II
L'amour véritable est crédule, Nathalie Andre\Mia ajouta foi à ces paroles, mais exigea qu'il renouvelât son serment devant le crucifix, et lui, comme devant l'autel, répéta mot à mot ce que lui dictait Nathalie.
En ce moment, il se croyait fermement loyal devant elle et devant Dieu.
Son amour pour Mariolizza, après avoir passé par tant d'épreuves, n'avait réellement laissé en lui qu'une profonde pitié pour sa victime. Mais, par cette pitié, sa conscience réveillée se voyait entourée de tant d'embûches, de tant de pièges, que la mort seule lui paraissait un refuge certain.
Aimait-il bien réellement sa femme ? Certes, il la chérissait depuis qu'il avait appris qu'elle serait bientôt la mère de son enfant; mais un sentiment pur, élevé, pouvait-il véritablement trouver une place dans ce cœur en proie à toutes les passions tumultueuses?
Nathalie était douée d'une foi profonde, et la prière seule la calmait dans toutes les situations de sa vie, joie et douleur. Aussi, des que son mari l'eut tranquillisée, elle le quitta et, se retirant dans la chambre à coucher, elle pria avec ferveur, demandant à Dieu de lui conserver l'amour de son mari, seul bien auquel elle tenait en ce monde.
Après avoir calmé sa femme, Wolinski voulut de même apporter quelque soulagement à la pauvre en-
fant jetée par lui sur le lit de mort. Sa conscience lui dictait celte démarche. Il se mit à sa table et commença une lettre à Mariolizza. Mais au plus léger bruit, à chaque pas qu'il entendait dans la chambre voisine, il tremblait comme un faux monnayeur.
Ne serait-ce pas elle qui revient?... Si elle allait le surprendre écrivant à sa rivale f... Artemy-Pelrowitz a peur du bruit de ses propres mouvements. Le ministre si hardi naguère en face des menaçants satellites du favori, si courageux devant le feu, l'exil, la prison, la mort, rempli d'audace dans ses moindres démarches, tremble aujourd'hui comme un enfant.
Il se lève, et donne un tour de clef à sa porte.
L'encre de la lettre s'efface sous les larmes qui l'arrosent. A peine quelques lignes sont-elles écrites, que l'on frappe à la porte.
Wolinski essuie ses yeux, glisse à a hâte la lettre sous une liasse de papiers et ouvre d'une main tremblante d'émotion.
Un domestique annonce que le comte Soumine- Koupchine, Peroquine et Chtchourkoff demandent à être introduits auprès de Son Excellence.
Maudits soient-ils pour leur visite inopportune ! La politique et ses amis sont dans ce moment aus-si désagréables à Wolinski que l'était pour les anciens Russes une invasion de Tatars.
Néanmoins il les fait prier d'entrer.
Ils sont venus pour le remercier de son *inlercession en leur faveur près de l'impératrice et se réjouir du triomphe de la bonne cause, qui paraît s'affermir.
Qu'ils étaient tous loin de se douter qu'ils ne devaient leur liberté qu'à la princesse moldave t
Wolinski avoua qu'il n'était pour rien dans cette affaire et l'attribua uniquement au bon cœur de l'impératrice.
Cet entretien vit se renouveler un serment solennel, par lequel les amis s'engageaient à une démarche définitive contre l'ennemi de la Russie, pour l'écarter des affaires de l'empire. En cas d'insuccès, ils se proposaient d'exiger qu'on les enfermât derechef dans la forteresse.
Comme le lûaitre de céans fut heureux quand ces visites le quittèrent 1
Il termina sa lettre.
L'Arabe eut ordre de la faire parvenir sur l'heure , coûte que coûte.
Lorsque la princesse eut repris connaissance et que l'impératrice, rassurée, la quitta, sa femme de chambre Grouchka lui donna une commotion électrique parle seul attouchement de sa main ; il est vrai que cette main tenait un petit papier froissé, talisman puissant,
destiné à la rendre à la vie, à la vie pleine et entière de son amour !
En même temps furent prononcées ces paroles magiques :
— De la part d'Artemy-Petrowitz.
La jeune fille parut se réveiller de la tombe à la voix d'un chant céleste ; ses yeux reprirent leur éclat, son cœur palpita.
— N'importe ce que contienne ce billet, pensa-t-elle, le baisant avec transport, il me rend heureuse en me prouvant qu'il a pensé à moi.
En soupirant, elle en commença la lecture :
€ Insensé que je suis ! où t'ai-je conduite?... Est-ce donc là le paradis que je t'avais promis? Que dois-je faire pour te rendre à ton repos et à ton bonheur d'autrefois? Dis-le-moi, bien chère, bien-aimée Mariolizza; dis-le-moi. Un mot, un désir de toi, et j'obéis, cela dût-il me coûter la vie, dussé-je expier cette obéissance par tous les chagrins de ce monde et de l'autre t
€ Rassure mon cœur : écris - moi , ne fût-ce qu'un mot sur ta santé. Au nom de Dieu, soigne-toi, reprends des forces pour de meilleurs jours; sinon je raye du nombre des vivants moi, ma femme, tout ce qui porte mon nom ou pourrait le porter.
