LA SENTINELLE DE NUÏT
Wolinski était complètement absorbé par rinqiiiêtude et le chagrin que lui faisait éprouver la malheureuse situation oii s'étaient mis ses amis, dans une affaire qu'ils avaient entreprise principalement dans son intérêt personnel.
Mariolizza était bien loin de sa pensée lorsque l'apparition de l'infatigable bohémienne, cet effrayant Polyphème à figure féminine, qui, debout à sa porte, semblait prête à s'élancer sur lui pour le déchirer, le fit ressouvenir de la lettre qu'il avait écrite et de ses projets de séduction sur le cœur inexpérimenté de la jeune fille, réflexions qui ternirent en un moment toutes les loyales dispositions qu'avait réveillées la fermeté de ses amis.
Que renferme la réponse de la princesse?
Il a en même temps hâte et peur de la lire.
Puis il se repent de lui avoir écrit; il se prend à dési-
rer qu'elle ait changé de sentiments à son égard- Peutêtre, en apprenant son mariage, lui annonce-t-elle une rupture. S'il pouvait en être ainsi t
Étrange homme ! aussi fort que la mer, aussi mobile que son flux et son reflux; comme elle, laissant parfois des oiseaux se promener sur ses vagues, puis, dans d'autres moments, soulevant sur ses flots irrités les vaisseaux jusqu'aux nues.
— Mariolizza est à moi, se dit-il en s'abaiidonnant à l'exaltation de sa nature, Mariolizza est à moi, mais pure encore. Quant au monde, il la croit criminelle depuis cette malheureuse soirée. Qu'est-ce que le monde? Une réunion d'individus prêts à calomnier tout ce qui ne se fait pas pour chacun d'eux, prêts à élever aux nues ce qui les flatte !
Cela mérite-t-il que je triomphe de moi-même, que je rende Mariolizza à cette foule égoïste, pour qu'elle redevienne l'objet de sa primitive adulation, pour que son nom ressorte chaste et pur de ses lèvres comme d'un nouveau baptême? — Quelle est donc la magie de cet homme , quand il prétend réparer ses fautes et se réconcilier avec la destinée? Voyez comme il dispose avec facilité, dans son imagination, les acteurs de la vaste scène du monde, les fait concourir au drame do sa vie, les fait parler et sentir selon ses idées, et conduit ce drame au dénoûment qu'il souhaite! Quel bon
médecin 1 comme il guérit les blessures qu'il a su faire et élargir de sa main de maître !
Mais as-tu pensé, Artemy-Pelrowitz, que le cœur que tu as toi-même pétri avec tes bouillants caprices a déjà pris la forme que tu voulais lui donner, s'y est endurci de façon que désormais tu ne saurais le changer qu'en le brisant? As-tu réfléchi que la pauvre jeune fille a été transformée par tes ardents discours, tes lettres, tes embrassements; que tu l'as livrée à l'opinion publique? C'est un riche et puissant flâneur qui attrape des mouches et, selon l'impulsion qui le domine, les appelle rossignols ou tarentules; qui écorce un arbre jusqu'au bois; c'est l'écho d'un son, un agréable diapason, un singe imitant ce qu'il a surpris 1 Tous se taisent tant que le souverain leur ferme la bouche par la crainte; mais un mot^ et l'honneur de la pauvre fille circule comme une monnaie courante dans des mains sales et avides de médisance.
— Tu sais, dis-tu, que Mariolizza mérite encore le respect; mais tu devrais ajouter :
Le respect est un sage, qui ne rend ses arrêts ni à première vue ni sous l'inOuence d'autrui.
La vulgaire majorité ne juge point ainsi.
Tu t'es oublié, tu as embrassé l'idole aux yeux noirs, et le peuple a cessé de se prosterner devant elle, et il la rejette inconsidérément dans la poussière. Tu veux
le forcer à revenir vers elle, à lui reporter son respect, à lui offrir de purs sacrifices, à lui rendre sa divinité, a lui élever un temple jusqu'au ciel. Mais le peuple dit : L'idole est déchue! Et il court s'incliner devant d'autres dieux.
Zouda accourt à la rencontre de Wolinski, et, ne lui laissant pas le temps d'ouvrir la réponse de la princesse, lui raconte avec quels beaux projets le triumvirat des amis s'était mis en route pour leur démarche; comment Peroquine s'était décidé à sacrifier le bonheur de sa sœur à la cause générale, en contribuant à l'annulation de son mariage avec Artemy-Petrowitz.
