II
mieux, qu'elle ne mordait plus... A ces pensées, le cœur de Mariolizza saigna. Gomment pourrait-elle lui venir en aide?
Le fatalisme a précipité la mère dans le gouffre où doit tomber la fille Nul ne saurait la secourir que Dieu : aussi Marioulizza le prie en pleurant de soulager dans son malheur celle qui l'a tant aimée.
Par un papier joint à la lettre de l'impératrice, elle lègue à MariouUa tout ce qu'elle possède.
La lune se cache. Dans les corridors du palais on n'entend plus que les bâillements incivils de quelques laquais. Minuit approche!... Wolinski reprend son empire exclusif sur le cœur de Mariolizza; elle ne pense plus qu'à lui!... Elle compte les minutes avec impatience; ses joues brûlent, son sein palpite, ses lèvres sont arides; elle a soif... on lui apporte de l'eau... assez trouble... Une expression singulière anime le visage pâle de la femme de chambre ; le plateau tremble si fort dans sa main, que le liquide déborde du verre, dont Mariolizza avale d'un trait le contenu. Elle n'a rien remarqué; que peut-elle remarquer ? L'horloge de l'Amirauté sonne douze coups, et Uut son être frissonne.
Elle met un chapeau, jette une pelisse sur ses épaules.
Cn frappe à sa porte : c'est l'Arabe.
Elles partent... elles traversent des couloirs faiblement éclairés, d'autres complètement obscurs; elles se trompent, se heurtent...
— Y sommes-nous bientôt?
— A l'instant !
Une clef tourne, une porte crie. Mariolizza respire une bouffée d'air froid : elle est sur le quai.
A quelques pas d'elle, dans l'obscurité, se dessine confusément une longue silhouette... Elle avance; on échange la demande el la réponse : C'est toi ? — C'est moi?... Et Mariolizza tombe dans les bras d'Artemy- Petrowitz. Ils demeurèrent longtemps sans parler. Il l'embrassait, mais ce n'étaient plus les premiers baisers d'une passion insensée; aujourd'hui s'y mêlaient, sur le visage de la jeune fllle, les larmes brûlantes du repentir.
— A quoi t'ai-je amenée, infortunée! dit-il enfin.
— Oh I ne me parle pas de douleur, interrompit-elle en l'entraînant. Que me manque-t-il, à présent? ne suis-je point avec toi? Yois-tu combien mon bonheur m'a étourdie? J'avais tant de choses à te dire, et j'ai tout oublié I Arrête-toi un instant; laisse mes yeux contempler tes traits pendant qu'ils le peuvent encore ; peut-être sera-ce la dernière fois!...
Ils s'arrêtent. Mariolizza lui saisit une main qu'elle presse dans les siennes, l'appuie contre son cœu r, et
son regard ardent s'efforce de percer l'obscurité pour se poser sur le visage chéri d'Artemy-Petrowitz.
— La dernière fois ? demande-t-il avec anxiété ; et pourquoi?
— Il faudra nous séparer! répond-elle.
Artemy-Petrowitz ne répliqua point ; il lui baisa affectueusement la main. Son silence seml)lait dire : Il faut iiGus séparer I
— Si je mourais, me pleurerais-tu?
— Qu'est-ce que cela signifie?... Explique-toi I... — • Ne faut-il point mourir? si ce n'est aujourd'hui,
ce sera demain... un jour ou l'autre !
— Chérie, au nom de Dieu, ne m'afflige pas ainsi; pourquoi ces affreuses pensées? Quel projet?... parle.
Sentant au tremblement de la main, aux palpitations du cœur pressé contre sa poitrine que l'idée de sa mort impressionnait Artemy-Petrowitz, satisfaite de ces signes d'amour, Mariolizza s'efforça de le rassurer.
— Non, cher, non, j'ai plaisanté... je vivrai... mais d'une vie semblable à la mort!... Nous devons nous séparer r ton repos, ton bonheur l'exigent!... Éloignons-nous un peu ici; l'on pourrait nous remarquer... Tu vois combien je suis devenue prudente!
Ils s'éloignèrent.
