COUP FRAPPE
Si ce n'est pas ainsi, c'est une noatella calamité ou une nouvelle guerre.
Celte nuit même Birenfut instruit de l'ordre qu'avait reçu le commandant du fort Petropawlawsky. Sa fureur ne connut pas de bornes; il ne savait qui soupçonner; il se demandait quel avait pu être l'instigateur de cette mesure prise sans que lui, Biren, y eût donné son consentement. A toutes les questions qu'il fit on ne put que lui répondre que nul, après son départ, n'était entré chez l'impératrice, qui était restée seule avec la princesse Lehemiko; que cependant, lorsque l'on avait aidé Sa Majesté à se mettre au lit on avait remarqué ses yeux rougis de larmes, tandis que la favorite, en se retirant, avait sur le visage une expression de joie peu ordinaire.
— Oh ! je me vengerai de celte infernale créature I car, à coup sûr, c'est son ouvrage, répétait Guerlzofï,
se mordant les ongles jusqu'au sang et marchant à pas précipités dans son cabinet, qu'il arpenta jusqu'au matin de long en large, comme un soldat en faction.
Dès que l'heure le permit il parut au palais, l'air morne et silencieux. Sa Majesté l'accueillit avec une froideur et une contrainte marquées. Craignant de demeurer seule avec lui, elle ordonna à la princesse de ne point la quitter. De l'une et de l'autre part, aucune allusion ne fut faite à l'élargissement des trois gentilshommes. On parla vaguement pourtant de la fête que l'on préparait pour la noce de Koulkowski.
— Quand aura-t-elle lieu? demanda l'impératrice.
— Cela dépend entièrement de M. le ministre du cabinet, répondit Biren ; je ne sais quand il lui plaira d'en fixer l'époque. Une ombre de mécontentement passa sur le visage d'Anne Ivanowna.
— Je crois, au contraire, que ce sera pour quand il me plaira, et pour vous prouver combien il mettra d'empressement à se rendre à mon désir, je fixe la cérémonie pour demain.
Sur l'ordre qu'elle en reçut, la princesse écrivit immédiatement à Wolinski dans ce sens ; l'impératrice signa, et la lettre fut envoyée.
Biren, en proie au plus violent dépit, sans égard pour les oreilles impériales, ne se donnait pas la peine de comprimer sa respiration bruyante et saccadée.
— Votre désir! ajouta-t-il avec un sourire ironique; car j'ose vous affirmer qu'un ordre de Votre Majesté serait blessant pour lui. Il l'a notifié devant O&lermann et Munich, en se servant des plus hardies expressions.
— Les actes prouvent mieux que les paroles; en attendant permeitez-moi de ne point vous croire. Du reste, je remarque que depuis quelque temps vous mettez un acharnement particulier contre le ministre du cabinet, qui est entièrement dévoué à ma personne et au bien de la Russie, et qui ne le prouve pas en paroles seulement. Ne serait-ce point depuis le jour où il a posé en évidence votre statue de glace?
Ici elle regarda fixement Guertzoff.
Guerlzoff de pâle devint livide.
Se préparant a faire tomber sur la tête de Wolinski le coup qu'il lui ménageait depuis si longtemps, mais cependant honteux de faire rougir en sa présence la jeune fille victime de sa dénonciation, honte que du reste il devait vite oublier :
— Permettez, dit-il, que la princesse s'éloigne.
■— Ma Lehemiko restera prés de moi, répondit l'impératrice, avec une fermeté qui lui était peu ordinaire.
— On vous trompe.
— Je le sais; mais ce n'est point Wolinski.
— C'est précisément lui. Sous l'aile des colombes
éclosent les dénonciations contre un serviteur dévoué (il regarda d'un œil significatif la princesse, qui rougit). Prenez garde, Majesté, que le vautour ne s'abatte sur votre trône.
La figure de l'impératrice exprima le doute et la timidité.
— En attendant, continua Guertzoff, ce vautour veut me crever les yeux afin que je ne puisse voir ses odieux projets; mais il lui faudrait boire auparavant le sang de mon cœur! Il est enfin temps que je parle t Je ne puis plus longtemps endurer les humiliations que je vous ai jusqu'à ce moment cachées par égard pour votre santé. L'un de nous doit céder la place à l'autre, mais en y laissant sa vie, car j'estime voire faveur à un prix trop élevé pour la céder à bon marché. Il faut que Votre Majesté m'entende sur-le-champ; je le demande, je l'exige.
