VOILA CE QUE SONT LES HOMMES
Aussi tu me dois plus que de l'amour... tu dois m'aimer comme maîtresse et comme mère... entends-tu, Henri? il y ya de ton honneur... car c'est une chose sainte et sacrée qu'un tel amour. Sue.
Que lui dira Mariolizza pour sa justification, que peut-elle lui dire? Qu'elle a rencontré sa mère, la bohémienne, n'est-ce pas vrai?
Wolinski veut bien divorcer avec sa femme pour épouser la princesse, la favorite de l'impératrice, mais une bohémienne t
L'amour de la jeune fille s'élève au-dessus de toutes
132 LA iMÂISON DE GLACE.
les uttes, de tous les coups du sort ; pour lui appartenir elle deviendrait volontiers son esclave; mais son amour à lui, résistera-t-il à une pareille nouvelle?
Horrible nuit! avec quelle joie elle était partie pour ce rendez-vous , et quel rocher de Sisyphe , elle en avait rapporté pour toujours dans son sein f à la place des doux baisers qui l'attendaient elle avait trouvé le brûlant stigmate de la honte. Était-ce donc là la récompense des sacrifices auxquels s'était résolue la fougueuse enfant de l'Orient? Elle sanglote, elle inonde son oreiller de ses larmes, elle voudrait mourir ! mais non, la mort la séparerait à tout jamais de lui, et aucune douleur ne pourrait rivaliser avec celle-là !
Fille de bohémienne !...
A cette pensée, son sang révolté s'arrête, ses idées se troublent; mais est-ce vrai? Cela lui a-t-il été dit? Ces paroles n'ont-elles pas été prononcées pour la tromper, dans un but inconnu !
— Non, se dit Mariolizza, c'est vrai, c'est bien vrai t Je me souviens, comme d'un songe, d'un téléga * recouvert de toile; d'une femme aux chaudes caresses, d'un incendie; et là aussi cette femme; dans ma lutte avec le janissaire encore elle, toujours elle 1 Qui donc serait-ce, si ce n'était ma mère f ... Je m'explique main-
i. Se; te de chariot.
tenant son émotion lorsque je la vis la première fois à Pétersbourg ; les caresses qu'une mère seule, dans sa position, peut inventer, et qui me rendaient si honteuse, moi qui ne savais pas 1... Oh I avec quelle humble tendresse elle me baisait les mains, et je me demandais pourquoi une femme inconnue m'aimait autant. Pour l'argent de Wolinski, me disais-jel
Et comment mon cœur ne m'a-t-il rien dit? Qu'elle vienne maintenant, et ce sera moi qui lui baiserai les mains, qui les mouillerai de mes larmes 1... Mais que personne ne la voie, qu'il ne le sache pas 1 Du reste, elle ne l'exige point. Je me rends compte à présent de sa surveillance à mon égard, et de cet argent, rejeté comme s'il lui brûlait les doigts; cette nuit même ne prouve-t-elle pas son affection? Elle s'est défigurée pour moi, m'a-t-elle dit, pour qu'on ne me soupçonnât pas d'être sa fille. Un jour Wolinski me raconta avoir vu une femme qui me ressemblait étonnamment. C'était assurément d'elle qu'il parlait. Pauvre mèrei... comment t'ai-je payé ton dévouement ? par de honteuses commissions, par ma malédiction î... Reprends, Dieu de bonté, mes paroles inconsidérées!... Ma mère, pardonne-moi, bonne, malheureuse mère ! et malheureuse fille , car assurément nous sommes nées toutes deux sous un signe fatal.
Voilà ce que se disait Mariolizza à travers ses larmes.
lU LA MAISON DE GLACE.
A toutes les questions de Grouchka, elle répondait qu'elle était malade, que la bohémienne lui avait annoncé qu'Artemy-Petrowitz ne pouvait venir au rendez-vous.
L'effervescence de sa douleur fut enterrée cette nuit même dans son cœur. Mais dès le lendemain le ver de la mort s'y introduisit et commença son œuvre de destruction.
Mariolizza avait prédit juste à la bohémienne en disant :
— Le premier baiser me consumera.
Le lendemain de ces événements Wolinski, assis dans son cabinet, songeait au malheur de ses amis et se creusait la tête sur les moyens à employer pour faire tomber leurs chaînes et celles de la Russie.
La pierre confidente du jardin d'été lui avait répondu :
— Prochainement, très-prochainement, aujourd'hui, demain, ou jamais !
— Je ne vous cacherai pas, dit Zouda au ministre du cabinet, que je travaille comme deux et même comme trois; mais je ne puis encore vous nommer mes complices, ou ceux dont je suis le complice. Je vous dirai seulement que l'un est un homme et l'autre une femme.
— Je ne vous demande et ne veux même pas savois
qui ils sont; j'ai des craintes pour toub, pour moimême ; mais agissez promptement, quand cela devrait me coûter la tête.