Wolinski s'était promis une grande fermeté, de même que les preux qui avant d'entreprendre le saint
pèlerinage faisaient vœu de résister à toute tentation. Mais les caresses de l'adorable enfant étaient si aiïectueuses, si passionnées, qu'il oublia quelque peu son sermenL II aurait fallu avoir la force de s'arrêter aux premiers pas, de déclarer ses intentions, de se dire adieu comme des amis; mais... ils s'éloignèrent.
Un feu céleste animait le visage de celte admirable créature, de cette prêtresse de l'amour, de cette victime de l'abnégation. .
Les amants s'arrêtèrent devant la maison de glace.
Ce splendide édifice, complètement abandonné, commençait à se détériorer; les portes étaient ouvertes; le vent, s'engouffrant dans les vitres brisées, faisait croire aux gémissements de spectres envahisseurs de ce froid domaine. Les deux rangées de sapins se détachaient dans i'obscuriié pareils à des chevaliers bardés d'argent aux casques surmontés de volumineux panaches.
— Eh bien ! dit-elle, en l'entraînant avec l'exaltation d'une bacchante.
— Si nous franchissons ce seuil, nous sommes perdus, répondit-il.
— Enfant!... as-tu peur de mon amour?... je veux te sauver et non te perdre ; mais aussi je veux que tu me connaisses... que tu saches m'apprécier.
A ces paroles Wolinski sentit tout scrupule l'abandonner. Enivré, il saisit Mariolizza dans ses bras et
l'emporta dans la chambre à coucher de la maison de glace.
— 0 bien aimé, disait-elle, s'enlaçant à lui, enfin tu es à moi, tu m'appartiens, personne ne peut t'arracher à mon étreinte i... C'est pour cette heure-ci que la Providence m'a envoyée sur la terre, pour cette heure j'ai vécu... en elle gît tout mon passé, tout mon avenir... c'est pour elle qu'a été construit ce palais glacé, ce lit de glace... J'ai en moi des flammes pour les réchauffer.
— Oui, nous les réchaufferons, et Wolinski la couvrit d'avides baisers.
Un nouvel et lugubre hymen s'accomplit..
Le palais et son noir manteau devenaient déjà distincts à leurs yeux. Ils se firent des adieux, de longs adieux. La figure de "Wolinski était inondée des larmes de Mariolizza : son cœur était profondément ému.
Au moment de se quitter, ils s'approchèrent de nouveau l'un de l'autre; ce fut un infini baiser... Il la reconduisit jusqu'au palais. Encore un... ses lèvres étaient froides comme la glace, elle chancelait... La porte s'ouvrit, la porte de l'éternité I... Elle eut à peine
la force de faire un dernier signe de la main et disparut,
Wolinski resta encore longtemps à la même place, dominé par un sentiment pénible.
Infortuné t tu la reverras le jour où les morts se relèveront t.. .
— Ne me quitte pas, disait Mariolizza saissant le bras de l'Arabe, occupée à ouvrir la porte mystérieuse. J'ai une douleur aiguë dans la poitrine... Il y a quelque temps que je souffre... mais mon bonheur était si grand... que j'ai su endurer cernai... Je souffre!... les forces m'abandonnent. Oh! je comprends tout!... du poison!... combien je leur suis reconnaissante!... ils ont fait mon ouvrage... ils m'ont sauvée du suicide... Seigneur, combien tu es clément!
L'Arabe, effrayée, transporta, non sans peine, la princesse dans son appartement.
Tout était obscur ; la femme de chambre dormait ou feignait de dormir.
Mariolizza ordonna de ne point la réveiller, de ne pas allumer de lumière. Une forte convulsion la saisit, on entendait ses dents s'entre-choquer; elle s'efforçait, autant que possible, de surmonter l'horrible douleur.
— Ouelle souffrance! dit-elle, empêchant l'Arabe de «'éloigner; tout cela va finir dans un instant!... C'est
passé... Si lu savais quelle belle nuit I... Je sens encore ses baisers... Quel enivrement de mourir ainsi!... Demain tu lui diras que je suis morte heureuse, très-heureuse; tu ajouteras que personne ne saura l'aimer comme moi... Oh ! il ne m'oubliara pas... il appréciera ce que j'ai fait pour lui.
