MESSAGE MYSTERIEUX
— Dis-moi en quoi consiste la science.
— Elle consiste en ce qui justement U Banque, répondit le Toisin, la patience.
Kryloff.
— Est-ce la -victoire ? Est-ce la mort ? Arrive que pourra, pourvu que ce ne soit pas la honte. Jazikoff.
Ainsi donc, comme nous l'ayons dit Wolinski était couché sur le divan de son cabinet, agité par deux passions de caractère tout à fait différent.
L'amour pour Mariolizza, la haine pour Biren.
Ses pensées furent interrompues par l'arrivée d'un nègre qui lui présenta un paquet du duc. Le ministre fut visiblement troublé, car ces sortes d'envois à cette époque-là signifiaient toujours ou une faveur extrême ou une chute terrible.
Il brisa le cachet, et à son étonnement extrême, un autre paquet cacheté avec soin comme le premier, et portant l'adresse écrite de la main même de Biren, frappa son regard.
Supposant que c'était, un document quelconque, il ouvrit avant tout la lettre.
Le duc, avec une apparence de sincérité, lui faisait des compliments de condoléance sur sa maladie. Il ajoutait qu'on se trouvait à la cour comme sans oras droit; que Sa Majesté portait le plus grand intérêt à son étal, et la preuve en était qu'elle lui faisait présent de vingt mille roubles à l'occasion de la paix faite avec les Turcs.
— Ah ! se dit Wolinski en interrompant sa lecture, le favori croit, par ce cadeau, m'acheter! Vous vous trompez, monseigneur, il en sera ce qu'il en sera, mais je ne vendrai pas le bien-être de mon pays pour tous les trésors et toutes les faveurs de la terre.
Il reprit sa lecture.
On demandait aussi dans la lettre comment allaient les préparatifs de la fameuse fête de la cour. On lui annonçait encore que l'impératrice voulait y faire quelques changements, notamment de bâtir la maison de glace où devait avoir lieu la noce de Koulkowski, auquel on était en train de chercher une fiancée. Sa Majesté désirait que ce fût aussi Wolinski qui s'occupât de la bâtisse de la maison de glace.
Le dessin, ainsi que le plan de la bâtisse, devaient lui être envoyés le lendemain au point du jour.
Woli iski connaissait trop bien le machiavélisme de Biren pour s'étonner de la tournure amicale de la lettre aussi bien que de la proposition de nouvelles occupa-
tions. Au reste, il avait prévu cette nouvelle charge qu'on lui imposait, mais ce qui l'étonnait surtout, c'est que dans la lettre on ne soufflait mot du paquet.
« Yous voulez savoir, écrivait une main inconnue, et avec des caractères où perçait la précipitation, où est passé le Petit-Russien qui manquait à votre revue ; nonseulement je m'en vais vous le dire, mais je vous citerai même tous les détails inconnus pour vous de sa disparition. Je paye par là mon impôt, non point à votre position sociale, non point à votre richesse, non pas même à un calcul de mon ambition, qui désire une faveur quelconque de votre crédit, mais à la haute dignité personnelle que je vous trouve.
« Il y a longtemps que votre grande âme m'attire à vous . Ne faites point de démarche pour savoir qui j e suis; vous risqueriez par là de me perdre et de vous priver d'un soutien utile dans la lutte que vous entreprenezr contre le favori. Vous êtes entouré de ses espions, vou* en avez même un à votre service particulier. Ils sont 9 l'affût de toutes vos paroles, actions et mouvements, pour en rendre compte au commissaire de la cour, Lipmann, — l'espion en chef. Vos amis eux-mêmes sont observés, votre complot contre Son Altesse est connu. Jusqu'à ce moment je n'ai pu savoir encore lequel de vos proches vous trahit, mais je le saurai.
c Par le contenu de cette lettre vous pouvez voir que
de mon côté je ne suis pas étranger au duc. Je vous le répète, ne tâchez pas de connaître qui je suis; un temps viendra où je me découvrirai moi même. Sachez seulement que je suis d'origine étrangère. Comblé de bien.par la générosité de la Russie, j'ai trouvé une seconde patrie. Je veux la servir comme ferait un de ses fils les plus dévoués. J'ai le cœur ulcéré de voir que toutes les idées, toutes les sentences, toutes les actions de Biren tournent autour de sa propre personne; qu'il vit seulement pour lui seul, et non pour le bien et la gloire du pays. Cet empire ne lui est étranger que par cette raison seule qu'il le regarde comme son propre domaine. Voyez comme il vous traite. Ne connaissant ni la langue ni les mœurs des Russes, ne cherchant pas leur sympathie, mais au contraire vous méprisant à ce point qu'il ne se donne pas la peine de se cacher, il vous mène comme ses propres esclaves. »
A ces mots, les yeux de Wolinski exprimèrent la fureur, sa main trembla .
