L ARRESTATION
Faites de lui ce qne tous Tondrez ; de ce moment il a cessé d'être geotilhûmme, Sujet, citoyen, raari; tous ses liens avec la société sont rompus.
Plusieurs Jours s'écoulèrent sans que Wolinski, en proie à un violent chagrin, sortît de chez lui.
Les affaires de l'empire étaient en suspens. La médisance avait su faire parvenir jusqu'aux oreilles d'Anne Ivanowa le récit de la promenade nocturne.
L'impératrice était triste, ennuyée, irritée; dans cette disposition d'esprit, elle manda auprès d'elle Osfermann, Munich et quelques autres gentilshommes (tous, sauf Munich, ennemis acharnés de Wolinski), leur demandant les moyens à employer pour sortir des difficultés où elle se voyait engagée. Les gentilshom-
mes déclarèrent qu'il était urgent de remettre Guertzoff de Courlande à la tête des affaires.
Munich seul garda le silence.
Le cœur de la souveraine fut allégé par ces conseils, qu'elle s'empressa de faire exécuter en envoyant chercher Biren.
Aussitôt que cette communication lui parvint , Guertzoff fit venir Lipmann.
Ce dernier trouva son maître au milieu d'un triomphant entourage.
Guertzoff l'accueillit par des félicitations.
— Je vous avais répondu du succès sur ma tête, dit Lipmann.
Les yeux des deux interlocuteurs brillèrent d'une joie féroce.
Guertzoff tint à prouver sa grandeur d'âme :
— Veux-tu que, pour panir Ion neveu, je me conlenlede le renvoyer?
— J'exige le cachot pour lui! interrompit l'oncle avec une fermeté qui surprit même la famille de son patron.
Pour cette fermeté, digne de Brutus, au dire de Biren, Lipmann eut l'honneur d'être pressé dans les bras de Son Altesse.
Biren traversa le palais d'un air sombre et hautain. C'est par l'inflexibilité qu'il voulait reprendre son an-
cien ascendant sur l'impéralrice, tactique qui du reste lui réussit, car à peine fut-il entré qu'Anne Ivanowna lui tendit une main tremblante en disant :
— Oublions le passé : que la paix soit éternelle! Biren fléchit le genou, baisa la main qui lui était
offerte, puis, se relevant, dit avec fermeté :
- Je reviens sans rancune, sans condition, prêt à tout supporter pour Votre Majesté, que je laisse seule juge des sanglantes humiliations auxquelles m'ont exposé mes ennemis et que je veux oublier ; ma souveraine outragée par des rebelles, votre repos violé au milieu de vos plus innocentes distractions, une indigne intrigue au palais, dont on m'accuse d'avoir été rinstigitcur,le déshonneur, la mort de votre favori te, le trouble et le désordre dans les affaires, les dispositions du peuple à la révolte... voilà l'état actuel des choses. Celui qui sera le plus prés de vous, qui sera le plus fort, le plus inflexible, celui-là devra être le défenseur de Votre Majesté. Une devra s'éloigner de votre trône qu'après l'avoir consolidé, et quoi qu'il fasse , il ne saura jamais assez punir ceux qui ont ébranlé ce trône. Souveraine, rendez-moi votre faveur et mes anciens droits, mais je ne les accepterai qu'avec la tête du traître Wolinski et de ses complices...
— Jamaist non, jamais! s'écria l'impératrice, effrayée des conditions que lui posait son favori.
— Alors c'est moi qui suis un sujet faux, menteur; et comme lel je dois, j'exige être mis en jugement.
— Non, non, vous serez comme auparavant, mon conseiller, mon ami; nous éloignerons Wolinski...
— C'est trop peu pour l'exemple de ses complices ou des miens. Ma tête ou la sienne doit tomber; il n'y a point de milieu, que Votre Majesté choisisse.
-— Mon Dieu! que font-ils de moi? disait Anne IvanoT^na, levant les yeux au ciel comme pour en implorer le secours,
— Souveraine, ce que je vous propose est pour votre gloire, pour l'empire.
