‹ La maison de glace (volume 2)Chapitre 8 sur 23 · LE PEDANT · texte numérisé non relu

LE PEDANT

M'efforçant de mettre au jour une montague je n'arriverai cependant qu'à enfanter une souris.

(Préface du Télémaque traduit par TaÉTiAKO^ssi.)

Oh certes ! vous l'eussiez reconnu à l'instant même, rien qu'a sa face empreinte de ce vaniteux et stupide contentement de sa personne, cachet qui appartient à toute incapacité laborieuse et scientifique.

Pédant f

Ce moi; paraissait s'étendre sur son front comme une de ces bandelettes antiques qui sacraient les rois. Il portait sous son bras un pesant in-folio.

Il portait, en un mot, la traduction de TClémaque, cette œuvre splendide qui, jusqu'à l'apparition de

VAlexandroïde, œuvre du même auteur, ne trouva point sa pareille.

— Hôte inestimable, soyez le bien-venu, dit Wolinski, moitié riant, moitié désespéré, car la vue du terrible in-folio modérait la joie qu'il avait de voir le maître de langue de la princesse Mariolizza.

Le poëte, qui se tenait encore sur le seuil ce la porte, fit un salut si profond, que son corps en arriva;, par un miracle de gymnastique, à former un angle aigu avec ses jambes.

Il s'avança de deux pas, et salua encore plus profondément; puis, se posant carrément sur les talons de ses souliers, ii en écarta les pointes et porta les deux petits doigts de ses deux mains à la couture de sa culotte à la manière des soldats.

Sa figure rayonnait de joie, sa voix était visiblement émue, probablement en raison du même sentiment.

Enfin, prenant la respiration, il prononça du ton le plus emphatique :

— Grand homme, pour exprimer ma haute et profonde considération, j'accours vers vous, et ose me permettre de déposer à vos pieds l'enthousiasme de mon bonheur.

— Voyons, répondit Wolinski en souriant, raconte, raconte, grand homme; de quoi s'agit-il? — J'ai cependant une condition à t'imposer, c'est que tu prennes

un siège. Je vais donner libre cours à mon imagination, et vais croire que je cause avec Homère, discutant sur les mérites de la belle Hélène.

— En grâce, Excellence, je connais trop ma place; un-homme comme moi doit se tenir debout devant ud homme vous.

— Eh! vrai Dieu! assieds-toi donc, quand je te le dis.

Trétiakowsky s'assit et commença de pérorer, en accompagnant ses paroles d'une mimique pleine de majesté.

— Telle est la faiblesse de la nature humaine, dit-il, que quand l'homme devient la proie d'une passion quelconque, il semble tournoyer dans le dédale infini de ses pensées avant qu'il puisse devenir maître des mots à l'aide desquels il exprime ses sentiments. Je me trouve dans cet état; mais, comme l'Hercule antique, l'esprit peut tout entreprendre, je suis au septième ciel. Je descends de l'Olympe, je quitte le comité des dieux. Jugez, Excellence, de mon bonheur, de ma joie...

— Tu viens devoir l'impératrice, je parie?

— J'ai joui de sa divine vue ; mais ce n'est pas tout encore.

— Elle t'a parlé?

— Mieux que cela; plus que cela.

— Oh! tu m'impatientes, Trétiakowsky!

— Eh bien ! apprenez, Excellence, que j'ai été appelé au palais des tzars, pour y lire ma Télémaquide. Toute l'illustre cour était réunie pour m'entendre. Je ne savais quelle pose je devais prendre pour me tenir devant son auguste Majesté ; je pensai que la plus convenable était de me mettre à genoux, et c'est ainsi, en effet, que je lus le premier chant de mon poëme. Excellence, je ne me vante pas, mais je fus assourdi par les louanges. L'impératrice daigna se lever, prit la peine de s'approcher de moi, et, de sa généreuse main, me gratifia d'un soufflet impérial !

Wolinski pensa étouffer de rire; Zouda se mordit les \èvrvi pour ne pas éclater.