« Le temps est arrivé, continuait le correspondant mystérieux, où vous pouvez tout dévoiler à l'impératrice : l'affaire concernant l'indemnité des Polonais à l'endroit du passage de nos troupes sur leurs terres ; l'affaire sur laquelle vous fondez si justement vos espérances, — vous voyez que tout m'est connu, jusqu'à vos pensées, — passera bientôt sous les yeux du conseil
impérial. A la première possibilité je vous ferai parvenir ies documents et les observations nécessaires; et, cette fois, je ne vous écrirai que deux mots : A présent, ou jamais.
t Oh î alors, abattez, et avec toute l'énergie et toute la rapidité dont vous êtes capable, le mur devant lequel il donne ses feux d'artifice, et derrière lequel il étouffe, écrase et assassine le peuple russe.
t Dévoilez tout à l'impératrice. Avec toute votre noble hardiesse et votre éloquence, avec votre patriotisme et votre attachement sincère pour le bien de l'impératrice, vous seul pouvez faire le coup. Si vous succombez dans cette affaire, vous succomberez avec honneur. C'est alors que je me ferai connaître, et partagerai votre sort, quel qu'il soit je le jure sur mon honneur!
« Si vous saviez comme brûle mon âme d'être pour quelque chose dans votre gloire t II se peut que dans cent ans on écrive l'histoire de notre époque; alors on placera moii nom près du vôtre, et l'on dira en parlant de nous : — La Russie est fière de ces deux hommes.
« J'écris trop, mais mon cœur avait besoin de s'ouvrir devant le plus noble de nos contemporains. Il y a longtemps que je n'ai eu aucune communication avec des cœurs de la trempe du vôtre. L'occasion s'offre, je
la saisis. Le duc m'ayanl donné cette lettre, est parti au palais, où on le redemanda aussitôt son retour à la maison.
« Maintenant je remplis votre désir à l'endroit du Petit-Russien.
t C'est un noble de l'un des gouvernements de la Petite-Russie, connu sous le nom de Gordenko; il occupait une assez bonne place et attira sur lui l'attention de ses chefs, par cela même qu'il alla contre l'ordre du duc, de punir le paysan quand il ne payait pas ses impôts, en le plaçant pieds nus sur la neige, et lui versant de l'eau sur le corps. Ayant entendu une fois des mots offensants dits par le duc à un seigneur russe, il eut la maladresse de dire :
« — Je lui eusse répondu à ma manière, si c'était à moi que se fût adressé ce chien de Biren!
« Le Petit-Russien fut mandé chez le woivode, envoyé en Petite-Russie, rien que pour ceue affaire.
« — Oht quand les affaires touchent l'orgueil du duc, elles sont bientôt bâclées.
« En ce moment le coupable était malade; on l'apporta sur des draps devant le grand juge, et, pour le punir de sa hardiesse, il dut entendre, de la boucha même du woivode, les mêmes injures qu'il avait déclaré ne vouloir pas supporter de la bouche de Biren
« Quand il eut la force de répondre comme le deman-
dail son honneur offensé, on lui donna la bastonnade ; après qu'il fut guéri, il écrivit à l'impératrice une supplique où il lui détaillait les cruautés du favori et ses relations avec les Polonais. Il parcourut toute la Petite- Russie pour demander aux personnes les plus marquantes qu'elles certifiassent la vérité de ce qu'il racontait, et, muni du papier, il arriva jusqu'à Twer, où il eut l'adresse de prendre la place du Petit-Russien qui était choisi comme type pour figurer à la fête que vous allez donner; mais les espions de Biren se mirent à sa suite lors de son arrivée à Pétersbourg. Vous vous rappelez qu'il vous manqua à la revue. Votre second secrétaire, Podatchkine, vous dit que le Petit-Russien avait pris la fuite tandis que l'on conduisait chez vous ces malheureux couples.
t Le fait est qu'il était arrêté. On en usa avec lui selon la coutume et la manière de Biren : on le mena dans la petite cour des écuries; là, après l'avoir déshabillé jusqu'à la chemise et attaché à un arbre, on le tortura pour lui arracher la supplique écrite par lui ; mais il eut probablement le temps de la remettre à quelqu'un, ou de la jeter loin de lui Après avoir reçu quelques seaux d'eau sur la tête , le noble martyr mourut glacé. C'est mon ami Grossnott qui fit cette nelle action, ni plus ni moins que s'il eût bu un verre de rhum.
