‹ La maison de glaceChapitre 18 sur 35 · II · texte numérisé non relu

II

tbousiasme elle essaye sur sa tête la couronne d'épines çui lui est offerte avec tant de prodigalité 1

Que faisait Wolinski pendant ce temps?

Il oubliait l'enfant du fatalisme dans les embrassements de celle qu'il avait naguère trompée pour elle.

Qu'était donc devenu cet amour ardent, insensé?... Vous le devinerez aisément. Dans ce cas encore Zoucla ne s'était point trompé.

C'était le soir, à la cour.

L'impératrice avait été toute la journée en proie à un trouble inusité. Dans ses oreilles et dans son cœur résonnaient les hardis discours des gentilshommes.

L'infortune de la Russie, — eût-elle été exagérée de moitié dans les tableaux qui lui fin avaient été faits, — oppressait son cœur malade et torturé par l'indigne objet de son attachement. Elle ne se sentait pas assez forte pour secouer le joug auquel elle s'était livrée.

Biren, comprenant parfaitement ce qui se passait en elle, fut toute la journée rempli de prévenances, l'entoura de soins, et chercha par tous les moyens à dissiper les nuages qui obscurcissaient le front de Sa Majesté. A cet effet un tir fut organisé dans la galerie, des cartes, divers jeux; mais rien ne parvint à l'égayer.

Enfin elle dit h Guertzoff que, se sentant très-souffrante, elle désirait rester seule; et s'appuyant sur le

bras de la princesse, elle passa dans sa chambre à coucher.

— Mon enfant, dit-elle, se dirigeant vers un fauteuil posé près de son lit, comme ton cœur bat f je sens ses pulsations sous mon bras; n'es-tu pas malade?

— Je me porte bien, répondit Mariolizza «nue en voyant approcher le moment solennel où devait se décider le sort de l'homme qu'elle aimait; je me porte bien, mais je suis inquiète pour vous.

Pour toute réponse, Anne Ivanowna lui serra affectueusement la main, puis s'approcha du fauteuil, sur lequel elle se laissa lourdement tomber. Elle voulut appeler une femme de chambre pour lui avancer un second fauteuil sur lequel elle avait l'habitude d'étendre les pieds, mais Mariolizza, avec une douce obstination, remplit cet office et, se mettant à genoux, lui frictionna la plante des pieds, ainsi qu'on le faisait m.atin et soir pour soulager ses douleurs. Les soins de la jeune fille parurent évidemment agréables à l'impératrice. Elles étaient seules dans la chambre; le silence n'était troublé que par les soupirs de la malade; la lumière des candélabres, reflétée par les tentures bleues, projetait sur son pâle vidage des nuances de mort; ses paupières fatiguées se baissaient, et comme pour donner plus de force à ce lugubre tableau, le lit près duquel elle était assise paraissait, avec ses hautes drape-

ries, un catafalque prêt à renfermer celle qui avait été une souveraine. Fixant attentivement ses yeux, suivant les mouvements de ses lèvres, la princesse semblait veiller une âme prête à s'envoler de son enveloppe charnelle.

Qui eût pensé, en les voyant, que ces deux femmes, dont l'une, affaissée sous le poids de sombres pressentiments, portait sur toute sa personne l'empreinte de la mort; dont l'autre, jeune il est vrai, mais frêle, appartenant tout entière à l'amour, ne comprenant rien au delà, fille d'une bohémienne, renfermaient en elles le puissant destin d'un empire? Pendant quelques minutes leur silence ne fut point interrompu.

— Mon Dieu, pria la princesse mourant de terreur à l'idée de laisser passer l'occasion favorable pour remettre les papiers, mon Dieu, inspire mon cœur!

L'impératrice ouvrit les yeux et dit :

— Assez, ma chérie; merci, je suis mieux. Mariolizza, toujours à genoux, lui saisit une main

qu'elle porta avec transport à ses lèvres; ses lèvres étaient froides, et l'impératrice sentit tomber sur sa main quelque chose de chaud.

— Que t'nrrive-il? Tu pleures, je crois?

— Souveraine, quand je vois qu'à part les maux i physiques vous avez encore d'autres souffrances; quand Ides gens qui vous sont dévoués me l'affirment en me

donnant les moyens de vous sauver, que dois-je faire?

— Encore quelque calamité nouvelle I... annonce-lamoi t s'écria l'impératrice, détachant du dossier de son fauteuil son corps affaibli.