— Au moins pas sans jugement... oui, je veux qu'il soit mis en jugement, et s'il se justifie...
— Il est accusé par la loi, dit Biren, tirant de sa poche un papier qu'il donna à signer à l'impératrice ; la loi doit le condamner ou l'ahsoudre; je n'exige rien autre. Aurais-je osé, moi qui suis votre esclave dévoué, vous proposer une action indigne de votre caractère, indigne de la noblesse de rélévation de votre âme?... Songez au blâme... Souveraine, la fermeté est souvent un bienfait... Rappelez-vous que la Russie l'exige.
L'impératrice prit la plume qu'on lui tendait et signa l'ordre de tenir Wolinski prisonnier chez lui, de le mettre en jugement pour outrages envers Sa Majesté, etc..
Le malheur du ministre et de ses amis était consommé.
C'est ainsi que tourne la roue de la fortune.
Pendant que le tribunal s'organisait, Erik 1er courut chez Artemy-Petrowitz :
— Fuyez, lui dit- il; votre tête est menacée,
— Je m'y attendais, répondit froidement Wolinski, levant languissamment^ du coussin sur lequel elle était appuyée, sa tête alourdie. Il est temps, je suis prêt..^ époux indigne, fils indigne de ma patrie , méprisé de mes amis , me méprisant moi-même, la vie m'est à charge. Zouda avait raison, ce n'était point à moi, homme faible et passionné, à m'engager dans une
sainte et grande cause! Je considère comme une
grâce la punition que Dieu m'envoie. Ah! que ne peut-elle racheter mes fautes !... Non, mon ami, je ne me soustrairai pas aux mains qui me cherchent. Mais vous et Zouda, sauvez-vous pendant qu'il en est temps encore.
Wolinski se leva, et, tirant de son bureau quelques rouleaux d'or :
— Prenez ceci, mes amis... L'argent vous aidera plus puissamment que les hommes. Gagnez de meilleurs pays. Que la bonté de Dieu vous préserve de nouveaux malheurs... Quand je ne serai plus, ne pensez pas à moi comme à un méch...
— De quel droit me jugez- vous aiusi? interrompit Erikler avec mécontentement; n'ai-je pas juré de partager votre destinée, bonne ou mauvaise? Ai-je jamais manqué à ma parole? Me croyez-vous incapable d'avoir la force de mourir?...
Pour toute réponse, Wolinski étreignit avec émotion Erikler.
Lorsqu'il sut de qui dépendait son jugement, le ministre ne douta point de sa mort.
— Mais avant ma dernière heure, ajouta-t-il, je veux encore une fois faire entendre à l'impératrice l'accent de la vérité.
Ayant espoir en cette entrevue, Erikler ne l'en détourna pas.
Wolinski fut promptement habillé et se rendit au palais.
Son apparition inattendue fit naître la même surprise qu'aurait causée celle d'un condamné ayant rompu sa chaîne. Les courtisans effrayés chuchotèrent , personne n'osa l'annoncer à l'impératrice.
L'indécision du ministre ne fut pas de longue durée, et prenant le chemin des appartements intérieurs, il se dirigeait vers le cabinet de Sa Majesté, lorsque Pedrillo, qui sortait de la chambre à coucher, s'élança sur lui et lui donna, comme un bélier, un coup de tête en pleine poitrine.
LA MAISON DE GLACE. î6l
— Héf liéf hét le bouc a des cornes, cria Pedrillo en se leculant de deux pas et imitant un bêlement.
Dans son irritation, oubliant qu'il était au palais, Wolinski leva sa canne sur le nain... le coup fut violent, le sang jaillit du nez du monstre, qui poussa un cri retentissant :
— Du sang! du sang! il l'a tué!... dirent ceux qui les entouraient.
