Fjls de Léon
Une ombre de tristesse se répandit sur le doux yisage du maître; il eut un moment de saint recueillement, puis, se remettant, il dit d'une voix ferme :
— Eh 1 n'ai-je donc pas aussi mes mains?
— Ainsi vous voudriez, monsieur, faire vous-même Fouvrage d'un valet? On n'a jamais entendu pareille chose ! n'en seriez-vous point honteux vis-à-vis des boyards vos frères ?
— Le travail n'est point honteux, il n'y a de honte que dans une action déloyale. Les saints Pères euxmêmes ne travaillaient-ils point à la sueur de leur front?
Cette comparaison eût été concluante envers tout autre qu'Ivan, mais celui-ci, lissant de la main les mècnes rebelles de ses rares cheveux, répondit :
— Les saints Pères ne possédaient pas cinquante domestiques et plusieurs centaines de paysans , que Dieu et l'empereur vous confient comme étant vos enfants; et ces enfants vous les laissez s'adonner au mal, oublier Dieu, vous oublier 1 C'est un péché d'être trop faible. Oh ! oh! maître, il est parfois juste et équitable d'employer la verge là où la parole ne fait rien.
— Tu oublies que Wolinski et moi, nous nous sommes promis de ne jamais employer de châtiment corporel?
— C'est chose facile pour Arlemy-Petrowitz, car,
n LA MAISON DE GLACE.
soit dit sans le juger, il aime beaucoup à courir, et s^es gens vivent en vrais moines; vous vivez comme un ermite, et les vôtres...
— Voyons, assez, assez, Leontewitz, va replonger ton cœur dans le psautier.
Leontewitz retourna à la place qu'il occupait d'habitude, et se remit à sa lecture avec une nouvelle ardeur.
Le maître, la tête couverte de son inséparable calotte rouge, recommença de tisonner avec un air de béatitude. Mais le serviteur n'avait pas eu le temps d'épeler une ligne, qu'il entendit derechef:
— Ivan 1
En un clin-d'œil Ivan fut dans la salle, la tête inclinée, les mains croisées.
— As-tu donné un petit rouble... tu sais... à celui qui est venu hier?
— Non monsieur.
— Alors, porte-le-lui, ou envoie-le-lui demain.
— Je ne le porterai ni ne l'enverrai, monsieur.
— Mais, du moment que je t'en donne l'ordre?
— Vous ordonnez une dépense inutile.
— Puisque telle est ma volonté !
— Je n'en ferai rien, monsieur, c'est un ivrogne qui dépense votre argent au cabaret; à un fainéant donner an rouble I
— Ce n'est pas ton argent.
— Je le sais, monsieur, mais pourquoi me confiezvous la garde de vos revenus?
Il y eut une minute d'un silence irrité. Mais les arguments d'Ivan étaient trop puissants pour être réfutés. Notre original mit bas les armes et murmura d'un air soumis :
— Huml c'est vrai, c'est vrai, mes revenus sont entre ses mains, je n'ai rien à dire.
Et IvaU;,. n'attendant pas d'autre conclusion, se retira. En ce moment, les chiens se mirent à aboyer avec la force de quatre chiens polonais qu'ils étaient.
— Ivant
La pauvre victime ne se fit pas attendre.
— Pour sûr, le petit chevreau de tantôt s'est derechef échappé.
— Mais, monsieur, c'est impossible ; tantôt il faisait jour, tandis que maintenant il fait nuit, et toutes les portes sont fermées.
Sur ce, on entendit les chiens de garde aboyer avec frénésie, et les quatre chiens polonais leur répondirent avec un ensemble à briser le tympan.
— Tout ce bruit ne peut être pour rien, dit Ivan en hochant la tête.
Puis il s'élança hors de l'appartement avec Vagilitc d'un jeune homme.
lu 5
Il vit venir à sa rencontre tous les gens de service, rouges, les yeux endormis, les cheveux en désordre. Les comprendre n'était pas chose aisée; les uns avaient la langue épaisse, d'autres parlaient avec la rapidité d'un moulin; ils criaient tous à la fois; chez tous, les effets du schnick se faisaient sentir.
