulon éclos sur la joue de Son Altesse.

Lorsque l'impératrice, en sortant du manège, aperçut Koulkowsky, elle sourit ; la princesse moldave, de son côté, au premier regard, pensa éclater de rire.

On se mittr voiture. L'ordre était donné de retourner par le bord de la Newa; l'équipage côioya donc le mur qui allait de l'écurie au quai. Là, la tzarine, par hasard, tourna sa tète à droite, son regard rencontra la statue de glace et s'arrêta sur elle. Elle ordonna à l'instant même d'arrêter les chevaux, et appelant le duc, qui la suivait en traîneau, lui demanda ce que signifiait cetle espèce de forme humaine dressée dans la cour.

On appela Grosnott.

— Que veut dire ceci? demanda Biren à son aide de camp, en lui indiquant du doigt la statue.

A travers cette question il était facile de comprendre

que cette question voulait dire, non pas ce qu'elle disait, mais ces mots :

— Imbécile! qu'as-tu fait?

Grosnott répondit sans sourciller

— Les palefreniers de Son Altesse ont coulé, pour s'amuser, une statue de glace.

La réponse fut entendue par l'impératrice.

— Ce que je vois là, dit-elle gracieusement en se tournant vers Biren, me donne l'idée de faire bâtir un palais de glace orné de figures de toutes sortes.

— Comme cela s'est déjà fait du temps de Sa Majesté le tzar défunt, dit le duc.

— Avec les plus grands ornements et force inventions nouvelles, répliqua la tzarine, — oui . — A propos, ajouta -t-elle, je voulais donner une leçon à Koulkowsky, afin qu'à l'avenir il n'eût plus la fantaisie de baiser la mule du pape. Quel âge a-t-il ?

— Le mois dernier il a commencé son second demisiècle, répondit le duc.

— Nous le marierons et nous ferons la noce au palais de glace. Faites-lui savoir, duc, que je le fais page.

— Malgré ses cinquante ans? demanda Biren en riant.

— Je lui donne des dispenses d'âge, répondit l'impératrice. Mais nous parlerons de tout cela au chaud.

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A ces derniers mots la voilure, entourée de heiduques et de trabans, s'ébranla; l'ordre fut donné à l'instant môme à Koulkowsky de se présenter à la cour pour prendre son service de page et de se chercher une fiancée.

Il fallait que le fil de sa vie passât à travers le trou d'aiguille, et il entendit l'ordre, nous devons l'avouer, avec un calme héroïque, sans regarder de trop près aux félicitations des rieurs et des pages, qui, en qualité de camarades, lui offraient leur amitié et lui demandaient la sienne.

Bientôt le manège et la cour furent déserts, et après que la nuit fut tout à fait venue on emporta la statue de glace...

Où cela? vous le saurez plus tard.

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