Mariolizza sortit les papiers de son sein, et les lui tendant, raconta exactement, avec vivacité, ce qu'on lui avait recommandé de dire. Des mains tremblantes prirent les papiers et, après s'être fait assurer que nul n'était derrière la porte, l'impératrice en commença du regard la lecture.

L'un de ces papiers était la pétition authentique de Gordenko, pour laquelle on l'avait gelé, torturé la bohémienne, fusillé Grosnott, persécuté et mis à mort tant de gens.

t Cela parviendra à l'impératrice, avait dit en expirant la victime; j'ai remis ma pétition à Dieu. »

Et Dieu, en effet, entendit cet appel fait au seuil de l'éternité, reçut cet engagement de la terre au ciel, le sauvegarda de toutes les ruses humaines et le fit parvenir à son adresse.

Quelles foudroyantes vérités ce papier contenait sur Biren 1

Avec quelle clarté les preuves évidentes de sa dureté et de son avidité étaient mises sous les yeux!

« Oui, ton cœur saignera, gracieuse souveraine, était-il encore dit dans ce rapport, lorsqu'il apprendra

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les moyens employés journellement pour augmenter les fonds de la caisse des arrérages, dont les comptes sont confiés sans contrôle à Biren, et qui ne servent qu'à l'enrichir.

« Le bâton, la verge, les plongeons dans Teau glacée, la nourriture salée sans boire, mille cruautés que les suppôts de l'enfer sauraient seuls inventer et appliquer, sont journellement, avec impunité, employés contre la vérité persécutée.

a Sur mille exemples, puissante souveraine, je n'en choisirai que deux, qui te prouveront combien les percepteurs des contributions devraient être attentifs à leurs actes, et qui inspireront à ton cœur le remède à employer pour prévenir ou réprimer leur cruauté; pour leur faire distinguer dorénavant le malheureux incapable de payer, par des circonstances indépendantes de sa volonté, de celui que l'obsLinaLion, la fainéantise, le vice, mettent hors d'état de les satisfaire.

« Que par tes ordres puissants soient allégés les malheurs de ceux qui sont chargés de nombreuses familles, de ceux qui par les maladies sont privés du travail des mains, de ceux que Dieu éprouve par des calamités envoyées d'en haut.

« Qu'on donne à l'épizoolie du bétail; à l'incendie une demeure; à la disette un morceau de pain.

« Que les exécuteurs des lois se rappellent qu'ils ont affaire à des hommes et non à des choses prêtes à tout supporter.

« Au village de N... N..., le jour même de Noël, arrivèrent les percepteurs. La sainteté de ce jour aurait déjà dû les porter à la clémence; au contraire, ils parurent avoir choisi la plus solennelle d'entre les fêtes chrétiennes pour tyranniser l'humanité, dont le Christ lui-même avait pris ce jour-là l'image

< Ils se dispersèrent dans le village, semblables à un innombrable troupeau de loups, exigèrent les arrérages, les taxant suivant leur volonté, imposèrent des amendes, choisireni du bétail, des instruments agricoles, prirent du blé dans les granges, maltraitèrent impitoyablement ceux qui, malgré leur volonté, n'étaient pas en mesure de les satisfaire. Le bruit des coups de bâton S3 mêla aux pleurs et aux gémissements.

« Sur le père d'une nombreuse famille, dont il était l'unique soutien, on exerça tous les moyens bircniens, mais à chaque nouveau sévice, il répondait :

a Qu'il avait six enfants plus petits l'un que l'autre, sans mère, et qu'il ne parvenait même pas à leur donner du pain.

f Tu mens, tu dissimules, crièrent les percepteurs, qui tinrent conseil sur la nouvelle torture à lui in- Qiger.

« — Mes pères, je payerai, supplia l'infortuné, laissez-moi seulement aller jusqu'à ma chaumière.

c Sur cet engagement, on interrompit les nouvelles mesures prises à son égard.

« Le cœur endurci par la souffrance, il rentre cïiez lui ; ses enfants accourent à sa rencontre, lui demandant du pain.

« A l'instant, dit-il, vous en aurez tous; et, furieux, il saisit sa hache et massacre toute sa famille. Un enfant de six mois, couché dans son berceau, s'éveille aux cris ; de sa main sanglante, il le prend par les pieds, l'apporte sur le seuil de la cabane, et, avec un effroyable éclat de rire, lui écrase la tête contre celle du percepteur en chef.

« — Donnez-moi ma quittance, brigands t crie-l-il, voilà six âmes de moins sur votre compte t

a Une semaine après le village était désert; tous les habitants avaient émigré dans les bois de Pologne.