Telle était la majeure partie des serviteurs du conseiller intime Chtchourkoff, dont nous avons fait connaissance dès le commencement de ce chapitre.
Le conseiller, doué d'une grande fermeté en ce qui concernait les devoirs de sa position, en toutes choses spirituel et vrai grand seigneur, était comme maître de maison d'une incapacité au delà de toute expression.
Tantôt il craignait d'irriter ses paysans par une surveillance exagérée ; tantôt l'un était le parrain, celui-ci était le fils, cet autre était le neveu de tel autre qui avait servi chez son père. Tous ces prétextes avaient pour but d'éviter des châtiments qui auraient affligé la bonté de son cœur. Et c'est ce qui faisait qu'Ivan, avec le courage et la patience d'un héros, joints à la probité d'un Allemand, portait toute la maison sur son dos, comme une tortue son fardeau, dont elle ne se sépare qu'à la mort.
Il se plaignait parfois de la fainéantise de ses camarades, mais jamais il ne faisait entendre une plainte sur la multiplicité de ses occupations, qu'il considérait
comme économiques à son maître. Oh f quant à ce dernier, le vieux serviteur l'aimait de l'affection la plus pure, h plus dévouée jusqu'au dernier jour de sa vie.
Ces mots : la crainte de la honte et du péché, seule base de l'éducation de nos ancêtres, furent aussi les gardiens fidèles et vigilants, le point de départ de toute la morale d'Ivan et de son maître.
Au milieu des phrases incohérentes que débitaient en chœur les gens de service, Ivan comprit à peu près ceci : que le singe du duc de Courtaude avait rompu sa chaîne et sauté dans le jardin de Son Excellence; qu'il était d'abord resté enfoui dans un tas de neige, mais qu'entendant les aboiements des chiens, il avait repris son élan et avait grimpé sur le mur de la maison voisine, oii on l'apercevait encore pelotonné comme un chat.
— Le misérable fait claquer ses dents, dit l'un; est-ce de froid, ou bien se dispose-t-il à mordre quelqu'un à l'instar de son maître ?
— Rusée bête I continua un autre, j'étais sur le point de l'appeler lorsque je l'ai entendu parler comme un homme.
— On dit que les singes appartiennent à rJatan comme les serpents, et que lorsque l'on en tue un, on a dans l'autre monde rémission de quantité de péchés I cria un troisième.
— Il faut le tuer! il faut le tuer! vociféra à l'unanimité celte furieuse cohorte.
Attiré par les cris de ses gens, Ghtchourkoff parut dans l'antichambre. Apprenant de quoi il s'agissait, il s'enveloppa d'une pelisse kalmouck, et manifesta le désir d'aller voir le singe de Guertzoff, et de s'en emparer s'il était possible.
La guerre était déclarée ; ce n'est point une guerre oisive que la guerre de parti !
Ghtchourkoff et ses gens représentaient le parti Wolinski ; le singe, celui de Biren.
En un clin d'œil l'armée fut organisée.
L'obscurité, le mauvais temps, la force du nombre, tout les favorisait; le plus rusé des ennemis n'aurait pu leur échapper. Les voici en marche; à la tête de la colonne, Ivan éclaire la route à l'aide d'une lanterne, les avertit aux monceaux de neige, aux passages dangereux.Quoique le dicton prétende que « derrière Ivan on ne va pas loin, » celui-ci les conduit à la gloire. Après lui vient le chef en calotte rouge, point autour duquel, en cas de danger, doivent se concentrer toutes les forces. Vaincre ou mourir! telle est la devise de son parti ; sa pelisse de peau de mouton flotte comme un toga; il porte son tisonnier ainsi qu'un maréchal son bâton de commandement. Quant aux soldats, ils sont armés, l'un d'un balai, d'une brosse à frotter, l'au-
îre d'une bûche, l'autre môme d'une poêle. Ivan regarde avec dédain ce dernier, semblant dire : lu ne portes pas une arme, mais un bouclier. Celui-ci, répondant à sa pensée, lui dit d'une voix irritée ;
— Je reviendrai avec mon bouclier ou dessus.
La réserve se compose d'un immense chien danois, traînant à sa suite cinq héros bouillant d'ardeur.
