‹ La maison de glace (volume 2)Chapitre 7 sur 23 · L'archevêque de Tiver, Théophile · texte numérisé non relu

L'archevêque de Tiver, Théophile

Ici Wolinski s'arrêta en jetant un regard perçant sur son secrétaire, lequel ne songea pas même à répondre, car tout ce qu'avait dit le ministre n'était, par malheur, qu'une vérité amère, que lui Wolinski, par les circonstances existantes et par son caractère imprudent, ne pouvait pas changer. Il se contenta de hocher la tête.

Deux chandelles, posées sur le bureau l, brûlaient en tremblotant et en éclairant à peine. L'ombre gigantesque du ministre se dessinant sur la muraille avec le mouvement de son bras, paraissait être l'ombre d'un génie qui se levait pour être le champion de la Russie.

Il continua :

— Comment} s'apprêtant à combattre l'ennemi de la patrie, on s'arrêterait quand des amis efféminés vous diront : Prenez garde t vous allez risquer vos jolis doigts et vos pieds mignons ; réfléchissez donc que vous abandonnerez derrière vous une veuv„ en deuil et des enfants orphelins ? Laissez l'ennemi fouler aux pieds les abondantes moissons, incendier les chaumières, violer les femmes et les filles. Allons donc ! est-ce nos champs que l'on écrase? nos maisons que l'on brûle? nos femmes et nos filles que l'on déshonore? Non! nous sommes haut placés, et l'on n'atteindra pas encore à

i . Les bougies de cire ne furent introduites à la cour de Russie ^ue par Catherine II.

nous de sitôt. Jusqu'à ce que cela arrive, nous aurons le temps de dormir chaudement dans les bras de nos maîtresses! Est-ce ainsi que doivent penser les vrais patriotes? est-ce ainsi que je dois penser moi-même?

— Permettez, fit Zouda.

— Non, monsieur, je ne vous ecouie pas, dit Wolinski, je n'écouterai pas vos conseils flasques et égoïstes ; pour raffermir mon cœur, j'aime mieux encore une fois relire la lettre de l'ami mystérieux.

Wolinski saisit le papier et lut à haute voix : t II vous domine comme des esclaves. » Entendez-vous, monsieur, comme des esclaves ! et voilà ce que dans sa noble colère dit un inconnu.

Ces derniers mots étaient imprégnés d'une telle ironie que la respiration manqua un instant au ministre.

Mais il reprit avec une énergie nouvelle :

— Eh t nous autres Russes, nous tendons nos cous de taureaux au méprisable envahisseur, nous trouvons plaisir à nous voir tous fourrés dans la bergerie, il nous fouette avec des lanières découpées dans notre propre peau : l'homme du peuple lui-même ne veut plus supporter sa tyrannie. Des villages entiers émigrent en fuyant en Pologne et en Bessarabie, tandis que les nobles russes, oubliant leur naissance et les services de leurs aïeux, ayant brûlé toute honte et en ayant jeté les cendres au vent, s'abaissent de toute façon, rampent

devant le palefrenier et lui baisent la main. Les princes, les descendants des premières familles de la Russie, dont les pères moissonnèrent leur part des lauriers fauchés par l'immortel Pierre le Grand, les fils de ceux qui étaient arrivés au sénat par cette seule raison qu'ils avaient la hardiesse de dire la vérité au grand tzar, font queue aux portes de Biren pour tâcher de prendre au plus vite dans son palais les rôles de bouffons. Ne me conseillerez-vous pas de m'élancer aussi dans cette grotesque danse pour le plaisir de son altesse palefrenière? ne m'ordonnerez-vous pas d'aller lui baiser le bout des doigts? Non, monsieur, non ; ce n'est pas moi qui ferai cela. Je dévorerai plutôt la main qu'il me tend, au risque de m'étrangler avec cette infâme nourriture. Danser au son de son chalumeau, tourner en toupie sous son fouet, baiser la hache couverte du sang de mes frères, non, non. Battez-vous à mort à qui ramassera l'or, les bijoux, les cordons qu'il vous jettera du haut de ses fenêtres; ma mission à moi est tout autre... Là, Wolinski releva la tête et ajouta avec plus d'énergie encore :

— Je suis un boyard, et non un bouffon. Tu sais que j'ai donné à mes amis ma parole de marcher contre l'invasion étrangère et contre son chef.

J'ai juiô sur le Christ.

