REPONSE A LA LETTRE
Dans la lettre remise, ain>i que nous l'avons dit, à la princesse Lehemiko, Wolinski dépeignait éloqueniment le désespoir où il était d'être marié. O'oyant contribuer par la flatterie à l'adoucir et à obtenir son pardon, il rélevait aux nues, la posait en caractère hors ligne, en femme idéale.
Il fallait qu'il fût aveugle et qu'il la connût bien peu pour se croire obligé de recourir à de semblables moyens.
Réponse.
« Je ne sais si je suis meilleure ou plus mauvaise que les autres femmes; mais ce dont je suis convaincue, c'est que pas une ne peut t'aimer comme je t'aime.
; Je sais depuis plusieurs jours que tu es marié. J'ai entendu parler devant l'impératrice de celle qu'on nomme ta femme. Cette nouvelle m'a causé une grande
douleur, je ne te le cacherai pas; mais elle est arrivée trop tard. Je ne puis changer, je ne puis rejeter mon amour ; il est plus fort que moi, plus fort même que la destinée! D'ailleurs comment et d'où te chasseraisje? Il n'y a pas dans mes veines une goutte de sang qui ne soit imprégnée de mon amour pour toi ; il n'y a pas un battement de mon cœur oîi tu sois étranger. Je suis tout entière à toi t possède, si tu veux, cent femmes, cent maîtresses, je serai toujours plus près de toi que ne le sont l'écorce de l'arbre, la racine de la terre. Dispose de moi comme il te plaira, prends-moi comme un objet qui t'amuse et que tu abandonneras quand tu l'auras froissé, comme un fruit que tu rejetteras après en avoir exprimé le suc; j'accepterai tout cela, car c'est un lot qui m'a été dévolu avant ma naissance. Accuse- toi, laisse le monde entier te blâmer, je ne veux rien entendre, je ne veux rien voir. J^'enchantement, l'ivresse de ma vie, tout est en toil
< Tu es criminel, dis-tu, dois-je t'en punir? n'est-co donc point par amour pour moi, et chaque coup qui pourrait te frapper ne retentirait-il pas cent fois dans mon cœur ?
« Tu le vois, je ne suis qu'une femme faible, la plus faible d'entre les femmes t
« Dis-moi seulement, mon bien-aimé, répète-moi que tu n'as pas d'amour pour ta femme, cela me fera
LA MAISON DE GLACE. in
du bien. Elle n'est point digne de toi, car si elle t'aimait, t'aurait-elle quitté si longtemps?
« Qu'il fasse beau ou mauvais temps, sois à minuit devant la maison Apraksine. Je te prouverai comment je t'aime. Ma femme de chambre m'est dévouée; elle a acheté le silence d'un homme sûr; tous deux me conduiront, j'ai reçu dernièrement de l'argent, beaucoup d'argent. Ohl si cela se pouvait, mon bien-aimé, j'aurais acheté le monde entier afin de pouvoir t'adorer sans crainte pour ton repos. ^)
Cette réponse écrite, il s'agissait de l'envoyer.
La femme de chambre, qui depuis la néfaste soirée s'était départie de sa surveillance envers la princesse, — ce qu'elle lui avait affirmé par une centaine de génuflexions , — remplissait auprès d'elle un rôle de confiance.
En effet Grouchka n'était plus une vile esclave, mais une servante des plus fidèles, des plus dévoués, qui se serait jetée à l'eau ou au feu pour sa maîtresse. Sa bonne volonté, son zèle sont désormais k toute épreuve. De temps en temps le souvenir du passé pèse à son cœur, les lettres de Wolinski à la princesse, soustraites de la cassette, sont pour Grouchka une inquiétude permanente. Elle a fait tout son possible pour atténuer ce coup à Mariolizza.
— On a impérieusement exigé ces papiers, avait dit
Grouchka à sa maîtresse; mais, craignant quelque désagrément, je les ai brûlés pendant votre absence, et j'ai affirmé à l'émissaire de Biren que vous les aviez détruits vous-même.