A peine entrée au jardin, l'armée fît une courte halte, puis, avide de conquérir les lauriers de la gloire, s'élança vers l'endroit désigné en criant :
— La captivité ou la mort pour le singe du Courlandais Guertzofft
Mais comment dépeindre l'étonnement général, lorsque le singe, reconnaissant Chtchourkoff à la lueur de la lanterne, lui dit d'un ton plaintif :
— Votre Excellence, sauvez-moi t
=— Eh t le malin compère, bête rusée, crièrent deux ou trois voix; ne sais-tu donc pas à qui tu demandes grâce? Tuons-le!
— Il faut le tuer ! répéta le chœur en brandissant les armes.
— Arrêtez! dit Chtchourkoff d'un ton impératif; que personne ne bouge! Qu'Ivan, Ivan seul, s'avance avec moi.
Les soldats baissèrent les armes, comme à un enterrement.
La surprise redoubla lorsque le prétendu singe, voyant Clitchourkoff s'approcher, lui dit :
— Ayez pitié de moi, André Ivanowitz, je suis blessé, grelotant de froid, à moitié mort! Au nom de Dieu! sauvez-moi de vos chiens et de vos gens, qui sont encore plus féroces et plus fous qu'eux.
— Comment! c'est vous, mon cher Zouda ! Par quel hasard? s'écria Chtchourkoff en laissant tomber son tisonnier. Ivan, aide-moi. Il n'avait pas achevé sa phrase que le bon domestique étaità ses côtés. La pelisse fut étendue par terre sous l'endroit où le malheureux Zouda n'avait presque plus la force de se cramponner, et le secrétaire du cabinet ministériel se laissa choir sur la litière improvisée; mais ses précédentes chutes, les frayeurs que lui avaient causées successivement les chiens et les gens de Chtchourkoff, et par-dessus tout, le froid qu'il avait enduré, l'avaient complètement paralysé. Chtchourkoff et Ivan (les autres héros de la soirée étant hors d'état de les aider) firent de leurs mains croisées une civière, sur laquelle ils mirent le jeune homme saupoudré de neige, puis le portèrent dans la maison, le déshabillèrent, le mirent au lit, et lui introduisirent dans la bouche, sous la forme de Ihé vert, tout le contenu d'une énorme bouilloire de cuivre. (On ne se servait pas encore de samovar à cette époque.)
Auprès du lit de Zouda nous voyons apparaître un nouveau personnage qui n'avait pas suivi l'expédition, mais avait de loin veillé sur elle : c'était le nain de Chtchourkoff.
On envoya prévenir Wolinski que son secrétaire passait la nuit chez son ami.
— Ah f il ne faut pas que j'oublie de vous dire que les pantouffles vertes furent perdues au milieu de la terrible bagarre de cette mémorable soirée. Je suis convaincu que cette remarque pourra un jour être utile au futur biographe de l'original à la calotte rouge, et deviendra ma justification si jamais quelqu'un me prend en défaut sur une vérité historique.
U l'A MAISON DE GLàCË.
LE CHIEiN-CHEVAL.
Il fut un temps où les hommes s'abrntirent et se dégradèrent jusqu'à la bête, et alors, je ne sais par quel instinct, les animaux s'élevèrent jusqu'à remplir (les plus huiiibies , il est vrai) des fonctions de îliomme. (L'auteur.)
Le lendemain nous voyons le convalescent Zouda et son excellent hôte, tous deux en robe de chambre, arpenter la vaste salle en s'entretenant du sujet de leur unique préoccupation, c'est-à-dire de la guerre contre l'odieux favori.
Chtchourkoff fut brusquement interrompu dans sa conversation par Ivan, qui vint étaler pompeusement sur des chaises des habits, une perruque et autres accessoires d'une toilette de cérémonie
Le maître demanda du temps, s'excusa, parlementa, et finit, en se fâchant, par demander à déjeuner.
Habitué à ses aises et à son costume de chez lui, l'invitation de s'habiller était aussi agréable à Son
Excellence que l'eût été la proposition de lui mettre des fers. Sa calotte rouge était si commode, il était si libre de mouvement dans sa veste rayée, et l'on voulait /ui enlever ce bien-être pour le serrer dans une cotte de maille, un habit brodé d'or, lui enfouir la tête sous des masses de faux cheveux qui lui pesaient comme un casque d'airain.