« Au reste, il était dit à Lipmann qu'il arrangeât cette affaire comme il l'entendrait pourvu qu'il l'étouffât.
t Je termine : au cas où vous auriez besoin de mes éclaircissements, placez vous-même ou faites porter par un homme sûr votre lettre, et placez-la dans une fente de pierre qui se trouve au coin gauche du jardin d'été, du côté de la Néwa. »
Après avoir lu ce papier, sur la véracité duquel on ne pouvait conserver aucun doute, Wolinski se livrait tantôt à l'heureuse idée de rechercher les faits graves que l'on pouvait reprocher à Biren et qui devaient concourir à sa perte, c'est-à-dire à la délivrance de la Russie, tantôt se perdait dans des conjectures concernant l'inconnu, son mystérieux correspondant.
Il était étranger. — Il y avait tant d'étrangers autour de Biren ! — et aucun de ces étrangers, Wolinski le savait bien, ne lui était dévoué. Celui-ci, pour un sourire de Son Altesse, était prêt à rôtir un homme innocent comme l'enfant qui vient de naître; celui-là ne demandait pas mieux que de porter sur son dos, sans y regarder de trop près, pourvu que l'argent fût mesuré selon le poids, les actions les plus infâmes de son voisin; le troisième était parent du grand espion Lipmann et détestait Wolinski. Flottant ainsi de l'un à l'autre, il ne trouvait \ ersonne à qui s'arrêter.
De quelle manière l'ami mystérieux pouvait-il connaître son désir à lui de savoir où était le Petit-Russien.
La préoccupation fut telle, qu'il oublia l'envoyé du duc; si bien que lorqu'il s'en souvint et qu'il le fit demander, l'envoyé, ennuyé de ne pas recevoir de réponse, avait disparu.
Quand Wolinski voulut pénétrer quel pouvait être l'espion envoyé par Lipmann dans sa propre maison, il s'égara comme un homme qui, entrant dans une forêt sombre, craint à chaque pas de mettre le pied sur ua reptile.
Qui aurait pu engager un des hommes de sa maison à le dénoncer? Il était réputé pour un des meilleurs maîtres qui existassent au monde.
Dans sa maison, il n'était jamais question de chevalet, de fouet, de martinet, de fouetteur, de bourreau, enfin de ces instruments de supplice si bien reçus à cette époque dans presque toutes les maisons seigneuriales. Ses punitions à lui se réduisaient à ce que l'homme qui avait fait une mauvaise action était banni. Les domesii ;ues à son service, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, étaient chaudement accoutrés, bien nourris, et par-dessus le marché recevaient aux grandes fêles de l'année, en forme de gratifications, d'x copeks 'et un pain blanc. Les services rendus aux aïeux de
Wolinski n'étaient jamais oubliés. Les vieux serviteurs devaient être respectés par les jeune-, et souvent on les nourrissait de la table même du maître. Les infirmes n'étaient jamais renvoyés, mais placés dans des hospices créés par le maître. On exigeait des mœurs sévères, Wolinski lui-même, qui, hors des murs de sa maison, avait la réputation d'avoir des mœurs fort légères, ne se fût pas permis chez lui de toucher à la plus modeste fleur de son parterre. Les mœurs étaient respectées au point qu'une fois le majordome ayant vu une jeune fille assise sur les genoux d'un homme, mit sur pi-;- toute la maison ni plus ni moins que s'il se fût agi d'un incendie. Par bonheur, en remontant à la source, il fut reconnu que c'était le père qui tenait sa fille sur ses genoux.
Quelle occasion pouvait donc pousser un de sts hommes à être son espion? Les serviteurs eussent traité cet homme de Judas.
Ne serait-ce pas, par hasard, la laafbfêsse de maîtresse, la femme au casaquin brun?...
Mais de quoi pouvait-elle être mécontente? sa garderobe seule devait suffire à doter ses enfants jusqu'à la troisième génération, elle a assez d'argent pour prêter sur gages : décidément elle n'avait point à se plaindre.
Au reste elie avait changé de visage quand il avait
été question du Petit-Russien. Il se peut que l'impatience de voir son fils offiicier la poussât. Le secrétaire Zouda avait fait observer plusieurs fois au minisire que c'était une femme dangereuse: mais si c'était elle, comment avait-elle pu pénétrer jusqu'au fond des secrets du maître? comment aurait-elle pu savoir des choses que Wolinski n'avait dites qu'a huis clos, entre amis, en petit comité?
