II
La malheureuse mère ne put se contenir davantage; elle s'arracha les cheveux, déchira ses vêtements et s'enfuit, disant des mots sans suite :
— Ah! ah!... quel homme!... vaurien!... misérable!... vendre sa... Marie!... débauché!... Seigneur, ne permets pas au scélérat...
La dame et le serviteur étaient encore à la même place quand la bohémienne revint sur ses pas, gesticulant comme une insensée, puis partit en courant dans la direction de la demeure de Wolinski, et ils la perdirent bientôt de vue.
— Que signifie cela? dit le domestique en prenant tranquillement une prise.
La dame de charge ne répondit rien, et ils se séparèrent après avoir échangé un salut.
La bohémienne, effrayant tous les passants par sa figure et sa démarche désespérées, se rendait effectivement chez Wolinski. En route elle s'arrêta un moment, près de défaillir, épuisée de lassitude et de chagrin.
— Que je suis sotte de me tourmenter ainsi! se ditelle, tout n'est pas encore perdu, tout peut encore se réparer.
Mais arrivée au lieu de sa destination, derechef son courage faiblit. Elle monte lentement, pesamment l'escalier.)
On l'annonce au ministre du cabinet; il donne ordre de la faire attendre.
Elle l'entend dire au domestique d'aller au bazar. Elle voit le serviteur revenir. Puis on l'introduit dans le cabinet.
Son âme chancelle, ses jambes fléchissent, elle se tient au mur, elle est forcée de s'appuyer contre la porte, sans quoi elle tomberait.
De l'intérieur une voix fait entendre ces mots:
-- Ici, ici, MariouUa, entre.
Elle s'avance...
Wolinski est assis dans un fauteuil. Devant lai, sur une table, est posée une riche voilette.
Pauvre et malheureuse mère 1 elle veut parler, elle sanglote. L'homme le plus insensible aurait senti son cœur se fendre en la voyant.
— Qu'as-tu? qu'as-tu donc? demanda Wolinski d'un ton préoccupé... Quelqu'un t'a-t-il offensée?
MariouUa hocha la tête d'un air de reproche.
— Ce que j'ai?... Où est ton honneur? où est ta conscience? Parle, boyard russe... as-tu un Dieu?
— Je t'ai promis un voile pour le premier baiser...
— Garde-le pour mon enterrement ou pour ie tien ! reprends aussi ton argent, il me brûle , il me déchire l'âme.
Elle tira de sa poche Ter que Wolinski lui avait
donné à différentes reprises^ et lui montrant un ducat:
— Regarde, lui dit-elle, il y a sur chacun d'eux la ■?.gure du diable avec ses griffes...
Et elle jeta tout à ses pieds.
— Est-tu devenue folle, MariouUa?
— Considère-moi si tu veux comme une bohémienne sotte et insensée; mais toi, boyard russe, je te le répète, où est ta conscience? où est ton Dieu? Que m'astu pronîts quand tu as voulu séduire une pauvre innocente jeune fille, quand mes mains impures t'ont aidé à acquérir ce trésor? N'as-tu pas promis de l'épouser? Et qui as-tu pris en témoignage!... Homme méchant, impie et sans conscience ! homme marié, tu as perdu une fille sans défense; tu en rendras compte à Dieu au jour du jugement, et peut-être recevras-tu ta punition en cette vie...
Quoique troublé par les paroles de son accusatrice , Wolinski cherchait à conserver autant que possible un extérieur calme.
«— Que t'importe que je sois marié? dit-il, ce n'est pas toi qui es ma maîtresse t
— Ce que cela me fait?... je ne suis pas ta maîtresse?... voilà ce qu'il dit maintenant!... Mais si tu savais que je...
Elle s'arrêta éperdue; elle se jeta aux pieds de Wolinski, les baisa en sanglotant et leva sur lui des
LA MAISOiN DE GLACE. 41
regards suppliants. Mais à cet instant les forces l'abandonnèrent; elle ne put soutenir plus longtemps l'étrange lutte de la nature avec le désir de voir sa fille conserver dans le monde la position qu'elle occupait ; elle n'osa pas se dire, elle, bohémienne, la mère de la princesse Lehemiko... et elle tomba en proie à des convulsions effrayantes.
Elle resta longtemps sans donner signe de vie. Après lui avoir fait reprendre ses sens on la reconduisit à l'auberge qu'elle occupait, recommandant qu'on ne la laissât manquer de rien, et donnant à cet effet la meilleure des recommandations, c'est-à-dire de l'argent. Mais quel bien-être pourra jamais compenser, pour la pauvre mère, le bonheur de sa fille ?
Wolinski ne pouvait s'expliquer la cause du profond attachement de la bohémienne envers la princesse Lehemiko; il se souvint de leur ressemblance extraordinaire et flotta dans un vague soupçon.
Sa conscience le tourmentait d'autant plus qu'il était fermement convaincu de la sincérité de la passion qu'avait Mariolizza pour lui.
Depuis ce moment il entendit souvent retentir à ses oreilles ces mots :
— Impie! tu es marié t tu a^ perdu une jeune fille innocente ; tu en rendras compte à Dieu au jour du jugement!
«a LA MAISON DE GLACE.
Souvent, dans ses rêves, il entendait les sanglots de Marioulla, il la voyait suppliante à ses pieds. Il ne pouvait s'en délivrer 1...