Au moment de cette lutte avec la paresse entrèrent Peroquinc et le comte Soumine-Koupchine, tous deux enrôlés dans la guerre du bon droit, c'est-à-dire ennemis de Biren et soutiens de la patrie et du trône. Ils étaient convaincus qu'un vrai gentilhomme est celui qui sait se sacrifier au bien général, qui ne craint pas d'avoir son franc parler vis-à-vis des puissants de la terre, qui est disposé à sacrifier sa tête à la réparation des injustices et des abus. C'était bien par des faits qu'ils témoignaient tous deux de leurs croyances, et leur parole était des actes.
Ils ne prirent jamais ae route tortueuse et sombre, même dans cette guerre de partis.
Dans les salons, au sénat, à la cour, jusqu'en présence de l'impératrice, ils osaient montrer leur mécontentement; aussi dans la société leur avait-on donné la désignation de gens turbulents. L'impératrice ellemême, bien que persuadée de leur attachement et de leur dévouement à sa personne, les classait au nombre
des importuns. Aucun n'avait à se plaindre personnellement de Biren, mais tous deux le haïssaient pour le mal qu'il faisait au pays.
Aussitôt que Zouda vit apparaître les visiteurs, il s'enfuit à toutes jambes.
— Es-tu prêt, mon cher André? demanda Peroquine, introduisant par la demi-porte sa volumineuse personne, et avançant une tête armée d'une paire d'yeux ronds et saillants comme ceux d'un lion : Eh t eh ! tu es encore à te dorloter comme une vieille femme.
— Es-tu donc un chien de la chambre à coucher impériale, pour paresser ainsi ? ajouta d'une voix irritée le comte Soumine-Koupchine, vieillard au teint blafard comme la lune, à la taille courbée comme la voûte d'une tombe, et marchant avec difficulté, appuyé sur un énorme rotin. C'est vraiment honteux ! mais il me semble, si mes yeux ne m'ont point trompé, que j'ai entrevu en entrant Zouda en robe de chambre. Un secrétaire ainsi vêtu devant un conseiller intime ! Cela ne s'était pas encore vu en Russie. Oh I oh f André Ivanowiiz, tu gâtes tous ceux qui t'approchent. Il est temps que nous rétablissions un peu l'ordre à ta place.
Rouge et confus comme un écolier pris en faute, Chtchourkoff s'habillait à la hâte, et d'un ton timide, hésitant, accompagné d'un regard suppliant, il répondit :
— Zouda est malade, il s'est blessé hier... Allons, Ivan... plus vite!
Le domestique, se dépêchant à l'égal de son maître, lui plaça la perruque sur les yeux, accident que ce dernier répara sans témoigner la moindre impatience. Enfin, se remettant de son émotion, Chtchourkoff demanda :
— Qu'y a-t-il donc d'extraordinaire aujourd'hui pour que vous soyez si pressés?
— Tu ne sais donc rien? tu n'as donc point reçu nos lettres? firent simultanément Peroquine et le comte Koupchine d'un air étonné.
— Je n'ai rien reçu et ne sais rien.
— C'est inouï ! Ivan, n'est-il arrivé aucun message pour ton maître?
Ivan eût été en droit de répondre :
— J'ai brossé les habits, les chevaux, j'ai fait la cuisine, etc.
Mais c'eût été blâmer son maître: il se contenta donc de dire :
— Monsieur, je n'ai rien vu ; faut-il interroger le nain?
On appela le nain. Il parut. Une ruse profonde se lisait sur sa figure plus jaune, plus chiffonnée que de vieilles manchettes de point d'Alençon.
— Il y a je ne sais quel papier dans l'antichambre.
marmotta-t-il d'une voix bourrue qui lit vaciller ses bajoues semblables à celles d'un chien; je ne sais qui a apporté ce papier je dormais sur le grand coffre.
Zouda, qui s'était habillé, rentra dans la salle, et, apprenant de quoi il était question, se précipita dans l'antichambre et revint avec la lettre; Chtchourkoff l'ouvrit et en prit connaissance.