C'est le sort qui m'a donné cette croix à porter. Je l'ai ceinte en guise de baudrier, et aujourd'hui mon épée

y est suspendue. Je suis chevalier porte-croix, et si jamais je me parjure, ce sera comme si j'écrasais du pied le crucifix.

— Avez-vous tout dit, monseigneur? demanda Zouda aussi tranquillement que s'il s'agissait d'une chose ordinaire.

— Oui, j'ai dit tout ce que j'ai dû dire, et ce que j'ai dit je l'accomplirai.

— Alors permettez-moi, de mon côté, Excellence, de vous faire aussi une question, — une seule.

— Nous vous écoutons, et allons vous répondre.

— Soit. Mais il se peut que ce ne soit pas avec la même fermeté que vous venez de le faire.

— Nous allons voir. — Au but, au but, monsieur l'opposant f

— Oui, opposant à tout ce qui peut vous conduire à votre perte. Qui ne conviendrait qu'elle est noble, superbe, élevée, cette tendance pour le bien de l'État? personne, sans contredit. Mais ces sortes d'affaires veulent une condition fort grave : vous préparant à cette croisade comme un chevalier énergique, vous devez dépouiller toutes les passions vulgaires. Est-ce là ce que vous faites? Votre noble femme est oubliée, et une /ée sous le nom de Mariolizza vous enlace de ses chaînes de fleurs. Il faut choisir l'une ou l'autre voie, ou bien l'exploit grand et difficile, ou bien ..

— Les amourettes, veux-tu dire? interrompit Wolinski en rougissant. Ceci, c'est une bagatelle; cette passion n'est pas plus dangereuse que les mille autres oubliées déjà. Tu sais, froid prédicateur, qu'avec mon caractère je ne saurais m'attacher à une seule femme. C'est vrai, Mariolizza est charmante, délicieuse, mais un seul baiser, et ma passion disparaîtra comme un feu follet.

— Oui, mais ce feu follet incendiera cette fleur du Ttfidi, et vous, fils du Nord, chevalier porte-croix, armé d'une cuirasse d'acier, cette passion vous prendra juste le temps pendant lequel vous eussiez accompli vos grandes actions. Et l'honneur donc! vous qui vous vantez d'être si fort sur ce chapitre : l'honneur I que deviendra alors votre noble et digne femme, qui vous aime si tendrement.

— Oh ! c'est un cœur calme, et elle voit mes folies d'un œil indifférent.

— Tant que ces folies ne deviennent pas dangereuses, oui : que sera-ce alors avec votre noble projet, avec vos amis que vous-même y avez entraînés?

— Assez, assez, saint Père de l'Église, ou tes sermons dureront jusqu'à demain. Dis mieux. Voyons, que penses-tu de mes espions domestiques?

— Je tiens déjà le principal d'entre eux.

— Je ne te comprends pas.

— Je ne puis cependant en dire davantage, bientôt vous saurez tout. Mais avant votre croisade, ajouta i'ouda en soupirant, ne feriez-vous pas bien de faire votre provision d'armes dans l'arsenal de Machiavel ?

— Tu veux dire que j'ai besoin de la ruse et de la prudence qui me manquent.

— Comme aussi il faudrait laisser de côté un peu de cette noblesse et de cet enthousiasme qui vous gêneraient dans votre lutte avec Biren.

— Oh ! en cela, je suis de ton avis, Zouda. Mais revenons à Machiavel : as-tu introduit dans la traduction que je t'ai commandée, des œuvres de ce grand homme, la phrase qui concerne le Courlandais Borgia?

— Je l'ai fait, quoique avec prudence, dit tristement le secrétaire, comme s'il voulait dire par là que tout ce qu'il avait pu faire ne mènerait pas à grand'chose ; ne voudriez-vous pas écouter le dernier chapitre?

Wolinski fil un signe d'assentiment, et bientôt on apporta un gros cahier écrit d'une belle écriture. Zouda s'assit, et commença la lecture à haute voix du chapitre • Il principe.

Il avait traduit ce chapitre par ordre du ministre pour que celui-ci le présentât à l'impératrice.

Mais à peine avait-il eu le temps de lire deux ou trois pages, qu'apparut le nègre annonçant l'arrivée de Trétiakowsky.

— Qu'il entre, dit Wolinski, que cette visite réjouissait visiblement ; mettons de côté, Zouda, Machiavel et sa politique.

Le poëte entra.

TT

Page 1