Il y a une lettre derrière mon miroir; prends-la, et remets-la à l'impératrice, mais après ma mort seulement... Jure-moi que tu la feras parvenir... Son bonheur, à lui, en dépend.
L'Arabe, ne sachant que faire, jura en pleurant.
— Oh ! Dieu! mon Dieu ! ma poitrine se déchire. Un flot de sang jaillit de la bouche de l'infortunée.
— Ce n'est rien, ce n'est rien, reprit-elle, se cramponnant à l'Arabe; cela va passer... Tu lui diras que dans la plus cruelle agonie... sa chère image était devant mes yeux... Je l'emporterai... que son nom... sur mes lèvres... dans mon cœur... 0 cher... Artemy... pardonne... Arte...
La dernière sjllabe de ce mot se termina au delà de notre monde.
Le temple d'argile n'était plus; l'âme, après avoir chanté la dernière strophe de son hymne d'amour, s'envola...
Il y eut un cri, un cri si terrible, que les murs en tressaillirent.
L'Arabe ne tenait plus dans ses bras qu'un corps glacé.
— Qu'arrive-t-il?qu'arrive-t-il? demanda la femme de chambre en sautant de son lit.
— La princesse... est morte ! fat tout ce que l'Arabe eut la force de prononcer.
— La princesse se meurt! répéta la suivante s'élançant dans le corridor.
Cette exclamation retentit dans le palais jusqu'aux oreilles de l'impératrice.
Les médecins furent appelés; ils employèrent toute leur science; mais les morts ne ressuscitent point !
On eut peine à entraîner Anne Ivanowna loin du corps de sa favorite.
Lorsque l'on prit le cadavre pour le coucher dans sa bière, on vit une boucle de cheveux noirs posée sur son cœur; aucune main profane ne l'en ôta; elle l'accompagna dans le cercueil.
Le ciel a exaucé tes prières, belle et noble créature ! Tu es morte au moment le plus heureux de ta vie : tu l'es envolée, parée de la couronne de l'amour, encore dans l'éclat de sa fraîcheur !
asi LA MAJSON DE GLACE.
l ENTERREMENT.
Ami, ne cherche pas à savoir Où mes pas se sont dirigés Après que j'eus quitté le monda.
J'ai tout accompli ici-bas, J'ai aimé et j'ai reçu.
JOUKOVSKT.
Voulant éviter à l'impératrice ce lugubre voisinage, on transporta la princesse Lehemiko dans l'église d'Isaac de Dalmatie.
Le cortège sortit en grande pompe.
— Depuis longtemps 3Iariolizza était sujette à des crachements de sang, dit le docleur.
Cette mort n'avait, par conséquent, rien d'imprévu; et il fui convenu au palais que la princesse avait succombé par suite de la rupture d'un vaisseau sanguin.
On se rappela que Kraft, l'astrologue, avait, quelques jours auparavant, prédit cet événement, duquel on se
consola en se disant que nul ne pouvait échapper a sa destinée.
On ne put retrouver la lettre à l'impératrice , qui avait mystérieusement disparu.
La nouvelle de la mort de la princesse fut immédiatement connue dans toute la ville, mais personne n'osait l'annoncer à celui qui en était la cause première.
Enfin il l'apprit.
Je souffre à l'idée de retracer l'horrible douleur dans laquelle il fut plongé. Je dirai seulement que, pareils à ceux de la malheureuse Marie-Antoinette, ses cheveux blanchirent en un jour.
Une nombreuse assistance entourait dans l'église le corps de la princesse Lehemiko.
Combien elle était belle ainsi étendue ; elle paraissait endormie! Comme cette guirlande de fleurs et ce diadème d'or, dernière couronne du dernier voyage des vivants, resplendissaient sur sa chevelure d'ébènet...
Une femme pleurait et priait à côté du cercueil; elle baisa la mort^ et la bénit.
Cette femme était Nathalie Wolinski.