On courut, on s'agita, médecins, gens de service, courtisans, tous s'empressèrent autour du nain, et ce fut le signal d'un nouvel orage pour le minisire du cabinet, car quelques instants plus tard le feld-maréchal Munich vint annoncer à Wolinski que, par ordre de l'impératrice, il eût à lui remetlre son épée et à retourner sans délai à sa demeure, où il était consigné.
Cette communication fut accompagnée d'une cordiale et chaleureuse poignée de main.
— Comte, répondit Wolinski en lui remettant son épée, ma perte est décidée. La Russie a le droit de vous prier de mener à bonne fin l'entreprise que j'avais commencée par amour pour mon pays, et que ma conduite insensée a fait avorter... Sauvez notre patrie de ceux qui l'oppriment, et veillez à sa gloire.
Lorsque Wolinski fut près de chez lui, ses gens se précipitèrent au-devant de sa voiture en s'écrianl :
— La maison est cernée, sauvez-vous, maître, nouf protégerons votre fuite!
— Je vous remercie, mes amis, leur répondit Artemy - Petrowitz, et il donna à son cocher l'ordre d'avancer jusqu'au perron.
Le prisonnier se livra lui-même aux gardiens.
En traversant la cour, il vit Zouda que l'on emmenait, et n'eut que le temps de lui dire adieu.
Dans l'antichambre il trouva sa femme , qui , ayant tout oublié, hors le malheur de son mari, lui tendait les bras.
Le jugement dura quelques jours ; tout se fit dans les formes légales. Mais qui eût osé défendre Wolinski et ses amis?... Au nombre des accusations principales était celle d'avoir versé le sang au palais.
Un des juges (Ouchakoff), en signant la condamnation à mort, mouilla le papier de ses larmes.
Armé de ce papier, Guertzoff se présenta au palais.
— Que m'apportez-vous? demanda l'impératrice pâle et tremblante.
-- La condamnation à mort des rebelles, répondit le favori d'un ton dur et ferme.
— Ahl Guertzoff! c'est ma condamnation aussi!... Vous avez résolu d'empoisonner le peu de jours qui me restent à vivre...
Et l'impératrice pleura.
— Je n'ai agi qu'en vue de votre bien et de votre gloire; du reste, je vous ai laissé le choix d'une autre décision, que voici, dit Biren tendant un second papier.
— Que veut dire ceci? s'écria Anne Ivanowna ; votre condamnation ! vous me donnez à choisir?
— Je vous donne à choisir la tête qui vous sera la plus chère. Pour moi, je ne saurais survivre au méprisdes lois et de votre honneur.
— Mon Dieut mon Dieu! que dois-je faire?.., Guertzoff, mon ami, ayez pitié de moi... Je n'ai plus longtemps à vivre... je vous demande... je vous sup~ plie...
L'impératrice, hors d'elle, se tordait les mains.
Biren fut inflexible. Durant quelques minutes il fit un appel éloquent à l'honneur, aux lois, à la sûreté du trône...
Enfin la cruauté triompha.
Quatre lettres fatales : ANNE, furent apposées d'une main défaillante sur le papier de mort.
DÉNOUMENT.
Tant que dura le jugement, Natlialie-Andrewna ne quitta pas une minute son mari, cherchant à lui alléger le f oids de sa croix, lui lisant les saintes Écritures, priant avec lui et pour lui.
L'heure de la séparation arriva.
Podalchkine vint chercher celui qui avait été ministre du cabinet pour le conduire à la forteresse, afin d'y être détenu jusqu'à l'exécution.
— Insensés! dit Wolinski souriant tristement pendant qu'on iui mettait les chaînes , — insensés ! qui croient m'humilier en me soumettant à la surveillance de mon ancien domestique ! J'ai déjà quitté ce monde, et là où je suis on ne connaît ni les chaînes ni l'humiliation î
Cependant, lorsqu'il vit sa femme étendue sans connaissance devant la porte qu'il devait franchir, sa fer-
LA MAISON DE GLACE. -cr.
meté l'abandonna; il se baissa vers elle , couvrit de larmes ses mains glacées, la recommanda, ainsi que son enfant, à la protection du Seigneur :
-- Remplace-moi et sois leur père I Si j'ai un fils, mets-lui dans le cœur l'amour de sa patrie et...