Zouda?...
Celui-ci, par son intelligence, pouvait, s'il trahissait devenir plus dangereux que tous les autres; mais le cœur d'Artemy saignait à cetlte seule idée,
— Non, se dit-il à lui même, tantôt marchant à pas précipités dans la chambre tantôt se rasseyant. — Non, tout en moi repousse ce soupçon. — ïl est Russe, mais noble. Il n'aime ni l'argent ni les honneurs : hors de cela, qui peut le pousser à me trahir et à faire le lâche devant le favori? S'il me demandait de l'or, je l'en couvrirais. — Désirerait-il des grades? vingt fois je lui ai proposé de le pousser sur l'échelle de la vanité. — Chaque fois il m'a refusé en me répondant qu'un honneur nouveau était une charge de plus. Il est trop homme de cabinet; il aime trop le calme pour inventer des calomnies: non. ce n'est pas dans son caractère; et puis il m'est impossible de concevoir cette idée que Zouda m'est infidèle. Voici tantôt dix ans qu'il est dans
ma maison. Voici tantôt dix ans que je lui ouvre mon cœur et qu'il y lit comme dans un livre. Autant vaut mourir que d'être désillusionné au point de croire à ces choses-là; mais le démon qui m'espionne au cœur de ma maison, j'en jure Dieu, je finirai par le découvrir i
"Wolinski sonna son nègie.
Le nègre entra.
— Nicolas, lui dit Wolinski avec une vibration de joie toute particulière, — m'aimes-tu, Nicolas?
— Quand vous me parlez de la sorte, répondit le nèjre attendri, je crois toujours entendre la voix de mon vieux père égorgé sous mes yeux : — vous avez pris près de moi sa place, celle de ma mère et celle de ma patrie.
— M'as-tu jamais trahi?
— Moi, seigneur! je suis prêt à verser mon sang pour vous; que saint Nicolas, mon patron, me punisse si cela n'est pas vrai I
— Écoute alors, reprit Wolin-ki ; nous avons dans la maison un méchant homme, un homme qui emporle les secrets de la maison à la semelle de ses souliers, un homme enfin qui dénonce son maître.
— Je le sais, répondit le nègre.
— Tu le sais? répondit Wolinski tout étonné; qui est-ce donc?
Le nègre mit le doigt sur ses lèvres épaisses, et secoua la tète.
— Parle, je te l'ordonne.
— Je n'ose.
— Gomment, tu n'oses?
— Oui, Zouda me l'a défendu.
Wolinski éclata.
— Comment, s'écria-t-il, c'est Zouda qui est désormais votre maître? C'est donc Zouda qui commande ici? Zouda! Ah! j'avoue que je ne m'attendais pas à cette réponse, ajouta Wolinski profondément atterré.
Le nègre se jeta aux pieds du ministre.
— Non, dit-il, non, je ne le puis ! J'ai juré par saint Nicolas, mon patron. — Zouda dit qu'il faut se taire, et que c'est pour votre propre bien.
— Quel est ce mystère ? pensa Artemy Pétrowitz., Voyons où tout cela va nous mener.
Puis, élevant la voix :
— C'est bien, dit-il, relève-toi ; fais ce que Zouda t'ordonne; ne souffle mot sur ce que je t'ai dit, et toujours mets- toi en sentinelle à ma porte du moment où je serai en tête-à-tête avec quelqu'un ; relève-toi vite, voici Zouda.
Effectivement, à peine le nègre se retrouvait-il debout, que le secrétaire du ministre entra. Au premier coup d'œil, Zouda vit à la figure du nègre
et du maître que quelque chose venait de se passer. Mais il fit semblant de ne rien voir, se présenta avec son calme ordinaire, et attendit tranquillement qu'Artemy entamât la conversation.
— Laisse-nous, dit Wolinski au nègre.
Et se tournant vers le secrétaire, il ajouta avec affabilité :
— Eh bien 1 Zouda, qu'as-tu appris de nouveau sur lePetit-nussien?
— il est arrêté et est enfermé dans la chancellerie du maître vie police.
— Arrêté?
— Oui, Excellence : que trouvez-vous là d'étonnant?
— Où as- tu puisé ce renseignement?
— J'ai vu de mes yeux celui que nous cherchons.
— Tu l'as vu?... quel mensonge!
— Permettez-moi de vous demander de quel mensonge vous parlez, Excellence, et quel est le menteur.
