Chanson russe
baisait les mains de l'impératrice, cherchant ainsi à se dissimuler aux regards observateurs braqués sur elle.
— Comment! vous ne vous en souvenez pas? dit l'impératrice, s'appuyant sur le bras de Biren; vous voyez qu'aux femmes appartient décidément la mémoire.
— Je demande pardon à Votre Majesté... les affaires de l'empire.... les tracas ont pu...
Et le déconcerté Wolinski n'acheva pas sa phrase. L'impératrice continua en riant :
— Oh ! oh î Artemy-Petrowitz, on a raison de dire que votre regard a de la puissance. Il pourrait bien y avoir un peu de magie là-dessous, Croiriez-vous qu'il m'est arrivé à moi-même, à moi, souveraine d'un puissant empire, au moment où j'étais le plus irritée contre vous de vous céder rien que parce que vos yeux...
A cet endroit Guertzoff retira si brusquement son bras que la puissante personne de l'impératrice trébucha et aurait éprouvé la honte d'une chute si l'adroit ministre du cabinet, ranimé par la gracieuse jovialité de Sa Majesté, ne se fût précipité à temps pour la soutenir et prendre la place abandonnée par Biren.
— Que vous arrive-t-il? Guertzoff, dit-elle, rougissant de dépit.
Mais cette colère ne fut qu'un éclair, rimpératrice
était femme, et en cette qualité, sut vite interpréter à sa manière le mécontentement de Guertzoff . A son tour elle détacha petit à petit sa main du bras de Wolinski, lui fit un signe de remercîment puis s'empara du bras de Biren, que celui-ci n'osa plus refuser, hocha la tête en manière de reproche et ajouta d'un ton amical :
— Qu'avez-vous, mon cher Ernest?... si ce sont encore les suites de votre accès d'hier, reposez-vous, mais je ne veux pas d'autre cavalier que vous...
Après de telles paroles pouvait-on songer à chasser le favori du cœur et de l'esprit de l'impératrice? Malheur à qui le méditerait! Zouda, en prédisant à Wolinki un échec complet dans sa guerre avec Biren, avait dit vrai.
Mais qui peut prévoir les revirements du cœur humain?qui peut arrêter la bizarre mobilité de ce sphynx? Une seule minute, et celui de l'impératrice peut changer.
Wolinski fit retraite, non sans mécontentement, devant son victorieux adversaire. Profitant de cette occasion, il quitta l'impératrice et se dirigea vers l'intérieur du palais, ayant soin de dire quelques mots en passant à chacun des groupes composant la suite impériale. Il s'éloigna ainsi insensiblement et regagna la chambre que l'on venait de quitter. Ses pressentiments
ne l'avaient pas trompé : à l'une des extrémités de cette pièce 3Iariolizza se tenait pâle, immobile, appuyée sur la poignée d'une porte. Elle épiait de loin chacun des mouvements de Wolinski, et lorqu'elle l'eut vu rester en arrière, l'émotion de l'amour empourpra ses joues.
Artemy-Petrowitz leva de nouveau les yeux, ia chambre était vide! Il prit sa lettre, la posa sur la fenêtre la plus proche, indiqua par une mimique passionnée les déchirements de son cœur, puis rejoignit à la hâte le cortège, auquel il se mêla. Mariolizza s'empara de la lettre, la pressa sur son sein et disparut.
Toute cette scène s'était opérée en deux ou trois mouvements prompts comme l'éclair.
Arrivé à l'appartement de Pedrillo, Wolinski eut encore occasion d'être remarqué par l'impératrice. Biren s'étant éloigné pour donner le dernier coup d'œil aux préparatifs du spectacle, Sa Majesté lui prodigua en paroles et en regards des marques non équivoques de bienveillance. Un pareil retour de l'impératrice en faveur de Wolinski combla d'espoir quelques courtisans, tandis que d'autres se demandèrent avec effroi si réellement la balance n'était pas prête à pencher de son côté.