— Ne pensez pas, ô grand homme 1 continua Trétiakowsky, que ce soufflet ressemble en rien à ceiui que donne la main d'un simple mortel. Non, la main qui le donnait était légère, soyeuse; elle mettait en mouvement toutes les fibres du cœur, tous les ressorts les pi as secrets de l'âme ; c'était un attouchement pareil à celui d'un être d'essence divine; aussi à peine ma joue futelle en contact avec sa main que tout mon ôtre savonna d'allégresse. Je ne puis vous dire précisément ce qui se passa en moi, mais il me sembla que l'aile d'un séraphin m'effleurait en passant. La reconnaissance pénètre mon cœur, elle s'en échappe en cascade, elle demande à chanter ce bonheur qui vient à moi, descendant de

celle que la Providence a placée au-dessus des autres mortels.

— Je t'en fais mon compliment bien sincère, dit Wolinski.

Ne sachant comment échapper à l'enthousiasme de son visiteur, et craignant de l'offenser en passant rapidement à un autre sujet de conversation, c'est-à-dire à celui qui occupait son cœur et sa pensée, il demanda au futur professeur d'éloquence quel était le livre qu'il tenait entre ses mains.

— C'est justement l'œuvre qui est la source de la haute considération dont je suis l'objet à cette heure. Il m'est ordonné — vous devinez d'où vient cet ordre — de vous la faire connaître; et comme aujourd'hui j'ai le temps de vous la déclamer tout entière, chant après chant, dans leur ordre et sans intervertir un mot, je suis venu chez vous à cet effet.

— Merci, merci! s'écria Wolinski, trop d'honneur en vérité ! Pourquoi diable te donner cette peine ?

— Ce ne sera point une peine, mais un bonheur, Excellence, et un bonheur doublement répété, puisque je viens déjà de l'éprouver chez l'impératrice.

Wolinski dut consentir à l'offre de Trétiakowsky, il prit le volume des mains du poëte, sous prétexte de ne rien perdre de sa docte diction, mais ajoutant que ce serait à une condition, c'est qu'après la récitation du

poëme. le poëte lui donnerait quelque bonne nouvelle concernant Mariolizza.

Trétiakowsky sourit, posa mystérieusement la main sur son cœur, cligna de l'œil en montrant Zouda, comme s'il eût voulu dire que Zouda était de trop, et se hâta de revenir à son sujet.

A peine la lecture commença-t-elle, lecture ennuyeuse s'il en fut, que Zouda disparut.

Et en effet les compositions de Trétiakowsky étaient tellement lourdes, embrouillées, filandreuses, tellement impossibles enfin, que quand Catherine seconde voulait punir un de ses familiers, elle avait l'habitude de le forcer à lire une page de la fameuse Télémaquide ou de toute autre œuvre du poëte.

Par bonheur pour Wolinski, il s'était promptement absorbé dans une autre pensée. Son oreille était frappée de vains sons dont le sens ne pénétrait pas jusqu'à son esprit; en feuilletant machinalement les feuillets du livre, il trouva un papier...

Sur ce papier étaient écrits quelques mots seulement; mais ces quelques mots, à son avis, valaient mieux que tout le poëme.

Voici ces mots :

— Mariolizza, — ta Mariolizza, — Mariolizza s'ennuie.

Ces mots, tracés de la main de la jeune fille, si peu qu'ils parussent dire devinrent cependant on ne peut

plus significatifs pour Wolinski. Ii y vit tout un avenir, et un avenir prochain, où les chiffres de leurs deux noms, comme ceux d'Angélique et de Médor, entrelacés de fleurs, resplendiraient sur les autels de l'amour, au fond de bosquets mystérieux et sombres, dans des pavillons secrets éclairés par la lune; il vit enfin toute la fantasmagorie des amoureux. Que n'expliqua-t-il pas, que ne traduisit-il pas, que n'ajouta-t-il pas surtout à ce peu de mots qu'il avait sous les yeux. L'amour est le meilleur professeur d'analyse des mois tracés par l'amour?

— 0 Mariolizzai chère Mariolizzat pensait-il, c'est à peine si nous nous sommes vus, et après nos regards, voilà nos idées mêmes qui se rencontrent ; nous nous ennuyons aussitôt que nous sommes loin l'un de l'autre. Entourée de bouffons, tu te trouves obligée d'écouter leurs platitudes; j'écoute aussi ce bouffon, mais je ne le tolère que parce qu'il vient de chez toi, que souvent il a entendu ta voix, qu'en te quittant il apporte involontairement avec lui une partie de toi-même, ce livre où s'est posée ta main si chère, et que parce que. pareil à un écho, il répète les mots qu'ont dits tes lèvres passionnées.