— Tiens, lis, dit Wolinski perdant patience, lis ce papier qui m'est tombé du ciel, et explique-moi comment il se fait que les morts ressuscitent à notre époque, au reste si fertile en miracles.
Et Wolinski présenla à Zouda le message de l'inconnu, lui raconta comment il l'avait reçu, s'étendit sur le divan, tâchant d'observer l'impression que produirait suc le visage du secrétaire la lecture du papier; et
quand il vit que ce dernier commençait à lire, il lui demanda si la main qui avait tracé ces caractères ne lui était pas connue.
Zouda écarquilla les yeux, les rapprocha, abaissa sur eux ses sourcils, relut une seconde fois, et répondit avec conviction : .
— Non, c'est la première fois que je vois cette écriture.
Et il relut pour la troisième fois la première phrase.
Mais, au fur et à mesure qu'il avançait, il serra les épaules, se gratta du doigt le milieu du front avec acharnement, laissa transparaître sur sa figure, tantôt la joie du singe qui a attrapé le morceau friand tantôt le désappointement du même animal lorsqu'il se brûle les doigts aux châtaignes qu'il tire du feu.
A la fin, Zouda laissa pendre près de lui la main qui tenait le papier, et de nouveau hocha la tète.
— J'ai lu, répondit Zouda avec un calme imperturbable.
— Eh bien ! voyons alors, que vas-tu me dire?
— Je dirai que le duc aidé de Lippmann étoufferait un régiment, que demain un régiment pareil sortirait déterre; je dirai que je vous connais trop bien, vous, eux et encore quelqu'un pour ne pas savoir que la force, l'intrigue et le bonheur prendront le dessus sur les sentiments nobles et l'intelligence; c'est ma convie-
tion. Je vous en ai souvent parlé, et je vous conseille, comme toujours au reste, de céder fe pas au favori ; oui, de céder le pas... Écoutez ce qu'en dit le peuple.
— Je suis curieux de savoir ce qu'il en dit : parle.
— Le peuple dit qu'il est si avant dans les bonnes grâces de l'impératrice, que Ton ne doit point oser en parler. Se peut-il, après cela, que quand les autres n'osent point parler vous, vous veuillez agir?
— Je ferai ce qu'ont fait, dans tous les temps, les vrais fils de la patrie pour renverser ceux qui l'opprimaient; je n'écouterai que mon cœur, et le mystérieux mais noble conseiller dont la lettre se trouve entre tes mains.
— Ce conseiller qui, ne connaissant ni votre propre personne, ni vous, ni les circonstances, vous mène à Totre perte, et se précipite lui-même à la sienne? Rappelez-vous bien mes paroles ; laissez passer le nuage, qu'il s'éclaircisse de lui-même ; sauvegardez-vous vousmême, pour vous, vos amis et votre femme.
— Comment! par cette lâche raison que je puis encourir la disgrâce, l'exil, l'échafaud; que je puis me per~ dre enfin, je dois assister tranquillement aux plaies* aux tortures, à l'agonie de ma patrie; entendre sans pitié le cri du cœur Russe qui retentit d'un bout à l'autre du pays? Faut-il que je te dise — tu les connais, au reste, trop bien toi-même — les horreurs qui se pro-
duisent journellement autour de nous, sans compter celles qui se font plus loin? Il suffit de soulever le rideau sombre qui couvre Pétersbourg pour être épouvanté de ce qui se passe. Le prélat *, demi-mort dans les tortures pour sa foi et son amour de la vérité, use ce qui lui reste d'existence au fond d'un cachot. Les moines, tirés par force de leurs cellules et amenés ici pour se parjurer, par force, de la sainte promesse qu'ils avaient faite à Dieu; et cela, par la seule raison d'être agréable à l'usurpation allemande. Le système des dénonciations et de l'espionnage porté à ce point, que le regard, le geste, le signe, ont leurs savants interprètes; système qui change chaque maison en chancellerie secrète, fait de chaque homme un cercueil mouvant où se trouvent cadenassés tous ses sentiments, toutes ses opinions, toutes ses pensées. Les liens d'amitié, de parenté, d'alliance sont rompus, à ce point que le frère voit dans son frère un délateur ; le père voit dans son fils un espion ! La nationalité est conspuée tous les jours ; la Russie de Pierre, cette Russie si large, si forte, si puissante; cette Russie, Dieu nous pardonne! a pris la forme d'un parvenu. C'est assez pour se faire son mandataire vis-à-vis du trône de l'impératrice, et, &'il le faut, périr pour accomplir son mandat