Koupchine leva sa canne sur le nain en s'écriant :
— Oh ! si ce n'était un péché, j'aurais tué ce vilain être fait à l'image du diable 1 Ya-t'en, horreuri File à la cuisine.
Le nain se mit à pleurer et sortit d'un air piteux, maudissant intérieurement la vie qu'il menait chez un maître devant lequel des étrangers avaient le droit de maltraiter ainsi de fidèles serviteurs.
— Je remercie Dieu, dit Chtchourkoff en se signant, de ce que l'impératrice ait enfin fixé pour aujourd'hui l'audience que tu demandes depuis si longtemps.
Zouda hocha la tête, et soupirant :
— Je crains que cette entrevue ne gâte l'affaire ; c'est encore trop tôt.
— Oh! s'il faut attendre l'issue de vos plans sans cessi ébauchés, puis recommencés, je garantis qu'il nous faudra patienter jusqu'à notre vie future. Non, mon petit monsieur, avec la grâce de Dieu et nos trèssimples projets, nous nous mettrons immédiatement à
Tœuvre. D'après nous, c'est la plus sûre manière de procéder. Nous allons vous prouver qu'avec tous vos mystères, vos plans à perte de vue et votre expérience, vous avez mis notre affaire dans une mauvaise position ; mais nous réparerons vos bévues, avec l'aide de Dieu, s'entend ; car sans lui tout n'est que poussière et néant. Dorénavant, mets les échelles et les compas de ton imagination dans ta poche, et, si tu m'en crois, rends-toi au simple bon sens.
— Quant à toi, André Ivanowitz, maintenant que te voilà au courant de l'affaire, accompagne-nous au palais. On ne nous écoutera pas facilement, nous ferons un éclat; peut-être prononcerons-nous un discours, et tu nous soutiendras. L'impératrice tient plus à toi qu'à nous, c'est donc à toi qu'il appartient de lui parler avec modération, de l'amener insensiblement à prêter l'oreille. Puis il faut surtout que tu finisses par obtenir une audience particulière.
— Oh ! oui, je ferai tout ce qu'il sera en mon pouvoir de faire, répéta Ghtchourkoff en terminant sa toilette. Ses yeux brillaient, sa démarche, sa voix étaient plus fermes; il semblait que les paroles de Koupchine avaient versé dans ses veines un sang jeune et riche.
Si dans ce moment on lui eût confié un bouillant escadron, nul doute qu'il ne l'eût mené à Tatiaque, à la poussière de la lutte. C'était un feu divin sur lequel
il n'y avait plus qu'à répandre un peu d'encens pour qu'il brûlât.
— Que ne ferait-on pas de cette tête d'or? pensait Ivan, en regardant son maître avec une admiration toute maternelle. 0ht n'était la maladresse de ses amis, on aurait pu le mettre à la place môme de Guertzoff f
Le comte Soumine - Koupctiine poursuivit en ces termes :
— Wolinski, grâce à sa Moldave, est complètement fou. Nous savons tout, monsieur Zouda, quoique nous ne questionnions jamais personne, nous savons tout. Nous vivons à une époque où l'on a tant besoin d'écouter, qu'involontairement on apprend des choses que l'on ne tenait nullement à connaître. Les langues ont si fort besoia de s'aiguiser que lorsqu'on ne peut chuchoter contre le favori, on déchire avec complaisance ceux un peu moins haut placés, et l'on va toujours ainsi, afin de trouver ce que l'on cherche ; et que cherche-t-on ? Des oreilles. Mon valet de chambre donne un thé ; ces oreilles, ce sont celles de ton portier, de sa mère, et ainsi de suite.
