‹ La maison de glaceChapitre 6 sur 35 · Sorte de couchette suspendue, faite en planches · texte numérisé non relu

Sorte de couchette suspendue, faite en planches

personne ne pouvait l'entendre, elle commença en ces termes :

— Lorsque tu me connus à Jassy, tu pus encore juger de ma beauté, quoique j'en eusse déjà beaucoup perdu; le chagrin n'embellit pas ! Si tu m'avais vue à vingt ans, l'âge qu'a ma fille !

Une tribu de bohémiens nous engagèrent, mon père et moi, à entrer parmi eux. Cette tribu était de celles que l'on fait venir dans les réunions du monde; ma voix, ma figure surtout, rapportaient beaucoup d'argent.

Nous parcourûmes la Russie, la Pologne et la Turquie ; partout je fus proclamée la plus belle, et partout l'on comblait nos vieilles femmes d'argent pour m'entraîner à mial. Mais ce que n'avait pu faire l'argent s'accomplit par la puissance des yeux noirs d'un prince moldave nommé Lehemiko. Il était jeune, beau; par ses douces paroles, mon cœur fut enlacé comme par les filets d'un pêcheur, il fit taire ma raison. Je l'aimai...

Il me combla d'argent et de présents. Je ne pris pas l'argent; je ne voulais que son amour; avec ses présents je me parais pour lui seul. Puis vint le jour où, dans un coin de la tribu, sous une charrette, je mis une fille au monde. Mon père me maudit, me battit et exigea de l'argent.

J'allai trouver le prince ; je revins de chez lui avec

de l'or pour mon père, et mon enfant baptisé, portant à son cou une croix bénie où étaient inscrit le jour et l'année de sa naissance, croix que porte encore maintenant celle qui fut ma petite MariouUa Peu de temps après, la mère du prince ayant appris qu il avait une bohémienne pour maîtresse, le força s épouser une demoiselle riche et de grand nome

En me quittant il mouilla ma poitrine de ses larmes ; je pleurai amèrement aussi, croyant ne pouvoir survivre à cette séparation. Mais regardant ma petite Marioulla, je la serrai contre mon cœur, que cette étreinte calma.

De ce moment elle devint pour moi le monde entier. Ses yeux étaient mon soleil, mes étoiles brillantes;, mes pierres précieuses ; son sourire était mes fleurs : sa santé était le but de toutes mes pensées; sa vie, c'était ma vie t

J'avais été mauvaise fille, peut-être n'aurais-je pas été bonne épouse, mais Dieu m'avait créée bonne mère.

Ma fille ne manquait de rien ! en me quittant, le prince m'avait laissé une forte somme.

Je chantais pour elle des chants dignes de bercer un enfant de roi.

Non-seulement moi et mon père, mais la tribu entière l'aimait. Je la nommais ma princesse, et tous

l'appelaient ainsi. Mon idée fixe^ c'était qu'elle ne pouvait devenir autre chose qu'une grande dame, peut-être même une sultane. J'aurais étranglé qui m'eût dit le contraire.

Lorsque nous voyagions , Marioullinka * désignaitelle du doigt une jolie fleur, c'était à qui se précipiterait pour la lui apporter. Montrait-elle un papillon, tous les enfants s'élançaient à sa poursuite. Et quand, sous un beau ciel, nous dressions notre tenîe, il fallait voir comme jeunes et vieux la servaient à l'envi I Et combien elle était déjà belle de distinction lorsque, appuyée sur son oreiller blanc, parée de rubans et de bijoux, elle jetait de ses petites mains du pain, des bonbons et parfois de l'argent aux gens sales et déguenillés qui l'entouraient.

La bohémienne s'arrêta, et son bonheur passé rayonnant en elle, faisait briller son unique œil, colorait ses joues, tremblait dans ses paroles.

Après quelques minutes de recueillement, elle reprit en soupirant :

— Après avoir pendant deux ans parcouru l'Ukraine et la Russie, et répandu l'argent en vraies princesses, nous revînmes en chercher à Jassy. LehemiKo m'aimait toujours, mais je refusai son amour. J'avais trop peur

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