Diminutif
d'avoir un autre enfant, ou que je n'aurais pas aimé, ou qui aurait enlevé à MariouHinka une part de l'affection que je lui portais.
Leheraiko n'avait pas d'enfant de sa femme ; les médecins avaient déclaré qu'elle ne serait jamais mère. La vieille princesse était morte. Il me supplia de lui donner MariouHinka, me jura qu'il l'adopterait et lui laisserait tous ses biens; que dans le cas où je refuserais, je n'aurais plus rien à attendre de lui, et que nous pourrions nous traîner misérablement par le monde.... Je tombai à genoux et joignis les mains; donner ma fille, c'était donner ma vie t
Mais aussitôt mon imagination me montra Marioullinka, la princesse, la reine de la tribu, ayant des vêtements usés, du pain dur à la bouche. Quand je la vis en vraie mendiante, exposée aux injures des autres bohémiens, mon âme se révolta. Les guenilles I la vie errante 1 les sarcasmes ! le besoin f et ce qui l'attendait encore au delà t.. ,
Ces pensées se heurtaient dans mon cerveau, qu'elles ébranlaient.
Quand vint la nuit et que mon enfant bien-aimée fut endormie, je l'enveloppai, l'arrosant de mes larmes, et l'emportant dans son berceau, je sortis en courant de la tribu.
Suivant les instructions que j'avais reçues, je dépo-
sai le berceau et une lettre au milieu des fleurs d'un parterre qui s'étendait sous les fenêtres de la demeure princière.
Ma séparation fut déchirante. A peine éloignée d'une dizaine de pas, je revenais précipitamment. Enfin eut lieu l'effort suprême : j'entendis en m'en allant les cris de mon enfant, et... je poursuivis mon chemin!...
Par la lettre et d'après les quelques mots de Marioul- Jinka, on devait penser qu'elle était de haute naissance, qu'elle avait été volée par des bohémiens, qui, faute de moyens pour l'entretenir, l'abandonnaient.
Ce qui avait été prévu arriva.
L'excellente princesse demanda à son mari la permission de garder l'enfant envoyé par le bon Dieu.
A dater de ce moment, Marioullinka devint Mariolizza, puis fut élevée au rang de princesse Lehemiko.
En apprenant son bonheur, ma douleur se calma. Je me fixai à Jassy, dans un quartier retiré. J'apercevais souvent ma fille se promenant avec sa mère; mais j'avais toujours soin de me cacher pour ne pas être remarquée, même des domestiques de la princesse, car Mariolizza me ressemblait déjà beaucoup, ce qui était du reste une joie pour mon cœur.
Une fois, il était juste minuit, je me réveille en sursaut par une douleur aiguë; en ouvrant les yeux, je m'aperçois que ma chambre est éclairée comme en plein
jour. Je me précipite vers la fenêtre, et que vois-je?... la ville en feuî les flammes s'élevaient comme des langues ensanglantées.
— Dieu! Mariolizza! m'écriai-je. Et à peine vêtue je m'élance dans la direction de sa demeure.
La ville bout comme une chaudière, les toits se soulèvent, les vitres se brisent, les flammes se débattent dans une fumée épaisse, la foule crie, le tocsin sonne; mais plus haut que tout cela une seule voix se fait entendre dans mon cœur : Sauve ta fille I
Folle de terreur, je cours vers la maison du prince; je me fais jour à travers l'encombrement des portes; j'arrive à l'escalier encombré de meubles et de caisses, et j'aperçois un janissaire, les maips ensanglantées, qui emmène une petite fille... C'est elle!... Je la saisis, poussant de toutes mes forces le janissaire, qui roule sur l'escalier. Mariolizza se cramponne à moi ; je l'emporte jusque dans la rue, et... ce qui se passa ensuite, je l'ignore complètement.
Tout ce dont je me souviens, c'est que je fus longtemps malade, et que ma première parole, dès que j'eus la force de desserrer les dents, fut pour m'informer de la jeune princesse Lehemiko.
Personne ne sut me dire ce qu'elle était devenue. On m'apprit que son bienfaiteur avait été brûlé, que sa femme, déjà si faible, avait succombé à l'efi'roi...
A ces nouvelles, ma tête s'égara.