Du reste, l'on attrape parfois le coquin la main dans le sac, ce qui fait que nous savons que l'ami Artemy a complètement perdu la tête, qu'il est devenu faible comme un convalescent, poltron comme un lièvre,
nullement poltron pour lui, s'entend. Oh! quant à cela, il n'y arrivera jamais, j'en suis bien convaincuemais il a, pour le repos et l'honneur de la Moldave, donné de l'avance à Biren, et laisse les enneroiS du bon droit le décrier. Pauvre Artemy ! à quel point t'es-tu donc laissé ensorceler?... Lui qui était toujours le premier à parler contre le favori, qii bouillait dans sa peau, et aurait arraché les yeux à qui eût osé le contredire, à l'heure présente, je crois qu'il serait prêt à se dédire. Il est évident comme deux et deux font quatre que le sort de notre ami est rivé par une chaîne à la mystérieuse Moldave. A peine effleure-t-il quelque chose qui pourrait nuire à Biren; la princesse devient plus noire qu'un charbon, ce qui effraye ce malheureux. Il y a ruse, il y a piège, on ne saurait le cacher, monsieur Zouda.
— On ne peut prévoir, ajouta Peroquine d'un ton de profonde tristesse, où s'arrêtera la colère de l'impératrice quand elle apprendra que Wolinski a séduit sa favorite! car c'est son meilleur joujou qu'il a osé briser!...
Zouda voulut interrompre, mais l'orateur lui fit un signe de la main, el continua :
— Nous ne saurions au juste préciser comment les choses se sont passées, nous aurions été honteux d'en approfondir les détails; mais il y a des témoins... on
peut trouver des lettres ; n'est-ce pas suffisant contre Artemy-Petrowitz ? Oui, il a agi honteusement, sans discernement, et commis un vrai péché!... il est inexcusable. Enfin, tout cela n'est plus à refaire! il s'agit maintenant de sauver contre son gré notre ami, et par lui notre chère Russie! Pauvre Russie! ce n'est pas du lait, mais du sang qui sort de ton sein. Nous sommes prêts à te sacrifier tout ce que nous avons de plus précieux sur la terre, et nous nous soumettrons à la volonté de Dieu !
Peroquine s'arrêta comme pour recueillir ses forces avant d'exposer la marche difficile qu'il avait adoptée, puis il reprit avec une émotion croissante :
— Mon cœur ne me suggère qu'un moyen, avancer aux dernières limites avec énergie. Il faul se hâter et voici pourquoi : Wolinski n'aime plus ma pauvre sœur, sa femme, c'est évident; l'amour ne se commande pas. Peut-être ce refroidissement vient-il de ce qu'elle n'a point d'enfant. J'ai écrit presque toute la situation à ma sœur, la conjurant de consentir au divorce. Aujourd'hui notre visite à l'impératrice a pour but de lui raconter par quels liens d'amour notre ami est uni à la princesse, et de lui prouver que Biren a fait ce qu'il a pu pour resserrer ces liens. A l'égard de ce dernier fait, nous possédons des documents. Nous supplierons Sa Majesté d'autoriser Artemy-Petrowitz à
divorcer avec sa femme. Je suis convaincu que l'impératrice se rendra vite à cette prière ; elle aime la princesse moldave de toute la puissance de son âme. Le clergé n'osera résister. De cette façon, Wolinski sortira sec de l'eau, et l'impératrice conservera quelques préventions à l'égard de son favori. Alors nous lui présenterons sous son véritable point de vue la situation de la Russie ; nous lui prouverons que pour sauver la nation, ruinée par un pillage systématiquement organisé, pour la mettre elle-même à l'abri des reproches de la postérité, il est urgent d'éloigner de sa p.ersonne ie Gourlandais, et de remettre le gouvernail, non de l'empire, mais des affaires de l'empire, entre les mains de Wolinski.
— Et ta sœur ? demanda Chtchourkoff à travers ses larmes.
— C'est son affaire et non la tienne^ interrompit d'une voix ferme le comte Koupchine ; il n'y a point de famille lorsqu'il s'agit delà gloire générale; personne ne peut nier que le sacrifice de notre excellent ami est rude; mais j'ai été le premier à mettre le doigt sur cette blessure, et je suis persuadé qu'elle est nécessaire.
Nous attendons maintenant tes réfutations, Zouda. Quelles réfutations I Zouda, tremblant d'une émotion joyeuse, était disposé à tomber aux genoux des gentils-
hommes, avouant qu'un jugement droit pouvait, en quelques secondes, avancer plus rapidement les choses que toutes les diplomaties de l'esprit.