— Plus tard.
— Ce sera bientôt, je l'espère!... Il est vrai qu'aujourd'hui le moment est peu propice, votre pitié aura à s'exercer sur d'autres que sur moi; sa femme va sans nul doute venir se jeter à vos pieds et...
Ces paroles firent affluer le sang à la tête de Mari 3lizza, ses yeux se voilèrent, elle vacilla.
— Sa femme est donc arrivée ? demanda l'impératrice.
— Hier soir, et sans aucun doute elle aura de suite appris ses liens avec une indigne...
L arme de la calomnie était entrée droit dans le cœur de l'infortunée jeune fille; elle n'eut pas la force d'en supporter le coup; sa poitrine s'enflamma, son cœur parut se déchirer, elle toussa, et son mouchoir, qu'elle porta à ses lèvres, se colora d'une tache rouge, sceau indélébile dont la mort cacheté ses messages! Comme la destinée lui fait chèrement payer une minute de bonheur terrestre 1
Guertzoff se félicitait déjà de sa dureté, en voyant l'impératrice prête à pencher en sa faveur; mais la cruauté avec laquelle il venait de terrasser la favorite lui fit instantanément perdre le terrain qu'il avait reconquis, et une nouvelle barrière s'éleva entre eux. Le but auquel visait l'arme empoisonnée s'était trop clairement fait voir ; les accusations, le lieu, étaient mal choisis. L'impératrice, remarquant l'affreuse situation de la princesse, la prit en pitié et se rangea du côté de l'infortune. Elle n'eut pourtant pas le courage de la mettre, en l'éloignant, à l'abri des horribles allusions du favori. Craignant d'entendre de celui-ci quelque fait accusateur contre sa protégée, ne voulant pas, par quelque triste évidence, renoncer à celte dernière affection de son cœur, d'un ton ferme et froid, elle mit la conversation sur un autre sujet.
LA MAISON DE GLACE. IfiJ
On annonça Wolinski. En entendant son nom, Mariolizza parut revivre, toutes les forces de son âme se réveillèrent en elle. Artemy-Petrowitz entra. Que ne vit-il le regard qui raccueillitf C'était tout un hymne d'amour I La prière, l'espoir, la crainte, la reconnaissance, que ne renfermait-il pas? C'était l'amour terrestre avec ses élans, ses feux 1 C'était l'amour céleste avec son insondable immensité, ses mystérieuses jouissances !
Encore un regard !... Oh ! celui-ci vous eût fait tressaillir, eussiez-vous eu en vous le froid glacé de la mort !
Artemy-Petrowitz s'avança, et soit sous l'influence de son nouvel amour pour sa femme, soit préoccupé des derniers événements, il ne tourna pas les yeux vers la jeune fille. ^
— Il me boude sans doute, pensa Mariolizza, pour avoir manqué au rendez-vous que j'avais fixé! En elTet, in'esl-il point en droit de croire que je me suis jouée de lui? Peut-être aussi est-ce pour me mettre à l'abri des Wpçons... Ohl un seul regard d'amour et peu m'importe d'être perdue après !
Mais elle n'obnnt pas ce regard.
— Artemy-Petrowitz, prononça l'impératrice d'une voix caressante, avez-vous lu ce que je vous demande?
^ Vos désirs seront remplis. Majesté.
— Demain?
— Demain, à l'heure qu'il vous plaira de désigner.
— Entendez-vous, Altesse?
— Est-ce donc la première fois qu'il arrive au ministre du cabinet de s'abuser sur une chose impossible, est-ce la première fois qu'il parle aussi inconsidérément? dit Biren, incapable de maîtriser son irritation.
La colère bouillonna dans le sein de Wolinski ; il fit un violent effort sur lui-même et répondit le plus calmement qu'il put :
— Rendez grâce à la présence de Sa Majesté, qui m'empêche de vous payer insolence pour insolence. Wolinski n'a jamais manqué à sa parole, même envers vous, cela lui eût-il coûté la vie.
— Mais savez-vous bien, mon cher monsieur, ce qui se passe parmi les gens que vous êtes chargé d'équiper et de faire figurer à cette fête?
— Je suis plus au courant que vous ne le croyez, mon cher monsieur : je sais qu'il vous a été agréable que l'un d'entre eux , précisément un Petit Russien, fût retranché du nombre des vivants. Mais pour vous, monsieur, un homme de plus ou de moins, cela vaut-il la peine qu'on en parle I n'y a-t-il pas assez de Russes !... Vous vous êtes cependant empressé de changer vous - même son enveloppe charnelle en statue de glace.