En ce moment même, et tandis que Wolinski, amoureux comme un jeune homme de vingt-cinq ans, se grisait ainsi lui-même avec sa passion, ses regards

tombèrent sur le portrait de sa femme suspendu aux lambris.

Elle était peinie dans toute la fleur de sa beauté et de son bonheur, avec le sourire sur les lèvres et la couronne de fleurs sur le front.

Cette vue fixa le regard de Wolinski.

On eût dit que le portrait, se détachant du mur, venait à sa rencontre.

La voix de la conscience parla en mi et fit courir un frisson jusqu'à son cœur.

Mais ce ne fut que pour un instant. Ses yeux se tournèrent de nouveau vers ces mots magiques : ta Mariolizza! et tout, excepté l'enchantement, tout fut oublié.

Artemy, dans l'enthousiasme du bonheur, leva ses yeux ardents vers le ciel, implorant Dieu de venir en aide à ses désirs, comme si ces désirs n'étaient pas un crime aux regards de Dieu.

— Oh ! triomphe et gloire au travail immense, déclama frénétiquement Trétiakowski, croyant que l'enthousiasme peint sur le visage de Wolinski s'adressait à l'un des passages du poëme. Quel est le passage qui vous exalte à ce point? Daignez indiquer au père glorieux l'heureux enfant qui vous doit la vie, afin qu'il puisse lui-même le connaître et le couvrir de caresses.

Wolinski, pris à l'improviste et serré ainsi, s'empressa de faire disparaître le billet, jeta au hasard les yewx dans le livre, et, montant sa voix au diapason le plus élevé, il lut ces quelques lignes :

« Aux dieux, juchés sur les hauteurs de l'Olympe, la boule terrestre apparaît comme une taupinière ; les mers immenses et infinies ne sont plus pour eux que quelques gouttes d'eau qui, par-ci par-là, scintillent sur cet infime et sale monticule. »

— Oh! cet endroit surtout est superbe! s'écria Wolinski quelle vigueur d'expression! quelle force d'image ! Je ne connais vraiment rien qui puisse être comparé à cela.

— Ce n'est pas là le plus beau passage, ce n'est pas le plus beau passage! hurla le poëte hors de lui-même; ces passages magnifiques, permettez que je vous les lise. Par exemple, il y a l'endroit où Calypso, enflammée d'amour et de jalousie, s'emporte contre Télémaque et son Mentor. — Écoutez! écoutez!

Et s'enflammant lui-même de la fureur de Calypso, le poëte beugla à faire passer un frisson dans l'âme de son auditeur, cette imprécation :

t Hors de ma vue ! Fuis au plus vite, drôle inconstant, et en même temps que lui, vieillard msensé sors de ma présence ! »

— Sentez-vous, monseigneur, sentez-vous, sécria le

LÀ maison de GLACE. Il)

poëte, tout ce que donne de force et de beauté au vers ce moi : —hors! — Nous appelons cette forme poétique la figure abaissante.

— Démon assommant et stupide f murmura Wolinski, fatigué par l'orgueil du pédant.

Mais à haute voix il ajouta :

— C'est par trop de luxe, cher poëte; le beau ne doit pas être versé à flots si prodigues. Laissez donc à mon esprit fatigué par les beautés de ce chapitre le temps de se reposer, je vous prie.

— Oh t vous, vous êtes un vrai Mécène, Excellence ; vous m'avez compris et me rendez justice entière. Et à cette occasion je veux vous citer une petite anecdocte qui vous prouvera à quel point peuvent errer les grands hommes.

— Voyons l'anecdocte, cher ami, et au plus vite, dit Wolinski, et ensuite donne à celui qui a soif une goutte d'eau. De grâce, un mot delà princesse; dis-lemoi, ce mot, et je te donne le droit de choisir dans ma garde-robe une paire de mes vieux habits.

Les yeux du futur professeur d'éloquence brillèrent non pas d'inspiration, jamais il n'avait connu la chose, mais tout simplement de cupidité; les savants euxmêmes sont soumis à cette faiblesse : il salua profondément et à plusieurs reprises.