Touché de tant de grandeur d'âme, Wolinski se promet de rivaliser de générosité avec eux , quel que soit le contenu de la lettre de Mariolizza. Il jure même de la brûler sans la lire. Mais une étincelle d'amour, consolidée de notre péché originel, la curiosité, trouve place dans son cœur, et il se met à lire la réponse de la princesse. Il baise le papier, qu'il mouille de ses larmes.
— 0ht oui, je suis indigne de tels sacrifices, dit-il en le tendant à Zouda pour qu'il en prenne connaissance. J'irai au rendez-vous... je ne puis faire autrement... Mon Dieu! accorde-moi de la fermeté. Mon ami, fais des vœux pour que j'en aie. Avant d'aller au rendez-vous il charge Zouda de poser entre les
LA MAISON DE GLACE. m
fentes d'une pierre, au mur d'enceinte du jardin d'été, un papier sur lequel étaient ces mots :
« A demain, ou j'agis seul. »
Ainsi avait ordonné l'ami inconnu en cas que l'on eût besoin de lui.
Wolinski part à l'heure désignée, priant tous les saints du paradis de protéger Mariolizza, de le sauver d'un mauvais tour de Biren, et de l'empêcher de succomber dans la lutte inégale qui se prépare pour lui.
A quelques centaines de pas de la maison Apraksine il quitte son traîneau. La nuit est noire, il entrevoit de loin un mur, et à l'endroit indiqué se place en sentinelle dans une guérite abandonnée.
— Aujourd'hui, pense-t-il, je dois dire un définitif adieu à ce sortilège qui m'a fait presque oublier la patrie, mes amis, ma femme, le monde entier; aujourd'hui qu'elle me procure l'occasion de réaliser mes plus beaux rêves! Que n'aurais-je sacrifié il y a quelques jours, hier encore, pour le moment qui m'est promis et dont j'ai peur à l'heure qu'il est! Mais la démarche que je me suis imposée n'est-elle point audessus des forces d'un homme? Pourrais-je n'y pas succomber? Mes amis au cachot, la patrie en danger, voilà les iaées qui doivent me sou'enir.
Depuis plus d'une demi-heure il guette Mariolizza. Il entend le bruit des pas d'un passant attardé ou d'un
espion de nuit> le bruissement du vent, le toI d'un oiseau; il voit une lumière briller et disparaître d'une des fenêtres du palais.
— Personne encore!...
Grelotant de froid, il sort de son embuscade... il entend parler... son cœur tressaille... tout se tait de nouveau; personnel le silence, l'obscurité d'un cimetière 1
Tout à coup arrive vers lui quelque chose de noir comme un fantôme de minuit, comme une bourrasque, il bondit d'effroi.
En le voyant le fantôme s'arrête, plonge dans ses yeux un regard étrange et pousse un éclat de rire qui fait frissonner Wolinski de la tête aux pieds. Il veut saisir le mystérieux personnage, mais celui-ci lui échappe, et un nouvel éclat de rire encore plus strident rompt le silence de la nuit :
— Tu es arrivé trop tard, crie à son oreille une voix rauque, accompagnée d'une sorte de sifflement et de grincement de dents, tu as déjà été maudit!... n'importe; tu es arrivé trop tard, mon pigeon 1...
Hors de lui, Wolinski cherche à mettre la main sur ce diabolique fantôme, et n'étreint qu'un air glacé.
L'effroi plonge ses griffes dans son cœur; il voit une lueur projetée par un œil étrange, puis quelque chose passe devant lui en tournoyant rapidement sur la
neige. Mais qu'importe! sa croix et son poignard le sauveront soit d'un fantôme, soit d'un homme 1
Que peut-il être arrivé à la princesse? Pourquoi a-t-elle manqué au rendez-vous qu'elle-même a fixé? Se serait-elle m^oquée de lui?... Non, c'est imppossible. Aurait-elle éprouvé quelque accident chez elle ou en route?
Il se dirige vers le palais, en parcourt longtemps les abords, personne que le factionnaire !
A l'efîroi, aux inquiétudes d'esprit s'ajoutent bientôt des maux physiques, Wolinski a les pieds ensevelis sous une chaussure de glace, la gelée pénètre de plus en plus avant dans sa poitrine et dans son des; il n'a pas la force de résister davantage, il retourne rejoindre son traîneau, en proie à de pesanis souvenirs, et rans savoir ce qui a pu arriver à la princesse, il maudit mille fois son amour, le monde entier.
Ohl cet amour commence décidément à le lasser.
Retournons à la princesse, et disons ce qui s'était passé de ce côté :
L'impatience de l'amour Tavait fait sortir du palais quelques minutes avant l'heure désignée. Personne n'aurait pu la reconnaître sous son costume de femme de chambre, quoiqu'on ne vît jamais d'aussi ravissante soubrette.