J'interrogeais tous les passants; je courais du matin au soir au milieu des décombres, cherchant ma fille parmi les cendres, les pierres, les poutres calcinées.
^nfin, j'apprends que le janissaire l'avait vendue. Mon enfant vendue f
Des parents du prince Lehemiko avaient donné au janissaire une forte somme d'argent pour qu'il emmenât Tenfant très-loin, et il était parti avec elle.
— Je me mis à sa poursuite jour et nuit. Enfin je le rejoignis à Khotin, et là, après m'êlre entendue avec Mariolizza, qui avait alors dix ans et était douée d'une intelligence extrêmement développée pour son âge, je donnai à la propriétaire de l'appartement qu'occupait le janissaire tout l'argent que j'avais sur moi. Avec l'aide de cette femme, je parvins à enlever ma fille.
Mais je ne savais plus où aller; craignant les persécutions, je me rendis chez le pacha de Khotin et le priai de prendre Mariolizza, de l'élever pour en faire plus tard sa maîtresse ou de la donner au harem du sultan. A cette dernière idée, je la voyais toujours parvenant à un très-haut rang.
ie pacha la garda et l'aima comme si elle eût été sa propre fille. Elle fut très-bien élevée chez lui, d'après les lois de Mahomet.
Plus d'une fois je l'aperçus par la fenle d'une porte;
plus d'une fois je l'entendis chanter. Sa douce voix me pénétrait l'âme, et me faisait tant de bien que j'aurais voulu mourir en l'écoutant! Et ma fille ne se doutait pas qu'un simple mur la séparait de celle qui était sa mère ! Que dis-je? un mur t Alors comme aujourd'hui, la distance qui nous séparait était bien grande 1...
Le pacha vieillissait, il eut l'idée d'offrir Mariolizza en cadeau au sultan, qui certes n'avait jamais \u beauté pareille.
Mais sur ces entrefaites les Russes arrivèrent à Khotin. Mariolizza, captive, fut envoyée à Pétersbourg.
Je partis à sa suite, toujours à sa suite f c'est là qu'où elle sera je laisserai mes os ; quand je mourrai, mon âme encore planera sur elle f et jamais ma fille ne saura tout ce que j'ai fait ; elle gardera dans son cœur le souvenir d'étrangers, et jamais elle ne se souviendra de sa mère f . . .
La narratrice essuya les larmes qui tombaient du seul œil qu'elle avait.
Le gros bohémien toussa, toussa, et se détourna pour cacher celles qui nondaient son visage si impassible habituellement.
Pas pins loÎB, mais en arrière, baron t la
nécessité nous fait pèlerins , nous faisons trois pM en arant et deux à reculons.
Marlynskt
Le temps, après avoir été moins rigoureux dans la matinée (ce qui détériora légèrement la maison de glace, recommença vers le soir son jeu, ainsi qu'un homme cruel et fort dans ses heures de gaieté. Tanû'^t on recevait d'énormes gréions sur le nez, ou bien le vent vous coupait la figure, ou bien encore des flocons de neige vous rendaient littéralement aveugle. Puis les fils neigeux devinrent plus serrés, et formèrent un écheveau que le grand dévideur pelotonna du ciel à la terre, avec une telle rapidité que cela donnait le vertige à regarder. Près des murs, la neige tourbillonnante s'arrêtait en monceaux. Faisant trembler les vitres, le vent, avec des gémissements plaintifs, demandait à entrer dans les maisons; les girouettes criaient sur les toits. En un mot, la nature se livrait à de telles
absurdités, qu'on aurait cru voir un mélange de Français et de Novgorodiens.
Il n'était donc pas étonnant que, par ce temps sombre et effrayant, un temps à la Byron, aucun habitant de Pétersbourg n'osât mettre le nez dehors. Pas un habitant, disons-nous : cependant, entre les écuries de Guertzoff et la demeure du conseiller intime Chtchourkoff, devant les ruines d'une maison brûlée, deux hommes marchaient en sens inverse.