— Je vais donc, Excellence, dit-il avec plus de cha-

leur encore, vous citer une petite anecdote qui se rapporte directement à moi et à Pierre le Grand. Vous n'ignorez pas certainement que j'ai reçu les premiers éléments de la science et des langues anciennes à l'école d'Arkhangel; dès ma plus tendre jeunesse je donnai de grandes espérances. Une fois que notre institution fut honorée de la visite du défunt empereur Pierre Ier, le professeur me conduisit vers Sa Majesté Impériale, et me présenta comme l'élève le plus assidu et le plus capable sur toute matière, et surtout sur la poésie et la rhétorique. Je n'avais point quatorze ans que je savais par cœur ie chapitre de l'Invention, avec toutes les citations et tous les commentaires; je le savais comme je sais Notre Père. C'est à cet âge aussi que je composai cet admirable acrostiche : Comment doit-on honorer les dieux terrestres ? Gel acrostiche fut présenté à Sa Majesté Impériale, qui daigna dire : « Mieux eût valu qu'il écrivît sur les pêcheurs de cette contrée. » Comprenez-vous, moi, Excellence, m'occuper des pêcheurs d'Arkhangel! Pierre Ier fut certainement un grand monarque ; mais que voulez-vous? J'ajouterai, sans toutefois fatiguer l'attention de Votre Excellence, qu'il ne s'occupa jamais de rhétorique, et ne connut jamais ni le grec ni le latin, et c'est bien dommage, car que n'eût-ii pas créé avec de pareilles connaissances! Mais je reviens à mon récit. L'empereur défunt, d'au-

LA MAISON DE GIACE. i!5

guste mémoire, daigna s'approcher de moi, releva de ses doigts impériaux les cheveux qui cachaient mon front, me jeta un regard perçant, et me frappant le crâne de son autre main, de celle qui tient le sceptre, il dit :

— Ah! ce gaillard-là est un bon élève? eh bien, je vous dis, moi, que ce ne sera jamais une intelligence créatrice.

Ce qui fait que, de mon côté, je pourrais ajouter:

— Pierre Ier fut un grand empereur, et cependant il se trompa sur mon compte.

Et les yeux et les mains au ciel, il ajouta :

— Descends donc aujourd'hui, ombre divine, sur ma Télémaquide et sur mon Rollin, revu, corrigé et augmenté, et conviens de ton ignorance et de ta honte !

Wolinski sourit d'un de ces sourires dont il avait pris l'habitude avec les circonstances, et qui n'appartenaient qu'cà lui; mais, pour couper court aux récits du professeur, qui menaçaient de n'avoir pas de fin si on laissait à l'orateur la liberté de la parole, il donna l'ordre au nègre d'apporter les habits promis au poëte et saisit en même temps cet intervalle de repos pour obliger Trétiakowsky à lui donner des nouvelles de la princesse moldave.

Alors ce dernier raconta d'un ton mystérieux que la

princesse avait été on ne peut plus attristée en apprenant la nouvelle de la maladie de Son Excellence, qu'elle avait demandé entre autres choses, avec un petit air de jalousie qui n'avait pu échapper à sa perspicacité, si toutes les beautés de Pétersbourg venaient à la cour, et s'il n'en était point qui lui fussent inconnues. Ensuite elle avait fait question sur question à propos des jeux et coutumes du carnaval en Russie, s'apprêtant le jour même, à minuit, après que la lune serait couchée, à descendre sur son perron avec ses amies, et là à faire des conjurations pour arriver à savoir quel serait son futur époux. Enfin, pendant toute la leçon de russe, elle n'avait fait, pour essayer sa plume, que de tracer son nom à elle, avec des mots qui, à son avis, ne signifiaient pas grand' chose. Mais, si peu de sens qu'eussent ces mots, il avait voulu avoir le papier; mais la princesse moldave s'y était constamment refusée, de peur, disait-elle, qu'il ne tombât aux mains d'Arteniy-Pel'xywitz; et cependant nous avons vu que, par l'entremise de la Télémaquide, ce papier était parvenu à celui auquel il élait destiné.

Woiinski sachant désormais tout ce qu'il voulait savoir, renvoya Trétiakowsky, et celui-ci, après avoir enveloppé dans un mouchoir de poche les riches habits qui passaient de la garde-robe du ministre dans la

sienne, sans oublier sa fameuse Télsmaquide, s'achemina vers la porte, muni de son trésor.

En ce moment on vint annoncer au ministre qu'une troupe de masques — le lecteur se rapellera qu'on était en plein carnaval — demandait la permission de se présenter devant lui.

Wolinski ordonna qu'on fit entrer.

Page 1