LA MAISON DE GLACE. ir.
— Fables que tout cela ! fables inventées la raille et deuxième nuit par votre adorable captive pour égayer votre spleen et vous sauvegarder de la colère de notre très-juste souveraine.
— Vous cherchez à distraire par la calomnie votre imagination et votre brave conscience, effrayées toutes deux par les écrits tumulaires de vos victimes. Que ne faites-vous de la Russie un immense mausolée t
— Mon Dieu, ces insolents oublient si bien ma présence que ma tête se fend de leurs cris. Je vous ordonne à tous deux de vous taire, s'écria l'impératrice d'un ton irrité ; je démêlerai toutes ces choses en leur temps.
— Tous vos acteurs sont-ils prêts ? demanda, après quelques instants de silence, l'impératrice d'une voix radoucie, s'adressantà Wolinski.
— Tous, Majesté.
— Encore un mensonge, cria Biren.
— Prouvez-le.
— La bohémienne Marioulla a perdu hier la raison (à ces mots la princesse, se sentant défaillir, se leva pour s'éloigner et ne put faire un pas); la police a été obligée de l'enfermer.
— Cest la même qui... commença l'impératrice.
— Qui a dit la bonne aventure à Votre Majesté, interrompit Guertzoff.
— Elle est devenue folle...
Et rimpératrice ne continua point sa phrase, car au même instant on entendit le bruit sourd d'un corps qui tombe.
Tous se tournèrent du côté de la princesse Leliemiko.
La princesse, aussi immobile qu'une statue de marbre, était étendue sur le sol.
— Dieul on l'a tuée! s'écria Wolinski pressant convulsivement son front de ses mains et s'élançant au secours de la jeune fille.
Biren le suivit.
L'impératrice, quoique effrayée et tremblant de tout son corps, tira violemment le cordon d'une sonnette, et d'un geste énergique indiqua la porte à Guertzoff et au ministre du cabinet en disant :
— Je vous prie de vous départir de vos soins affectueux. On ne vient pas pleurer sur les cheveux de la tête qu'on a coupée; retirez-vous!
— Je ne m'en irai pas, Majesté, fit Wolinski à genoux devant la princesse et lui tenant les mains, qu'il cherchait à réchauffer de son haleine.
— Me forcer à contempler de telles ignominies ! vous voulez être compté comme rebelle? Ne me faites point réitérer mon ordre 1 dit sévèrement l'impératrice.
LA MAISOiN DE GLACE. 165
Durant cette orageuse discussion entre un sujet et sa souveraine, Biren se tenait près de la porte. Une femme de service parut.
— Maintenant je puis partir, dit Wolinski, qui se leva, jeta un dernier regard sur la princesse, et s'éloigna suivi de Biren.
A peine le seuil franchi, Biren, contemplant son ennemi plongé dans une profonde douleur, lui dit avec ironie :
— Admirez votre ouvrage I Wolinski ne répondit rien.
Peut-être, abattu par le coup qui venait de frapper la princesse, n'entendit-il pas cette mordante remarque, peut-être la trouva-t-il juste, car, de quelque côté que le passé se représentât, il lisait : récompense méritée...
La tache sanglante qu'il avait vue sur le mouchoir blanc de la jeune fille à laquelle il avait enlevé le repos, la joie, le bonheur, peut-être la vie, la folie de la bohémienne qui aimait tant la princesse, qui lui était attachée par quelque lien mystérieux, tout cela, il ne pouvait se le cacher, tout cela était son ouvrage.
La route avait été bordée de roses, mais son enfer commençait sur cette terre !... Une fois hors du palais, il se trouvait dans la situation d'un homme qui, arrivé devant une montagne, entendrait parvenir à ses oreille-:
les cris de détresse de son meilleur ami; ses gémissements sous le couteau des assassins résonnent dans son cœur, il veut s'élancer à son secours, mais la haute montagne les sépare; il lutte, puis tout se tait, tout se calme, et le silence se rétablit.
Ou bien encore on aurait pu le comparer à un homme qui, dans un accès de folie, tue l'être qu'il aime le mieux, puis, la raison lui revenant, il se souvient et reste immobile devant le cadavre, contemplant son ouvrage.