Un homme s'avança ; son visage était pâle, lugubrement triste, ses cheveux en désordre, ses yeux fixes, sans une larme, témoignaient de l'abattement de son âme.
Celait Wolinski.
Oubliant sa position, l'opinion du monde, oubliant tout , il étreignit ce corps, dont il sentait encore en lui les brûlantes caresses... Longtemps il resta ainsi attaché à cette froide dépouille...
Lorsqu'il se releva un effrayant sanglot retentit dans l'église les assistants en tressaillirent, et du pied de l'autel, le prêtre en fut indigné.. . Des dizaines de mains entraînèrent l'infortuné... on ne lui permit pas le dernier adieu... Peut-être ne l'eùt-il point osé!
Durant tout le jour, femmes, enfants, vieillards, se pressèrent en foule à l'église. Chacun parlait de la morte.
L'un vantait ses superbes vêtements ; l'autre, le dessin du brocart, la richesse de la bière ; tous admiraient cette fleur de beauté que la mort n'avait pas encore eu le temps d'effeuiller.
Ce même jour MariouUa demanda avec une touchante éloquence qu'on la laissât sortir. Le lendemain même prière. Elle était si calme, si douce, baisait avec tant d'effusion les mains de son gardien, que celui-ci, ému, parvint à obtenir de son supérieur l'ordre d'élargissement. Basile n'avait pas quitté Marioulla. Dès qu'elle sévit en liberté, la bohémienne courut sur la place du Palais, et ses yeux brillèrent de joie en contemplant l'édifice.
— C'est le palais, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
— Tu le vois, répondit Basile avec Irislesse, car il était instruit de la mort de la princesse Lehemiko.
— Oui, oui, je me souviens!... C'est là que vit mon enfant, ma Mariolizza... Il y a longtemps, fort longtemps que je ne l'ai vue ! Que Dieu te bénisse , mon enfant! Si je pouvais l'apercevoir, combien je serais heureuse!... Quelqu'un s'approche de celte fenêtre; c'est elle, c'est elle! Son cœur a pressenti sa mère!... Elle me regarde; Basile, la vois-tu? Réponds-moi doncl
— Oui, elle te regarde, répondit le vieillard, qui se détourna pour essuyer une larme.
— Elle est princesse, aimée de l'impératrice , fiancée à Wolinski. C'est moi qui ai arrangé tout cela. Oh I sois tranquille, ma chérie, nul ne saura que je snis ta mère... L'ai-je jamais dit, Basile?
— Non, jamais.
— Certes, je n'aurais point survécu à une indiscrétion!... en parler!... il faudrait que je fusse folle!... Sois sûre, mon ange, que Dieu seul et moi le sauront.
MariouUa semblait heureuse, son œil noir étincelait de joie.
Tout à, coup le vent apporta à son oreille le son d'un psaume funèbre.
— Qu'est-ce ? dit-elle, rejetant son voile pour mieux entendre.
tt4 LA MAISON DE GLACE.
Les chants devinrent plus di.-tincts.
— C'est un enterrement... Grâce à Dieu, il n'est point sorti du palais, car c'est du sens opposé qu'il arrive.
— Non, il ne vient pas du palais, interrompit avec effroi le bohémien. J'ai entendu dire que la princesse Lehemiko se rendrait aujourd'hui au bazar; si nous allions de ce côté, peut-être l'apercevrions-nous.
— Allons 5 répondit Marioulla , se suspendant au bras de son compagnon, oui , peut-être la rencontrerons-nous.
Ils se dirigèrent vers la Grande Perspective.
Ils aperçurent dans le lointain un cercueil rose suivi d'un nombreux cortège. Marioulla s'arrêta, son cœur palpita, ses lèvres violacées tremblèrent...
Le convoi disparut à l'angle d'une rue.
•— Grâce à Dieu, il n'est pas venu du palais, répéta-t-elle en jeiant sur l'édifice royal un long regard 'qui semblait dire : Que Dieu protège cette demeure I
■Puis elle s'éloigna, entraînant rapidement Basile dans la direction du bazar, où elle espérait rencontrer îa princesse Lehemiko.
LA MAISON Dii (ILACC. ^255