— Oh f si Dieu le permet, nous sauverons votre tête. Nous sommes obligés de changer de tactique. Nous avons commencé, ainsi que vous le savez, par exaspérer Biren à l'aide de la statue de glace et autres . moyens, afin qu'il irritât Sa Majesté et la mît à bout de patience. Maintenant nous avons le projet de viser droit au cœur de l'impératrice par des attaques douces, insinuantes, qui ne l'effrayent pas, et que cependant elle ne puisse éviter.
Resté seul, Wolinski se replongea dans ses chagrins passés et ses tristes pressentiments. Sa tête se pencha sur sa poitrine, ses longs cheveux d'ébène tombèrent en mèches désordonnées autour de son beau et grave visage, formant un épais réseau à travers lequel ses yeux noirs lançaient le feu de son âme irritée.
C'est dans cette même attitude que nous l'avons vu lorsque, par centaines, des couples de divers points de l'empire étaient venus se faire passer en revue.
Y a-t-il longtemps de cela? G était avant la fête à l'occasion de laquelle avait lieu cette revue, et depuis cette époque par combien de soucis, d'émotions pénibles et douces avait passé son cœur t
Il revoyait en imagination défiler devant lui toutes
les phases de son amour insensé, et des larmes s'échappaient de ses yeux.
Le jour baissa ; les pensées succédèrent aux pensées, ses paupières s'appesantirent; il r'endormit.
Dans son sommeil il croit entendre dans la maison une agitation inusitée, un bruit de portes... Il ouvre les yeux et voit devant lui, éclairée par le jour tombant, une femme dans tout l'épanouissement de la jeunesse et de la beauté; ses grands yeux bleus, quoique couverts d'un voile de tristesse, reflètent un nuage d'amour; ses joues sont roses; ses cheveux blonds courent en boucles épaisses sur son cou de cygne. Dieu t est-ce une illusion?... C'est sa femme!... Wo-' linski n'ose faire un mouvement. Elle, comme une péri exilée des jardins enchantés, est là, debout à la porte; elle le regarde d'un air chagrin, scrutateur, suppliant, et n'ose avancer.
Jamais elle ne lui a semblé si belle f La pureté de l'âme, l'amour, et je ne sais quel sentiment plus idéal rayonnent en toute sa personne. Dans son trouble, Wolinski ouvre des yeux ébahis.
— Tu ne me reconnais pas, Artemy-Petrowitz? ditelle d'un ton d'humble reproche.
Des larmes glissent sur ton visage.
— Tu ne me renverras plus maintenant, à moins que tu ne me rejettes morte, foulée sous tes pieds; car.
sais-tu? tu perdrais avec moi ton enfant: je suis venue vers toi comme vers un mari et un père.
— Nathalia ! chère Nathalia ! eut à peine le temps de prononcer Wolinski, et déjà elle était dans ses bras. Il l'assied sur ses genoux, presse ses mains contre son cœur, lui baise les yeux et les lèvres. Elle s'enlace à lui comme un lierre, tantôt le serrant avec violence contre son sein, tantôt plongeant son regard dans ses yeux ; elle le caresse comme un enfant, enroule ses cheveux autour de son doigt rose, mêle à ses boucles noires ses boucles blondes. Elle ne peut croire à son bonheur,
— Cher Arlemy 1 dit-elle, émue d'une pure extase, je vois que tu m'aimes comme autrefois. Oh I combien ils ont menti, les cruels, quand ils ont prétendu que... Non, non, ma langue se refuse à répéter leurs inventions; je ne les crois pas 1 Peut-être voulaient-ils m'effrayer pour me faire revenir plus vite, mais tu excuseras mon retard, quand tu sauras ce qui en est cause.
Elle abaissa ses belles paupières, rougit comme une jeune tille.
— Vois-tu, ajouid-t-elle, prenant la main de Wolinski et l'appuyant près de son cœur: ici est notre enfant, tu es son père t
L'homme qui pour la première fois porte ce nom
peut seul comprendre toute la grandeur de ce mot, tout l'enivrement qu'il procure. Wolinski a peur de s'adonner à ce nouveau sentiment si inattendu ! Sa femme sait combien il désire un enfant, n'est-ce pas une ruse pour l'attacher davantage à elle?
Il hoche la tête avec une expression d'amour, mais d'incrédulité.
— Tu ne me crois pas, mon ami?... Elle indique dans le kivotU'image de la Vierge. — Crois-la î... tiens, pose ta main ici... Sens-tu remuer ton enfant? il appelle son père, il te félicite. Moi-même je n'y croyais pas quand je suis partie pour Moskou; longtemps je n'ai pu le croire. Mais le jour où j'ai su à n'en plus douter que j'étais mère, tu ne peux t'imaginer ma joie; mon bonheur m'absorbait. Je m'y plongeais entièrement, puis en d'autres moments la crainte de le perdre me torturait. Je recourus à Dieu et aux saints, les priant de veiller sur notre enfant.
Je suis allée à Troïtza implorer le miraculeux saint Serge; à Kiew, m'incliner sur les saintes tombes, prier au couvent de Nilof . Quel autre motif eût pu me faire rester si longtemps loin de toi? Mais partout, dans les temples de Dieu, sur les saints tombeaux, au couvent, tu ne m'as pas quittée, j'ai toujours prié pour toi, pour