J'aurais désiré qu'elle me bénît, ajouta Wolinski en se sentant rudement poussé par Podatchkine, qui lui signifiait ainsi qu'il était temps de partir; mais, apparemment, je n'en suis point digne.
11 baisa encore une fois la main de sa femme.
— Pardonne-moi, dit-il tristement.
Et, après s'être signé , il enjamba ce corps immobile...
Dans la cour une scène poignante l'attendait encore: tous ses serviteurs, du plus petit au plus grand, lui firent leurs adieux. Chacun d'eux l'embrassa en pleurant, et témoignant dans les termes les moins mesurés de leur haine contre le favori.
Enfin le jour fatal arriva.
Sur le lieu du supplice , encombré d'une foule immense, parut d'abord Wolinski, puis Chtchourkofî, le comte Soumine-Koupchine, Peroquine, Erikler. Quel choix t c'était ce que Pétersbourg renfermait de plus distingué parmi la société !... Un seul manquait... que les amis semblaient chercher du regard.
— Où est donc ZoudaV demanda Erikler,
— Il est envoyé au Kamtchatka, lui répon^^ît nn officier en costume d'exécution.
— Dieu soit loué, s'écria Wolinski d'une voix émue, c'en est toujours un de moins f
— M'excluez-vous par hasard de votre compte? dit un nouveau personnage qu'on venait d'amener (c'était le desservant du malheureux archevêque Théophile). Quant à moi, je remercie Dieu de ne pas m' avoir fait mourir entouré des esclaves du favori. Réjouissonsnous, nous allons nous retrouver dans le giron du Père céleste f
Les amis jeunes et vieux s'embrassèrent, prièrent avec ferveur, se donnèrent mutuellement leur hénédiclion et attendirent courageusement la mort. Wolinski eut la riiain tranchée, puis trois têtes tombèrent, la sienne, celles de Chtchourkofî et de Peroquine.
Erikler et le desservant n'obtinrent point le même honneur : après leur avoir fait subir la peme du knout, on les envoya en Sibérie comme galériens.
Le comte Soumine-Koupchine, comme marque de dégradation, eut la langue coupée, puis on lui notifia l'arrêt qui le condamnait à un exil à perpétuité.
Une charrette transporta les cadavres des victimes à *église de Samson l'Hospitalier, située dans le quartier de Viborg.
On raconte que, sur le lieu de l'exécution, on en-
tendit injurier la tête de Wolinski par un personnage dont la figure et la verrue dont elle était ornée rappelaient celle de... Mais non, le cœur se refuse à croire une aussi odieuse bassesse.
Trétiakowski obtint enfin la chaire d'éloquence.
La tradition rapporte qu'à la première étape de la route des exilés on trouva Erikler baigné dans son sang, et à côté de lui un clou rouillé à l'aide duquel il s'était donné la mort.
Après tous ces événements la malheureuse Nathalie Wolinski était restée seule. — L'arbre de Dieu avait été sillonné jusqu'à sa racine par l'effroyable tonnerre; néanmoins elle avait juré de vivre pour son enfant; elle tint son serment.
Tous les biens des condamnés avaient été confisqués par l'État, et la femme de l'ex-ministre du cabinet se retira dans un petit village fort éloigné de Pétersbourg.
Tous ses domestiques demandèrent à la suivre; deux des plus âgés en obtinrent seuls la permission.
La maison de glace s'effondra; les morceaux qui en restaient fuient jetés dans des cimetières.
Le vent s'engouffrait dans la demeure de Wolinski, naguère si bruyante et si gaie.
Le peuple prétendait que des fantômes s'y montraient.
Au printemps suivant, lorsque la neige fondit sur les rives de la Newa, on trouva une tête d'homme dont les cheveux étaient rasés et les traits en parfait état de conservation..
Sous peine de mort, il Tut défendu de faire allusion à cette découverte.