« Je ne m'endormirai pas avant d'avoir une réponse. •
La princesse écrivit :
« Tu m'avais promis le paradis sur la terre et tu me l'as donné.
« Est-ce donc ta faute s'il ne peut être éternel ? tu n'es pas Dieu I
« Les moments de bonheur que j'ai goûtés sont passés, il est vrai ; mais mille chagrinsprésents ne sauraient me les faire oublier. De ton côté, tu ne me dois rien, car tu m'as donné plus que je n'espérais; tu m'as procuré des jouissances au-dessus de ce que mes plus beaux rêves m'avaient fait entrevoir. Maintenant mon devoir est de vivre et de mourir pour toi , pour ton repos, ton bonheur et ta gloire.
« Tu as pleuré, j'ai vu les traces de tes larmes sur ton papier. Ohf pourquoi y sont-elles tombées? Que n'ai-je pu les essuyer de mes baisers? Mon Dieu, c'est moi qui les ai causées !
c C'est un mot de cet horrible Biren qui m'a fait évanouir; je n'y étais pas préparée, je n'y suis pas encore habituée, mais dorénavant je te promets de ne plus t'inquiéter de mes chagrins; je serai forte comme mon amour. Dors, dors, bien-aimé, et que tes rêves soient aussi joyeux que l'est mon cœur en ce moment. »
Pas une allusion au rendez-vous manqué, à sa ma« ladie, à la bohémienne; elle a tout oublié; elle ne se souvient plus que de celui qu'elle aime.
Son cœur ne tire son parfum que d'un seul sentiment, pareil à la fleur du cotonnier, qui n'exhale sa pénétrante odeur que lorsqu'elle est rongée par le ver destructeur. Quand le ver tombe, le parfum n'est plusl
En recevant cette réponse, Wolinski fut un peu rassuré; sa conscience s'engourdit dans une sorte d'assoupissement, que traversèrent cependant d'étranges visions.
La lettre fut brûlée et les cendres jetées dans le poêle, afin qu'il n'en restât aucun vestige. Les lettres antérieures de Mariolizza subirent le même sort, tant il était devenu prudent et craintif de s'exposer à de nouveaux reproches de sa femme. En cette circonstance, les souvenirs de son amour pour la princesse se réveillèrent, et il leur paya le tribut de quelques larmes. Mais les événements avaient enlevé à son ancienne idole les rayons dont il s'était plu à la parer aux jours de sa passion, et dont il avait été sur le point de lui former une si brillante couronne.
Son cœur ne put longtemps supporter le poids de ces souvenirs.
Ce rôle à double face qu'il jouait était peu digne d'envie; il lui fallait tromper sa maîtresse et sa femme, 'qui toutes deux l'aimaient si éperdument. " Wolinski se trouva vil à ses propres yeux et perdit la (tète.
Pouvait-il, dans celte situation, travailler pour sa patrie avec son ardeur primitive, avec toute la noblesse (le son âme ?...
Après le sacrifice doit venir la purification.
Et même en cette occasion Zouda avait prophétisé!
d'où soufflera le vent?
Il sera voué à la honte Par la postérité.
C'est une petite chambre, modestement éclairée d'une chandelle qui brûle dans un bougeoir de cuivre. Les murs sont ornés de rayons sur lesquels s'étalent majestueusement un certain nombre d'in-folio, portant pour la plupart sur leur reliure écrit : Rollin.
Les rayons voisins sont surchargés de vases enfumés ayant pour couvercles des planchettes ou des livres; on y distingue également un bol en bois, deux cuillères d'étain, une souricière, une bouteille bouchée de papier et divers ustensiles de ménage en assez triste état.
Au milieu de la chambre une table chargée de paperasses sur lesquelles, en guise de presse-papiers, on a posé une brique; on lit sur l'un des cahiers : « Ci-gît le fils de l'Odyssée, né dans l'île d'Ithaque, choyé par Minerve et Fénelon, et assommé à Saint-Pétersbourg par le professeur d'éloquence. »
Sur la table on voit de plus un encrier monstre, aussi gonflé que.., je le sais, mais ne le dirai pas, afin de ne point renouveler la fable des Oies \ un cornet de papier contenant du sable, et des mouchettes de fer de forme aussi primitive que pouvaient l'être celles d'Adam. Le mobilier se compose en outre de deux chaises, d'un grand coffre et d'un lit dont les oreillers sont aussi noirs que si l'on s'en était servi pour faire des crêpes, et dont la couverture absente est remplacée par une vieille toiiloupe. Les murs sont sillonnés d'inscriptions à la craie : ce sont des vers, mais chacun d'eux est si long que la poitrine la plus vigoureuse ne pourrait arriver à la fin d'une ligne sans reprendre haleine.
On peut encore remarquer une perruque graisseuse, un attrappe-mouche et un portrait dont le visage est orné d'une énorme verrue.
Rollin? des poésies impossibles? une verrue?