L'un paraissait venir du royaume des Lilliputiens, l'autre du pays des Géants. Chacun d'eux toussa doucement deux fois, et après ce signal de reconnaissance, ils s'avancèrent vers un tuyau placé au milieu du mur. Ils se heurtèrent presque l'un l'autre en se cherchant toujours. Enfin le grand se cogna à la tête du petit, se baissa, lui prit la main, et dit en soupirant :
— Eh bient mon ami?
— C'est une véritable partie d'écnecs que nous jouons, répondit l'autre avec le même soupir, levant une main à la hauteur de son œil, pour serrer celle qu'on lui tendait. Nous faisons deux pas en avant, puis nous sommes contraints de reculer. Tenons-nous-en à notre première position, et alors, selon toutes les probabilités, nous ferons échec et mat.
— Ohl l'affaire n'est pas encore complètement déses-
LA MAISON DE GLACE. i5
pérée, interrompit le grand ; il est vrai que, par sa précipitation, il nous a ôté des mains les armes dont dépend son succès et le nôtre; il se fâche, se dépite, et, malgré cela, on ne peut se séparer de lui; il a tant de nobles'se I
— C'est vraiment une noble nature, mais une tête follet reprit son interlocuteur d'un ton pénétré, et j'aurais pu l'abandonner si...
— Si tu ne l'aimais autant, n'est-il pas vrai ? Je le plains, mais ne lui porte pas moins d'affection que toi. N'était cette. maudite passion pour la princesse, l'histoire de cette maudite soirée, nous aurions vite repris le dessus.
•— L'impératrice le sait-elle?
— Pas encore. Des événements de cette soirée, rien n'a transpiré, pas plus que si elle n'avait point eu lieu. Guertzoff a ordonné sévèrement que personne n'en ouvrît la bouche : celui qui a vu ou entendu est censé n'avoir rien vu, rien entendu. Il se ménage un accusateur précieux pour s'en servir quand l'occasion sera venue. C'est pourquoi j'ai lié momentanément les mains du favori, prêtes. à lever la cognée. Je lui ai fait souffler à l'oreille, par qui de droit, qu'il se tramait à Pétersbo urg quelque chose comme une révolte, dont les moines et religieuses cassés et amenés ici par son ordre étaient les moteurs.
Effectivement le soir même, en rentrant chez lui, il reçut la nouvelle que des colonies entières s'enfuyaient à l'étranger dans la crainte que son acte de cruauté ne se renouvelât. Sa méchante âme eut à travailler, car il fallait organiser les choses de façon à ce qu'elles n'arrivassent point aux oreilles de l'impératrice.
Et pendant ce temps je me prépare les voies pour arriver à Sa Majesté. Aujourd'hui j'ai été lui présenter un rapport, et elle m'a questionné sur quelques points avec beaucoup de bienveillance. Que j'aie seulement le temps de me consolider dans ses bonnes grâces, de surpasser en finesse l'archifripon, et tu me verras lancer un rapport qui lui donnera aussi chaud que de la poix bouillante.
— Et la princesse?
— La princesse a été souffrante, probablement de l'idée que l'impératrice et toute la cour savaient la visite nocturne, que la ville en jasait. Ce qui prouve que ni l'éducation du harem, ni les scandaleux exemples du siècle, ni même la peur, ne peuvent éteindre chez une femme le sentiment de la honte, tant que cette femme n'est pas tombée dans la boue.
Cependant les affectueuses caresses de l'impératrice, qui vint la voir le lendemain, le profond silence qui régna sur les événements de cette malheureuse soirée, les attentions, ie respect dont elle se retrouva comme
auparavant entourée, ranimèrent son courage. Mais ce qui, je crois, contribua le plus puissamment à sa guérison, furent de bonnes nouvelles de Wolinski.
Tu sais que l'impératrice le fit appeler; tout le monde crut que l'histoire des torches lui en attirerait gros; néanmoins tu as entendu dire comment il avait été reçu.
— Il m'a lui-même raconté qu'à son entrée l'impératrice lui avait fait du doigt un gracieux signe de menace, puis lui avait donné sa main à baiser en disant :
•— Celui qui se souviendra du passé sera banni de ma présence.
— Je crois que ces paroles ne concernaient pas uniquement les torches, mais aussi la statue de glace. Elle soupçonne dans l'histoire de cette poupée quelque chose de nuisible à son favori, et par l'oubli du passé elle entend rapprocher les rivaux.