Trompée par les paroles de Grouchka et par un monceau de cendres destiné à en témoigner la véracité, Mariolizza pleura et enferma ce soi disant souvenir du bien-aimé dans un sachet de soie qu'elle porta sur son cœur.
Maintenant il s'agit du billet. Grouchka prend sur elle de le faire parvenir. A cet effet elle sort du palais; MarioulJa est la première personne qu'elle aperçoit.
— A^oici le messager trouvé, se dit Grouchka ; il y a si longtemps qu'elle me supplie de la laisser pénétrer jusqu'à ma maîtresse, que je puis profiter de cette occasion , d'autant plus qu'elle connaît bien la maison de Wolinski, tandis que je pourrais fort bien m'égarcr, le soir surtout.
La bohémienne est introduite auprès de la princesse, à laquelle Grouchka explique tout bas par quels motifs elle a rebroussé chemin.
Marioulla tremble de joie; elle ne peut croire à la réalité de son bonheur, elle est enfin chez sa fille, elle la regarde, l'examine de la tête aux pieds. Dans son ravissement la bohémienne a oublié ses chagrins passés; une seule chose l'inquiète, Mariolizza est très-
pâle, comme elle a maigri : tout cel? par amour pour cet indigne Wolinski!
Mariolizza embrassa la vieille femme et lui dedemanda d'une voix caressante si elle l'aimait encore comme autrefois.
— Si je t'aime! dis-moi ce que j'ai à faire pour te le prouver!
— Tu vois cette petite lettre, il faut que tu la remettes à l'instant en mains propres à qui tu sais.
— Chez lui 1 . . . entre ses mains ! . . .
La figure de Marioulla exprima la plus profonde terreur. Quelle position pour une mère !
— Eh bien, oui, chez lui, sur-le-champ, ne sais-je plus m'expliquer? dit la princesse avec impatience.
— J'irai, répondit la mère. Mais sais-tu, ajouta-telle en soupirant, sais-tu, chère demoiselle, qu'il est marié? et qu'il est ind...
Mariolizza s'élança vers elle, lui couvrit la bouche d'une de ses mains, fronça les sourcils, et armée d'un regard foudroyant, s'écria :
— Bohémienne, prends garde! ne dis pas un met contre lui, ou je te maudis!
— Elle, me maudire! pensa Marioulla glacée d'effroi; une fille maudissant sa mère!... Mon Dieu! mon Dieu! dis-moi, cela s'est-il déjà vu dans ce monde, ou cela n'a-t-il été réservé que pour moi?
■— Je vais porter ton billet, demoiselle, dit-elle en prenant congé de sa fille.
Mais au même instant elle sent de l'argent dans sa main !... De l'argent!... le prix de... la plume se refuse à l'écrire !
La terre parut s'entr'ouvrir aux pieds de la bohémienne; un tremblement convulsif la saisit; l'argent tomba de sa main; elle voulut jeter la lettre, mais se rappelant la malédiction qui pesait sur elle, saisie de frayeur à l'idée de la voir s'accomplir, elle se hâta d'obéir.
— Que peut renfermer cette lettre? se disait Marioulla tout en marchant. Combien j'aurais donné pour en connaître le contenu !
Mais violer le secret de sa fille en se la faisant lire; autoriser des lèvres étrangères à prononcer la honte de Mariolizza, se permettre envers elle un malicieux sourire 1 Non, mieux vaudrait mourir cent fois 1
Quand Wolinski, après le burlesque divertissement, regagna sa maison , il trouva la bohémienne sur le perron.
Ils échangèrent un regard; quel regard!
Elle lui tendit la lettre. Il la prit :
— Je vois que tu as réfléchi, dit-il.
Elle ne répondit rien; mais son œil étinccla. C'est ainsi qu'ils se séparèrent