De surprenantes merveilles attendaient les spectateurs au logement de Pedrillo. Toutes les chambres
avaient été converties en une vaste salle au bout de laquelle avait été élevée une scène sur laquelle on arrivait en montant quelques gradins. La scène était ornée d'attributs tels que cornes, pieds, queues de chèvres, entrelacés de rubans. Le fond était occupé par un immense lit drapé d'étoffe rouge, sur lequel était étendue la plus jolie des chèvres, parée d'un bonnet de blonde à nœuds roses, et couverte d'une couverture de soie parsemée de perroquets et de fleurs exotiques, à travers laquelle on voyait de temps en temps les mouvements agités de ses pieds attachés. Elle regardait gracieusement les visiteurs, soulevant la tête de dessus son oreiller. Près d'elle, sur un riche coussin, gisait un chevreau artistement emmaillotté. Des deux côtés du lit étaient groupés, jusqu'à l'avant-scène, les ditïérents personnages de cette bouffonnerie, tous en habits somptueux et coiffés de volumineuses perruques. Deux d'entre eux portaient des vases à parfums, d'autres des cuvettes, et sur des plats d'argent, des essuie-mains brodés d'or.
Non loin du lit se tenait un groupe de nains et de naines à tête de chèvre et vêtus de la fourrure de ces animaux. Prés du nouveau-né, une sage-femme, prenant de temps à autre le poupon, le berçait dans ses bras.
Balakireff manquait, il avait terminé la veille la
lOG LA MAISON DE GLACE.
dernière plaisanterie de ce monde; il dormait dans son cercueil, à la suile d'une paternelle admonestation que lui avait fait infliger Guertzoff, au sujet d'une phrase facétieuse que le favori trouva malencontreuse.
Pedrillo, dont les vêtements surpassaient en richesse ceux de ses confrères, dont la coiffure, par les soins de Benedetto. était arrivée à une hauteur prodigieuse, reçut les invités dans toutes les règles que comportait leur rang, et avec le cérémonial d'un maître courtisan.
Conduite dans la chambre de l'accouchée, l'impératrice s'approcha du lit, répandit sur un coussin préparé à cet effet quelques dizaines de pièces d'or pour les dents, puis demanda au sieur Pedrillo comment se trouvait la malade,
L'accouchée (dont la sage-femme pinçait les pattes) bêla très-gracieusement une réponse à laquelle le corps entier des chèvres prit immédiatement part, qui basse, qui ténor, qui soprano, ce dont Sa Majesté eut l'extrême obligeance de rire très-fort.
Lorsque l'impératrice eut rejoint son fauteuil, Guertzoft^ prit une liste écrite par Erikler, et appela, chacun selon son rang, les invités pour qu'ils s'approchassent du lit et suivissent l'exemple impérial.
L'impéi^atrice assigna elle-même ce que chaque personne devait donner pour les dents. Au fur et à mesure qu'on l'interrogeait sur sa santé, madame Pedrillo ré-
pondait de la même façon, et le chœur répétait ses harmonieux accords. Tous les acteurs de cette scène conservaient si bien leur dignité et leur sang-froid, que l'hilarité des spectateurs s'en accroissait.
En un mot, la gaieté était telle que l'impératrice, oubliant sa maladie, riait aux larmes, et chacun l'imitant, toute étiquette eut bientôt disparu, ce dont elle ne s'offensa nullement.
Wolinski, comme les autres, mit son offrande sur le coussin, et comme les autres s'informa de la santé de la chèvre!...
Pendant que la foule ravie entourait le lit de l'accouchée, trois hommes entrèrent, et alignés comme des catéchumènes, se placèrent au centre de la vaste salle. Dans l'un, vieillard à cheveux blancs, appuyé d'un air de profonde tristesse sur son bâton, nous reconnaissons le comte Soumine-Koupchine. Il n'est pas difficile de deviner quels étaient les deux autres.
L'apparition de ces trois nouveaux personnages, si hardiment d'accord dans leur isolement de la foule des courtisans, leur air silencieux et sombre, éîeignit le rire et attira sur eux l'attention générale. De saints prophètes se montrant au milieu d'une assemblée de pécheurs n'eussent pas produit sur eux une plus visible anxiété .
Un murmure sourd parcourut la foule, puis tout re-
devint silencieux, et les regards de chacun, concentiés sur l'impératrice, cherchèrent à lire sur son visage la sentence des audacieux trouble-fête.
Biren, à qui son impure conscience faisait pressentir quelque chose de nuisible à ses intérêts, contemplait d'un air alarmé ces hardis soutiens du droit.
Wolinski n'était pas moins décontenancé.