— Quant à moi, les paroles clémentes de notre Courlandaise ne font qu'accroître en moi l'envie de donner à l'affaire un fameux coup d'épaule.
Pendant ce dialogue, la neige s'était amoncelée et tourbillonnait avec tant de fureur autour des interlocuteurs qu'il leur devenait difficile de lutter de force avec elle; on se serait cru sous la pression d'un manteau de plomb.
— Garantis-toi de la neige, mon ami, dit le plus jeune,
la parole et les mouvemsnts embarrassés, je crains qu'elle ne nous engloutisse avant peu.
— En tout cas, elle commencera par toi, répondit l'autre, retirant en riant son petit ami de sa coquille de neige.
—Eh bien t cette position fâcheuse a considérablement éclairci mon imagination; j'ai une idée magnifique, lumineuse.
— Je serais curieux de la connaître.
— Il me vient la fantaisie de continuer ce que les adversaires de mon patron ont si bien commencé; en un mot, d'aider les amoureux.
— Les aider ? tu perds la tête t
— Dis plutôt que j'ai découvert une véritable mine d'or. Oui, oui, il faut les aider.
J'ai commencé par employer toute mon influence, toutes mes forces, tous mes raisonnements pour détacher Artemy-Petrowitz de sa funeste passion et le ramener au sens commun ; j'ai échoné. Maintenant je vais faire comme Biren, je soufflerai sur ce feu. J'ai presque la certitude que notre maître n'est rivé à la Moldave que par les chaînes de la sensualité. De son côté à elle, c'est différent, Mariolizza a pour lui un de ces amours dont on peut tout attendre. Avec cet amour-là je puis construire une échelle capable de nous faire monter non-seulement jusqu'à l'impératrice, mais jusqu'au ciel.
LA Maison de glace. S9
La voix du jeune homme tremblait comme sous la puissance de l'inspiration.
— Une pauvre idée! dit l'autre en soupirant : que ne fait-on pas de toi ? on te trompe, on te pervertit, on te perd ! Deux partis opposés agissent naturellement chacun pour son avantage; on te prend, on te lance comme une monnaie qui a cours dans les deux pays ennemis, pour que, de ton côté, tu précipites les événements. Voilà ce qu'ils font de toi, quelle mission t.. . Puis une belle et luxuriante fleur de la nature, que Ton devrait se contenter d'admirer, est sans pitié effeuillée par les combattants, qui cherchent en elle un poison pour en user l'un contre l'autre!...
Non, mon ami, je ne connais pas encore à fond tes projets, mais s'ils sont vils, laisse-les aux gens méprisables.
— Ne te livre point aux jugements téméraires, sage précepte que tu as oubhél Rappelle- toi, premièrement, que nous n'agissons pas en vue de la gloire d'un seul homme, mais que c'est pour une nation entière que nous travaillons; deuxièmement, que la princesse s'est lotaement perdue dès l'instant où elle a aimé Wolinski; on peut la plaindre, mais il est trop tard pour la sauver. Dieu en personne ne viendrait pas à son secours !...
J'ai compris cette femme en lisant sa première lettre, en la voyant pour la première fois. C'est une de ces
natures à se brûler de son propre feu. L*amour est sa vie. Toutes les aspirations, toutes les forces de son cœur se sont concentrées sur Wolinski ; lorsqu'elles n'auront plus ce but, c'est que Mariolizza aura cessé de vivre. Son amour pour Artemy-Petrowitz esi son unique mobile, je te laisse à penser quelles en seront les suites I 'C'est pourquoi la plus simple logique nous démontre que, s'il n'est pas en notre pouvoir de rendre cette position belle et enchanteresse, ce dont nul ne peut douter; que s'il nous est impossible d'épargner au cœur de la princesse le chagrin et le coup cruel que la destinée lui prépare, nous pouvons profiter de sa passion pour avancer considérablement nos affaires sans qu'il y ait en cela rien de vil ni de méprisable.
— Chut! j'entends des voix.
Les deux interlocuteurs prêtèrent l'oreille, en proie à une anxiété évidente.
— Ce n'est rien, dit le petit, c'est le vent qui souffle.