Les démarches amoureuses ont lieu dans les palais
comme dans les chaumières , et la princesse , escortée de Grouchka, franchit d'autant plus facilement l'enceinte, que, nous l'avons déjà dit, Guerlzoff avait ordonné de fermer les yeux sur tout ce qu'elle pourrait faire.
Mais au dehors une surveillance plus active que tout un régiment de police, plus pénétrante que les espions de Biren , lui est réservée : c'est le regard de sa mère. Le cœur de MariouUa lui avait fait pressentir que sa fille se préparait un malheur; et, depuis la tombée du jour, elle se tenait en sentinelle prés de la petite entrée du palais. Personne n'eût osé l'en chasser, car c'est un droit qu'elle a acquis au service de Lipmann.
La bohémienne est debout derrière une colonne, le cou tendu comme un pélican préservant ses petits d'un animal ravisseur ; de son œil unique, elle fouille les ténèbres, elle prête une oreille attentive au moindre bruissement. Le vent glacé de la Neva lui meurtrit le visage de ses ailes, la gelée l'étrcint jusqu'au cœur, Marioulla supporte tout ; un seul sentiment maintient encore dans sa poitrine un reste de chaleur : sauver sa fille 1 La pauvre femoie réchauffe ses mains tantôt sous ses bras, tantôt de son haleine; elle n'ose remuer dans la crainte de faire crier la neige sous ses pieds ; ses dents claquent l'une contre l'autre, ainsi que chiens
engourdis par le froid; ses idées ne forment plus dans son cerveau qu'un vague chaos au milieu duquel une seule se débat nette et claire : sauver sa fille ! On vient... deux femmes descendent l'escalier... Le vent agite vers elles la flamme de la lanterne; elle regarde, c'est Mariolizza : le cœur d'une mère ne saurait se tromper.
La bohémienne les laisse s'éloigner de quelques pas, puis en deux bonds, les rejoint :
— Où vas-tu, demoiselle? demande-t-elle d'une voix tremblante, en arrêtant la princesse par la manche de sa pelisse.
Mariolizza est tentée de s'enfuir, mais en reconnaissant l'organe delà bohémienne, elle s'arrête.
•— C'est toi ! dit-elle; comme tu m'as effrayée I Eh bien 1 tu as fait ma commission ?... il viendra?
Cette question fut un trait de lumière pour la mère.
— J'ai rempli ta commission. Tu n'iras pas plus loin t prononça Marioulla d'une voix sourde , mais ferme et impérieuse, et lui serrant le bras.
— Quelle majesté!... Lâche-moi : est-ce que cela te regarde ?
— Cela ! cela me regarde beaucoup. Ne bouge pas, te dis-je, ou je te couvre de honte : j'appelle du monde, je jette l'alarme au palais, dans toute la ville !
— Bohémieune maudite I tu veux de l'argent; je t'en ai trop peu donné?
— Je n'en ai pas besoin, j'en ai beaucoup. Regarde le ciel dans la direction de cette étoile, prononça Marioulia avec inspiration, puis entraînant la jeune fille à quelques pas de Grouchka, elle se pencha à son oreille et d'une voix sifflante, enrouée, ajouta :
— Je suis ta mère ! Rappelle-toi la tribu des bohémiens, rincendie de Jassy... l'enlèvement du janissaire, le pacha auquel tu fus donnée, ma figure mutilée pour qu'on ne reconnût jamais en moi ta mère; je suis là, partout; dès qu'un malheur te menace, je suis là. Aujourd'hui, c'est encore moi entre toi et Wolinski; encore moi, entends-tu?
Elle parlait, et ses paroles avaient la puissance, l'effrayante réalité, la majesté suprême du dernier discours d'un agonisant.
La princesse, stupéfaite et néanmoins convaincue que cette femme était sa mère, ne montra ni joie, ni tristesse, ne prononça pas un mot ; anéantie, elle reprit machinalement la direction du palais.
Mais la bohémienne était à bout de forces; les émotions douloureuses qu'elle avait subies en peu de temps, ses alarmes incessantes, les nuits sans sommeil passées à l'air froid, les joars sans nourriture, la pensée que sa fille serait désormais perdue pour elle, les
remords du coup dont elle l'avait frappée en lui disant ce qu'elle était, tout cela fit en un moment envoler sa raison.
Pauvre mère !
Nous avons raconté comment, dans son premier accès de démence, elle rencontra Wolinski, et la frayeur qu'elle lui causa.