L'impératrice, que tout événement imprévu agitait fortement, ne put se défendre d'une vive émotion devant l'immobilité menaçante des trois amis. Enfin elle dit à Guerlzoff:
— Pourquoi restent-ils là ? Faites-les avancer comme les autres.
Pedrillo alla vers eux et leur transmit l'ordre de l'impératrice. Les seigneurs ne donnèrent aucune réponse, et Pedrillo revint dire qu'ils ne faisaient pas mine d'obéir.
— Ce sont des gens bien dangereux, reprit Biren à l'oreille de l'impératrice. Je vous ai déjà prévenue qu'ils machinaient quelque chose; j'ai encore reçu aujourd'hui un mystérieux avertissement concernant de mauvais projets. Il se peut qu'ils aient saisi cette occasion ; il ont de puissants complices, mais j'ai pris mes mesures.
Pierre, Catherine et... — ne nommons point les vivants, car les louer ressemble toujours à une flatterie
— seraient allés au-devant du danger, c'est ainsi que procèdent les grandes âmes ; mais Anne Ivanowna était une femme maladive, dominée par un favori qui savait profiter de sa faiblesse.
Pâle, émue, elle pria à voix basse Biren de consolider ses mesures de précaution. Il s'éloigna aussitôt pour donner des ordres à qui de droit. La frayeur envahit la foule, sans que personne pût dire ce qu'il craignait.
Ces mesures de prudence, cet effroi étaient vraiment risibles. Le danger n'était que dans les paroles de l'astucieux favori, qui profitait de son influence pour subjuguer l'imagination de l'impératrice.
Les femmes et la plupart des courtisans se troublèrent aussi, soit réellement, soit seulement en vue de lui complaire.
En entendant le discours artificieux de Biren, T/clinski ne fut plus maître de lui. Il oublia Mariolizza, son amour, son danger; il ne vit plus que la noble démarche de ses amis, et une brillante étincelle jaillit instantanément dans son âme, qu'elle enflamma.
Tant que le rayon de soleil ne tombe point sur elle, la statue de ?,ïemnon ne fait pas entendre ses divins accents-
li s'approcha de l'impératrice et lui dit d'une voix étrangement ferme :
— Des paroles astucieuses jettent dans l'âme de Sa Majesté la crainte d'un danger purement imaginaire. Je suis prêt à poser ma tête sur le billot, si ces gentilshommes ne sont pas venus mettre à tes pieds, en sujets fidèles et non rebelles, une prière sur les misères de la patrie, qu'il est enfin temps que tu comprennes...
Par cft hardi discours la guerre des rivaux, qui n'a» vait eu jusqu'à ce moment que des menées secrètes, était déclarée au grand jour.
— Ce n'est pas ici le lieu pour présenter des réclamations, cria Biren d'un ton ému. — Comment, monsieur, ne donnerait-on point le titre de rebelles à des gens qui viennent troubler un divertissement de Sa Majesté et, elle présente, refusent de lui obéir? Et vous, monsieur le ministre, vous les soutenez!
— Certes, je serai toujours du côté des soutiens de la vérité, et non avec ses oppresseurs, je le proclame et m'en enorgueillis. Altesse!
— Comment! une dispute en ma présence, s'écria avec chaleur l'impératrice.
Puis, se calmant :
— Il va sans dire qu'ici le lieu est mal choisi... Mon Dieu! on ne me donnera donc de repos nulle part !... Il ne manquait plus que cela?... Et vous, Artemy-Pe- Irowitzl...
L'impératrice tourna vers Wolinski un visage qui semblait dire :
— Et toi, mon fils, toi que j'ai tant aimé, toi que j'ai jusqu'à présent garanti des coups de mon favori, toi à qui j'ai ouvert mes bras et qui viens me blesser droit au cœur !
Bien que tout cela n'eût pas été prononcé, Artemy Petrowitz le lut dans la voix, dans les yeux de l'impératrice; subjugué par cette muette éloquence, il s'approcha de ses amis, les engageant à choisir un autre moment et un autre endroit pour leurs réclamations.
— Où donc est-il, cet endroit? s'écria avec emportement le comte Soumine-Koupchine, puisque nous ne pouvons plus approcher notre impératrice? Aujourd'hui nous devions avoir une audience de Sa Majesté; eh bien ! une bouffonnerie d'étrangers a le pas sur une chose utile à la nation f
— Nous ne sortirons pas d'ici qu'on ne nous ait écoutés, continua Peroquine avec impétuosité.