— Comment, ce n'est rien! pour Dieu, tais-toi !
En effet, au bout de quelques instants, leurs oreilles attentives saisirent des lambeaux de phrases.
— Ici... voici leurs traces... Je les ai perdues... et toi?... comment donc!... ce n'est pas la première fois... Encore de nouvelles traces. Par ici, par ici... ils ne m'échapperont point.
Ces derniers mots arrivèrent très-distinctement à nos
LA MAISON DE GLACE. Gl
deux amis, qui, regardant à travers les fentes du mur, virent des ombres se mouvoir.
— C'est la voix de mon oncle, dit le plus âgé ; nous sommes pris I
— Que faire ? il nous est impossible de sortir de cette impasse sans aller droit à sa rencontre. Si je parvenais à grimper jusqu'à cette fenêtre, je sauterais dans le jardin de Chtchourkoff.
— Tu te blesseras !
— J'aime mieux cela que de tomber entre ses mains; mais toi?
— Quant à moi, j'attends mon secours du ciel t monte vite sur mes épaules, et advienne que pourra. En avant 1
Pendant que le grand parlait, le petit était à l'action. Des mains, il passa aux épaules, des épaules sur la tête de son compagnon, et atteignit le mur, où, agile comme un chat, il grimpait toujours, s'aidant des moindres saillies ; le moment de la délivrance arrivait, la fenêtre n'était plus qu'à une légère distance. Mais, ô malheur! le manteau du pauvre jeune homme se prend dans un crochet de fer, il tire, il tire, pas moyen de se dégager f impossible qu'il se serve de ses mains, car s'il en détache une de son point d'appui, il tombera infailliblement! L'idée de pendre au mur comme une chauvesouris aux ailes déployées le couvre d'une sueur glacée...
il n'entrevoit aucune issue à sa fâcheuse position, il porte son gibet sur son dos !
La partie des ruines où les deux amis avaient tenu leur conciliabule s'éclaira subitement, et à travers la poussière argentée de la neige qui continuait à tomber, se dessina d'un côté la position vraiment digne de pitié du pauvre Zouda, et de l'autre, la tête de Lipmann ; ses cheveux roux sortant en mèches indisciplinées de son chapeau noir^ donnaient à sa personne un air tant soit peu sauvage. Il avait la bouche ouverte, et le regard d'un douanier prêt à immoler sa victime. Puis le grand et mince Erikler avec son nez de bécasse.
Pour compléter ce coup d'œil, on voyait, précédant Lipmann, une sorte d'individu coiffé d'un palachem, qui tenait une lanterne, et à quelques pas en arriére, des paysans armés de longues perches semblant prêts à assommer, s'il y avait lieu, ou à précipiter dans les jardins illimités de la Newa quelque poisson bipède.
— Quoi! c'est vous, mon neveu ? exclama Lipmann, qui tenait en main une véritable massue.
— Vous voyez bien que c'est moi, répondit le secrétaire àii cabinet ministériel en soufflant de toutes ses forces sur la lanterne, ce qui replongea dans l'ombre les personnages de cette scène, digne en tous points d'un palais magique. Faut-il donc encore vous répéter que c'est moi, mon oncle? Mais pourquoi, ajouta-t-il
en baissant la voix, arrivez-vous, avec votre insupportable escorte, me renverser dans ma meilleure position.
— Que voulez-vous dire, monsieur Erikler? Je ne vous comprends pas, n'étant nullement doué de divination.
— Vous me comprendrez tout à l'heure.
En disant ces mots, Erikler saisit la perche de Fun des paysans, s'élança vers le mur auquel était attaché l'infortuné Zouda, et grâce à ce moyen de sauvetage, le pauvre jeune homme, délivré de ses liens, rendu à sa liberté de mouvements, fut en deux bonds sur la fenêtre, do laquelle une nouvelle culbute l'envoya droit dans le jardin de Chtchourkoff.
On entendit le bruit d'un objet qui tombe, puis plus rien.
Est-il blessé? est-il encore vivant? est-il enfoui sous un monceau de neige? Dieu seul lésait.
— Qu'est-ce qui tombe? demanda Lipmann d'un ton soupçonneux.