« Dans un autre village, en semblable cas, un père mena ses cinq enfants dans les champs, — c'était en hiver, — et sans se laisser émouvoir par leurs pleurs, il les gela tous.

« — J'aime mieux me vouer seul à l'enfer, dit-il, mais vous sauver des tortures de Biren ! »

Le second papier donné à Mariolizza renfermait la

description des tortures qu'avait subies Gordenko et leur résultat

Pendant sa lecture, l'impératrice mouillait son mouchoir de ses larmes.

— Comme on nous trompe! dit-elle en sanglotant, le ne soupçonnais pas la centième partie de tout cela. Comme on opprime mon pauvre peuple et en mon nom!... Un homme vivant... presque sous mes yeux... une statue de glace!... Mon Dieu ! on peut k peine croire de pareilles choses... Et voilà ce dévouement, cet amour pour moi!... tout cela n'est qu'une basse cupidité, que le désir de gouverner chacun, sans en excepter moi-même 1... il est temps d'y mettre lin !... Mon Dieu! pardonne-moi mes péchés et ne me refuse pas ton puissant secours en ces jours difficiles!

— Chérie, ajouta-t-elle, silence complet sur tout ce que tu sais de ces papiers, sur cette soirée; je veux rassembler mes forces... pour punir... 0 combien il est dur de ne pouvoir mettre sa confiance en personne, de ne pas avoir un ami! El voilà la couronne qu'on envie tant!...

L'impératrice se remit à sangloter.

— Artemy-Petrowitz Wolinski 1 s'écria la princesse avec exaltation, reprenez votre confiance à celui qui en est indigne et investissez-en celui qui mérite à tous égards les faveurs d'une souveraine. Confiez-lui la di-

iU LA MAISON DE GLACE.

reclion des affaires de la Russie, et vous verrez la gloire, le bonheur se répandre sur votre peuple, vous entendrez chacun bénir votre noml

Étonnée du trouble extraordinaire, de Témotion, de la force des paroles de Mariolizza, Anne-Ivanowna la regarda fixement; la jeune fille rougit et baissa les yeux.

— Infortunée, prononça tristement l'impératrice en hochant la tète, ce démon a déjà trouvé moyen de l'ensorceler. Le sort fatal ne l'a pas épargnée ! Oh! prie, prie Dieu! Maintenant appelle une femme de service; toi et moi avons besoin de repos.

Mais la princesse ne bougea pas ; pensant au trouble dans lequel l'avaient plongée les paroles sagaces de rimpératrice, elle calcula, non sans justesse, que si ce soir même, immédiatement après la lecture des papiers, le pas en faveur de Wolinski n'était point définitivement franchi, plus tard rien ne se ferait. L'amour, surtout un amour comme l'était le sien, rend téméraire ; aussi s'écria-t-elle d'une voix émue :

— Souveraine, donnez ordre de délivrer...

— Les amis de Wolinski? interrompit Anne ïvanowna, comme effrayée de cette demande : à présent... la nuit?...

— Oui, Majesté, tout de suite. Dieu vous enverra de meilleures rêves et allégera votre cœur.

1 A MAISON DE GLACE- loo

Elle parlait avec une si chaleureuse persuasion, baisait avec tant d'affection les mains de l'impératrice, que celle-ci ne put résister plus longtemps. Elle se fit donner un encrier, une plume, du papier, et écrivit au commandant de la forteresse l'ordre d'élargir les trois seigneurs qui y avaient été enfermés le jour du spectacle de l'accouchement de la chèvre.

Cinq minutes après elle eût voulu faire rebrousser chemin à l'envoyé porteur de Tordre, tant étaient grandes l'irrésolution du caractère d'Anne Ivanowna et la crainte que lui inspirait son acte d'émancipation de la tutelle du favori.

Mais il était trop tard !

Les amis jouissaient déjà de leur liberté, et, persuadés qu'en même temps qu'elle avait eu lieu la chute du favori, ils en bénissaient l'impératrice; el avec quelle pure reconnaissance, quel atlendrissement, quelles larmes de joie pria la princesse lorsqu'elle se fut retirée dans sa chambre I

•— C'est à moi, à moi que ses amis sont redevables de leur liberté ! Oh ! mes seules préoccupations seront désormais son bonheur, sa gloire, disait-elle, et son âme s'illuminait aux rayons brillants de sa joie.

Et lui?... Il l'oubliait dans les embrassements do celle qu'il avait naguère trompée pour elle.

:\'o LA MAISON DE GLACBL-

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