Alors tous trois s'avancèrent et tombèrent à genoux devant rimpéralrice.
L'exalté vieillard reprit la parole en ces termes :
— Notre dernière heure est peut-être proche, pour la dernière fois peut-être nous venons te faire entendre les accents de la vérité; condamne-nous à mort, mais écoute-nous I La Russie est outragée par ses ennemis et
lia LA MAISON DE GLACE.
rimplore, toi, sa mère. Plus tard tu entendras encore sa voix, lorsque tu seras là où les souverains comparaissent au jugement du Souverain tout-puissant, pour lui rendre compte de leurs actions; mais alors il ne sera plus temps. Chacun de tes sujets paraîtra non à genoux, comme nous sommes aujourd'hui, priant et pleurant, mais debout, en accusateur, montrant à Dieu le sang de ses blessures, ses haillons, ses chaînes, toutes choses dont tu permets à ton indigne favori de les accabler. Ils raconteront que les seules occupations de ceux qui t'entourent et qui devaient servir le pays sont des divertissements burlesques ; ils diront à Dieu qu'un soupçon suffit pour armer un frère contre son frère, un fils contre son père 1
Depuis longtemps Biren avait saisi la m.ain de l'impératrice et cherchait à l'entraîner, tout en conservant néanmoins une attitude respectueuse.
— Je ne veux rien entendre, cria-t-elle, agitant son mouchoir et descendant les degrés de l'estrade. Je vous dis qu'ici le lieu est mal choisi. Je vous fixerai un jour... Je ne veux plus rien entendre... Ils continuent!... Mon Dieu... mon Dieu... les insolents 1 les effrontés! les perturbateurs!
— Non, souveraine, notre mère, nous ne sommes point des séditieux, interrompit Chtchourkoff; ordonne-nous de verser notre sang soit pour toi, soit
pour le pays, et nous le répandrons jusqu'à la dernière goutte. Aie pitié de la Russie. Pauvre Russie! son sein se brise, parce que, contrainte à ne pas parler, elle retient jusqu'à son souffle; chez elle tous marchent sur la pointe des pieds, de peur d'éveiller l'ouïe trop susceptible de Gucrtzoff de Courlande. Tes vrais fils ont scellé leurs lèvres, étouffé leur cœur pour que ne s'en écliappe pas le cri de l'honneur et du droit. Les Russes sont arrivés à avoir non-seulement peur, mais honte d'être grands et nobles. La loyauté et la confiscation, l'honneur et le supplice, sont devenus synonymes.
L'impératrice, continuant sa route, n'entendit plus ces derniers mots. Autour d'elle se renoua en un instant le cercle des courtisans, qui la masquèrent complètement, et la foule sortit, semblable à un torrent impétueux, de l'appartement de Pedrillo. La salle se fit vide et silencieuse comme la chaumière quand les travailleurs sont aux champs. Il n'y restait plus que les trois amis, toujours à genoux sur les marches de la scène, leurs têtes tristement inclinées. Au centre du théâtre Wolinski, Wolinski, grandi et illuminé d'une noble indignation, rejetant ses cheveux en arrière avec le mouvement de tête d'un lion furieux, levant au ciel des sourcils contractés, un regard de flamme qui semblait demander protection pour la patrie.
Sur le lit était encore attachée la pauvre chèvre, et près d'elle la sage-femme et les nains habillés en chèvreo.
Enfin les trois amis se levèrent et envoyèrent un regard ému au ministre du cabinet, qui les avait profondément touchés par la noblesse de sa conduite. Il s'approcha d'eux, et tous se serrèrent la main en silence.
— Sera-ce Dieu et Elisabeth, fille de Pierre le Gi^and, et non Anne, qui sauveront la Russie? dit en soupirant le comte Koup chine.
A peine avaient-ils franchi l'enceinte du palais que Chtchourkoff, Peroquine et le comte Soumine-Koupchine furent emmenés prisonniers à la forteresse. Chtchourkoff demanda comme faveur qu'on lui envoyât ses quatre chiens polonais, sa veste et sa calotte -, d'Ivan il ne fit pas mention, mais celui-ci se présenta, et on ne lui refusa point, dans ce séjour distingué, un peu de paille à côté de son maître.
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