— N'entendez-vous pas que c'est un homme? répondit le neveu en jetant la perche au paysan. Après tout, s'il meurt le malheur ne sera pas très-grand ; j'ai fait du moins envers lui tout ce que ma situation critique me permettait, se dit Erikler.
Puis se rapprochant de Lipmann :
— Allons-nous-en, mon cher oncle; je vous conterai cela en route, car votre cortège pourrait nous entendre, ce qui nuirait, par votre faute, aux intérêts de notre protecteur.
Lipmann fit un signe de commandement, et ses hommes se mirent en marche l'une derrière l'autre, non sans s'être plus d'une fois laissé choir avant de sortir dètinitivement de ces obscures ruines.
— Ah I mon oncle, mon oncle! fit Erikler d'une voix émue, en tenant Lipmann par la main, après les soucis les inquiétudes, les peines qui m'ontfait perdre le repos et la santé, après mes efforts incessants pour cacher votre incapacité à Guertzoff et à l'impératrice, qui a lu aujourd'hui encore un mémoire que vous êtes censé avoir écrit et rédigé, après tout cela, vous vous mettez à m'espionner I...
Et, ne permettant pas à Tonde de l'interrompre, il continua :
— Savez-vous qui était avec moi?
— Non.
— Zouda.
— Zouda! Depuis quand êtes-vous liés ensemble?
— C'est la troisième entrevue que j'ai eue en cet endroit avec lui.
— C'est cela, c'est à peu près cela ! Mon véridique espion est venu m'annoncer tout à l'heure que pour la
seconde fois deux hommes se rendaient ici; et alors je... suis accouru... ne pensant pas vous renconlrer... Mais aussi, pourquoi ne pas m'avoir prévenu?
• -Parce que je ne voulais pas vous livrer le fil de mes idées avant de les avoir nouées d'un nœud indissoluble. Croyez-moi, la chose que je médite est un coup de maître, qui ne fera honte ni à vous ni à moi, et je veux mourir si Guertzoff ne me saute pas au cou dans les transports de sa joie. J'ai si bien mené mon ennemi, qu'il me met déjà les doigts dans la bouche... Ah t ahl ahl Entendez-vous, dans le jardin de Chtchourkoff, les formidables chiens qui aboient, et savez-vous que chacun d'eux est assez fort pour terrasser un ours? Je serais fâché pourtant qu'ils ne me laissassent rien de mon fripon! Non, non, mon petit ami, de toute façon je vous dévorerai, toi et ton insolent Wolinski. Si je n'arrive pas avant lui, c'est que je suis indigne du nom d'Erikler et des faveurs qui m'attendent; c'est que je suis un niais^ un corbeau, un homme digne de ramoner les cheminées.
Seulement, mon oncle, je vous prie, vous supplie de ne point entraver ma marche... Si je gâte les affaires, je vous permets de me conduire à la potence, au billot, où vous voudrez...
Erikler s'exprimait avec une si profonde conviction, ga figure étincelait d'une joie si cruelle; il démontrait
ses plans d'une manière si nette, si précise, que le cœur du vieillard s'agita comme la poussière que Ton voit danser dans un rayon de soleil . Se& longues oreilles remuèrent comme des cymbales auxquelles un musicien vient de donner l'impulsion, et serrant la main de son neveu avec l'expression d'un tigre caressant son petit :
— Pas un mot de plus, mon cher, pas un mot de plus, je ne vous soupçonnerai jamais; ce serait me soupçonner moi-même. Vous êtes la seule joie, l'unique consolation de ma vieillesse; il me semble que je ne mourrai pas tant que je me retrouve en vous 1 Si j'avais su!... oh! oh! quel est celui qui ne se trompe pas?. .. je n'aurais pas amené ici ces imbéciles; je n'aurais pas écouté leurs fables, qui pèsent maintenant à mes oreilles comme des poids de quarante livres.
— Holà! écoutez! cria Lipmann à ses subalternes, si un seul d'entre vous s'avise de dire que j'ai rencontré mon neveu dans ces diables de ruines, alors... regardez... (il indiqua la Newa), dans un sac... et à l'eau!...
Après ce discours énergique, l'oncle et le neveu se séparèrent pour rentrer chacun chez soi.