— A présent, reprit le comte Koupchine, délibérons et entendons-nous sur le discours à adresser à notre mère l'impératrice; un esprit est bon, mais deux sont meilleurs! Cependant une trop grande réunion est parfois mauvaise, car les gens sarpfient souvent le bien d'autrui à l'avantage de montrer leur esprit.
Tous se signèrent et firent trois génuflexions devant l'image du Sauveur. Derrière eux le pieux Ivan procédait avec le même enthousiasme, car le bon serviteur n'avait pas été compté comme inutile ou dangereux dans ce conseil d'amis.
Ensuite l'on se demanda ce que chacun aurait à dire à l'audience impériale. Il fut décidé que tous parleraient selon l'inspiration que Dieu mettrait en leur cœur.
Au moment où, pénétrés de la pureté et de la noblesse de leurs intentions ils se disposaient à quitter la maison pour se rendre au palais, ils furent arrêtés par un obstacle imprévu.
Voici ce qui arriva :
Peroquine avait un nain qui, quoique d'un physique plus agréable que le nain de Chtchourkoff, n'en était ni moins rusé ni moins méchant. Se hissant sur la
pointe des pieds, retenant son haleine, il avait collé son oreille à la serrure et n'avait pas perdu un mot de la conversation des amis.
Il était si profondément astucieux à dérouter tous les soupçons, que Zouda étant venu dans l'antichambre s'assurer que personne ne pouvait rien entendre, ne vit que le nain qui, dans le coin le plus reculé, était profondément endormi sur un coffre.
Une fois instruite de tous les plans des amis, cette vilaine créature sortit doucement, et s'en fut retrouver son camarade, l'affreux nain de Chtchourkoff.
— N'importe comment, dusses-tu te faire oiseau, il faut qu'à- l'instant même Guertzoff soit instruit de tout ceci, dit-il, répétant en substance ce qu'il avait entendu.
Les bajoues du hideux nain tremblèrent sous la puissance de son rire. Cette commission était une trouvaille, un bon morceau pour ses dents affamées. Il n'espérait pas une si prompte occasion de se venger du brutal Peroquine et de ses amis.
— Retourne à ta place, ce sera fait, répondit-il en rentrant dans la cuisine.
Là, il prit de la viande qu'il déchira en plusieurs morceaux, puis il sortit en criant :
— Apparais, cheval gris fabuleux qui sais tout; viens te poser devant moi comme la forêt devant la prairie !
A cet appel accourut, Dieu sait d'où, un chien de race danoise plus grand que lui. Il se mit devant le nain, le léchant, hurlant de joie, et recevant avec soumission les morceaux de viande.
— Fais ton service, dit le diablotin en frappant sur le dos de l'animal.
Ce dernier, comprenant immédiatement ce qu'on attendait de lui, prit l'attitude d'un cheval de selle.
Le nain sauta dessus, lui tint d'une main le cou en guise de bride et de l'autre lança au loin un morceau de viande ; le chien s'élança, saisit la viande, et soulevant autour de lui une poussière neigeuse, mena son cavalier tout droit au palais d'été, qui n'était qu'à une centaine de toises de la maison de Chtchourkoff.
Ce n'était pas la première fois que le nain se servait de ce mode de transport; il se rendait d'habitude sur sonbucéphale aux boutiques et à la poste. Le chien cheval était on ne peut plus connu dans le quartier.
Le motif de son attachement n'est pas difficile à expliquer ; le nain prenait soin de le nourrir, ce que les autres oubliaient totalement de faire.
Le cavalier sauta de sa monture au perron intérieur du palais d'été. Il demanda la personne dont il avait besoin, s'acquitta fidèlement de ce qu'il avait à dire, en reçut la rétribution, puis remonta sur son cheval, qui fut récompensé par un dernier morceau de viande.
On ne peut plus satisfait de sa démarche, le nain rentra joyeusement, et jeta dix copeks aux gens de service,
— Buvez à la santé de mon coursier! cria-t-il, et tous burent à la prospérité du chien-cheval.
Au moment donc où les amis allaient se mettre en route pour le palais, arriva un courrier de Guertzoff de Courlande, porteur d'une lettre de Son Altesse.
