‹ La maison de glaceChapitre 8 sur 35 · LE SINGE DE GUERTZOFF · texte numérisé non relu

LE SINGE DE GUERTZOFF

Un moucheron tomba avec un chêne, Et l'on entendit un formidable bruit.

{Vieille chanson russe.)

Dans une vaste salle, faiblement éclairée par les lueurs rouges d'un feu ardent, un vieillard appuyé sur un cotcherga * était debout près du poêle. Son costume se composait d'une calotte de soie rouge, d'une veste de coutil à raies bleues, d'une Culotte d'étoffe rose, dont les boucles détachées laissaient flotter sur ses mollets des bas de soie gros bleu, allant se perdre dans des pantoufles vertes ; il portait en outre un petit tablier blanc.

A première vue, un pareil accoutrement porte vivement à la gaieté; mais on lit sur le visage de cet homme bizarre tant de loyauté chevaleresque, de quiétude,

1. Longue tige en fer qui sert à faire ie feu dans les poêles russes.

d'honneur, de bonté, que l'ironie, prête à paraître, se refoule au lond du cœur. Rien que par son sourire on sent chez ce vieillard une âme encore jeune. Il est là, plongé dans de calmes pensées, tournant entre ses doigts son cotcherga, à l'aide duquel il remue les charbons du foyer, et s'interrompant de temps à autre pour faire un signe de tête amical à quatre chiens de race polonaise, tous de même couleur, groupés autour de lui. On peut juger de la bonté de cet homme rien qu'en voyant l'égalité avec laquelle il distribue ses caresses à chacun de ses amis, pour ne pas faire naître de jalousies.

Tout paraît désert autour de lui ; cependant lorsqu'une bûche se sépare bruyamment en flamboyant, sa solitude se peuple tout à coup. Princes, rois et reines en costumes d'apparat se montrent à l'horizon, jetant de leurs modestes cadres jaunes, ainsi que d'une croisée, des regards curieux dans cette pièce immense. Les yeux de Jean Grosna paraissent vouloir tout dévorer, et sa barbe noire a l'air prête à s'agiter avec ses lèvres pour prononcer le mot prince !

Pendant que cette nombreuse société visite notre original, il est au milieu d'eux, entouré de clarté, tenant sa colcherga, comme un sorcier qui de sa baguette magique évoque les ombres des défunts. Le gland de sa calotte de soie brille ainsi qu'une étoile sanglante.

Tout à coup les habitants de l'autre monde s'évanouissent; la salle rentre dans son obscurité première; te vieillard se retrouve de nouveau seul avec ses chiens et livré à ses calmes pensées.

Dans une chambre attenante, qui est probablement l'antichambre, un homme lit en épelant un livre de prières. Que de peine doit donner ce travail I et pourtant le son de sa voix indique la satisfaction. Répétant chaque syllabe plusieurs fois, il les aligne, il en jouit comme de la meilleure nourriture qu'il ait jamais eue.

— Ivant cria de la salle le vieillard.

Un profond soupir se fit entendre derrière la porte, indiquant le regret qu'éprouvait le lecteur forcé d'interrompre sa lecture édifiante ; en même temps entra dans la salle un homme âgé, à l'air respectable, dont l'habillement dénotait un domestique de bonne maison.

Il se tint debout, les mains croisées sur un ventre assez proéminent, attendant humblement ce qu'on voudrait bien lui dire; la demande ne se fit pas attendre.

— Le cuisinier est-il guéri?

— Comment, guéri? mais, monsieur, il boit de nouveau à la coupe de mort.

L'original que nous reconnaissons pour le maître de céans, parut choqué de la réponse.

— Pour vous, ils sont tous ivres et toujours ivres,

dit-il. Il est sûrement malade ; faites-lui boire de la menthe, du thé de framboise, quelque chose enfin qui amène la transpiration.

Le domestique hocha la tête, et répondit d'une voix émue.

— Vous gâtez tous vos gens, monsieur ; sur cinquante serviteurs, vous n'en avez pas un pour brosser vos habits, apprêter votre dîner ou atteler votre voiture.

— Et toi, Ivan?

Le ton dont ces trois mots furent prononcés signifiait : — Toi, mon cher Ivan, ne les remplaces-tu donc pas tous?

Il n'y eut pas de réponse. Ivan fit la moue que fait à son amoureux une femme coquette, et toujours en silence, agita ses doigts sur son ventre.

Le maître continua à développer son idée :

— Et toi, ne m'as-tu pas fait mon dîner? quand nous étions en marche, ne m'as-tu pas servi de cocher ? n'as-tu pas brossé mes habits ?

— Je serai toujours trop heureux de vous servir, tant que mes forces me le permettront; mais si je venais à mourir...

— Allons, allons, Leontewilz ^ ne me donne pas d'idées noires.

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