‹ La maison de glaceChapitre 17 sur 35 · SE CONFIER A L'AMOUR · texte numérisé non relu

SE CONFIER A L'AMOUR

Lorsque Zouda prédisait que de l'amour de Mariolizza on pourrait faire une échelle montant jusqu'au ciel, il n'avait point tort; aussi, profitant de cet amour pour la réalisation de ses projets, il écrivit à la princesse la lettre suivante :

« La situation dans laquelle se trouve M. Wolinski m'oblige à m'adresser à vous sans détour. Je suis Zouda, son secrétaire et son ami; il n'a aucun secret pour moi ; ce titre sera un motif suffisant pour que vous m'écoutiez.

« Vous n'ignorez pas que les amis d'Artemy-Petrowitz sont enfermés à la forteresse pour avoir tenté le renversement de Guertzoff de Courtaude, et attendent pour être mis en liberté le bon vouloir du duc.

€ Artemy-Petrowitz a dans ce moment besoin qu'une main puissante, influencée par l'amitié ou par l'amour, étende sur lui sa protection et détourne le péril imminent dont il est menacé. Il faut pour cela une personne

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énergique, douée d'une grande force de volonté, courageuse en face de tout danger. Je suis d'avance convaincu que vous me direz :

« — C'est à moi, rien qu'à moi que cette tâche doit être dévolue.

« Aussi c'est à vous, princesse, à vous, grande et noble de sentiments, que je confie cette démarche, que vous seriez jalouse de voir accomplir par d'autres. Peut-être ces papiers n'aboutiront-ils qu'à être jetés au feu, mais nous devons user du dernier moyen qui nous reste pour sauver un homme qui vous est cher, et je puis ajouter indispensable à la Russie.

« Je ne vous parlerai point de la gloire du pays, mot que vous ne comprendriez pas à présent. Je ne veux vous exposer que le danger d'un homme aimé, invoquer pour lui votre cœur, qui certes ne me refusera pas ce que j'en attends. Pourquoi vous dirais-je que votre apparition à Saint-Pétersbourg, votre esprit, votre beauté, que nul ne peut voir indifféremment, me plongèrent dans la tristesse et le chagrin, en détachant de nous un homme éminent, en faisant tomber la pierre angulaire de l'édifice commencé par lui pour sauver la patrie?

t Du moment où il vous connut, il négligea les plus saints de ses devoirs : il oublia sa femme ses amis, son honneur, son Dieu!

« Ses adversaires protégèrent sa faiblesse, ou plutôt sa passion, afin de s'en faire une arme pour leur cause.

€ Pourquoi vous dirais-je ces choses, que votre cœur ne saurait encore comprendre; qu'il traiterait de chimères? Non, je ne viens pas vous dire : Rendez-le à la sainteté de ses devoirs I Je viens seulement vous prévenir que l'homme que vous aimez est en danger; que vous pouvez le sauver de la chute, de l'humiliation, plus horribles pour lui que la mort.

« Les moments sont précieux; voici ce dont il s'agit :

« Vous trouverez ci-joint deux papiers. Arrangezvous de façon que l'impératrice les voie et les lise, mais sans que Biren soit avec elle.

« L'amour vous bénira pour cette démarche, que la Providence vous envoie, et qui, pour votre nature d'élite, ne peut être que bien douce à remplir.

c Dans le cas où l'impératrice vous demanderait de qui vous tenez ces papiers, vous diriez qu'en feuilletant un livre laissé chez vous par votre professeur Tréliakowski, vous les y avez trouvés, ainsi qu'un billet que je vous envoie aussi. Nous arrangerons une réponse à Trétiakowski, dans le cas où Sa Majesté voudrait l'interroger.

i Je remets entre vos mains le sort de A. P. »

« Si vous aimez l'impératrice (était-il écrit dans le

billet), si sa gloire et son repos vous sont chers, faiteslui tenir les papiers qui se trouvent entre les feuillets ^ du livre de Tréliakowski, mais agissez avec prudence et assurez- vous du moment où l'astucieux Biren ne sera point avec elle. *

Ces envois passèrent des mains du nègre de Wolinski dans celles non moins noires de son amie du palais, et personne ne put être témoin des vagues que cette missive souleva dans la poitrine de Mariolizza.

Combien lui est chère la mission qu'on l'appelle à remplir!... A personne, pas même à %a femme, n'est confié le dépôt qui doit le sauver. C'est à elle, à elle seule!... La Providence sait jusqu'où va son amour, et l'élève en lui procurant les moyens de le prouver! Elle oublie Fon chagrin, l'affreuse nuit, sa mère; son bien-aimé Arlemy-Petrowitz est là, tout entier avec son salut, son repos, son honneur, sa vie! Qu'importe à la jeune fille de n'être qu'une bohémienne, n'est-elle pas au-dessus de tous? Le salut d'un homme aimé ne lui est-il pas confié?

— Il saura, se dit Mariolizza, que c'est moi, moi seule qui aurai tout fait pour lui. Demandez encore n'importe quoi en son nom, monsieur Zouda, et vous verrez si quelque chose peut ne point me réussir.

Et les yeux de cette admirable créature rayonnent d'un feu céleste, ses joues se colorent. Avec quel ea

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