— Que peut-il y avoir de nouveau ? firent-ils tous en chœur.
On rompit le cachet, et une nouvelle fort inattendue en effet, les pétrifia d'élonnement.
Voici ce que contenait la missive :
« Sa Majesté l'impératrice m'ordonne défaire savoir à Vos Seigneuries que l'audience primitivement accordée pour aujourd'hui est remise à une époque indéterminée.
« Par cette lettre il m'est encore ordonné de vous faire savoir que toutes les personnes ayant entrée à la cour, dames et cavaliers sont tenus de se rendre aujourd'hui à une heure de l'après-midi, en costume d'étiquette, à l'appartement de Pedrillo, à l'occasion de l'accouchement de sa femme, chèvre du palais.
« Signé : Ernest Guertzoff de Courlande. »
Cet ordre était à l'adresse d'André -Ivanowitz Chtchourkoff.
L'envoyé de Guertzoff ajoutait qu'ayant appris par hasard la présence chez M. le conseiller intime de l'intendant de la cour, Peroquine, et du sénateur comte Soumine-Koupchine, il était chargé pour eux de la même nouvelle.
Longtemps après le départ du courrier les amis restèrent immobiles, comme foudroyés.
L'humiliation, la honte, la tristesse leur fendaient l'âme.
— Quelle rude plaisanterie ! dit enfin Peroquine, suffoqué par le dépit.
Le comte Koupchine tremblait de honte et aurait volontiers battu son innocente personne ; Chtchourkofï gémissait.
Tous trois prirent le chemin de la demeure de Wolinski, persuadés qu'une humiliation aussi profonde faite à des seigneurs russes allait enfin le réveiller de sa torpeur et lui faire reprendre la place où l'appelait rhouneur.
l'accouchement de la chèvre.
Prenez garde qfue la chèTre ne se trans» forme en loup.
Et toi, Brntus?... Voltaibe.
Tais-toi, je sais tout par moi-même; oui, ce rat est mon compère. Earyloff.
Wolinski reçut également une invitation pour se rendre cliez Pedrillo à l'occasion de l'accouchement de sa quadrupède moitié. Il ne songea pas combien il était dégradant qu'au lieu de-s'occuper des affaires de l'empire, le mini.^tre du cabinet fît acte de présence à une si singulière représentation. Pourquoi sa raison obscurcie lui aurait-elle fait rejeter l'occasion offerte par Biren de se trouver en rapport avec la princesse Lehemiko? Aussi cette invitation ne l'offensa nullement.
Depuis la soirée où son cœur avait passé par tant d'enchantements et tant de soucis, Wolinski flottait en proie à mille sentiments divers. Tantôt il jurait de se venger de Biren, puis la pensée d'atti"er sur la pauvre
princesse la honte et l'abaissement, la colère de Timpératrice» et quelque malheur plus grand encore, le calmait soudainement. En d'autres moments il se réconciliait intérieurement avec Biren, nommant le silence que celui-ci avait gardé sur le compte de cette fatale soirée un généreux procédé, tandis que ce procédé n'était qu'une affaire froidement conçue, un calcul raffiné; ou bien encore il prenait la ferme résolution d'écrire à sa femme, dont il ne pouvait méconnaître la beauté, l'excellente nature, et le souvenir de l'amour dont elle lui avait si souvent donné des preuves le décidait à lui ouvrir son cœur, à lui confesser la folie de sa conduite, et à la prier de revenir le plus vite possible, afin de le sauver. Quand ce projet se présentait à son esprit, il allait jusqu'à répandre des larmes de véritable repentir.
Mais ces retours de bon sens et de conscience duraient peu. Une seule pensée de Mariolizza, le souvenir d'un moment d'ivresse, et toutes les résolutions se dissipaient comme s'enfuit l'ombre causée par un léger nuage de l'été, son âme se reprenait avidement à la coupe des jouissances qu'elle n'avait pas eu le temps d'épuiser.
— Attends, murmurait à son cœur le démon de la passion, je ne t'ai pas encore montré jusqu'où peuvent s'étendre les limites infinies des jouissances que je pro-
cure, j*ai encore un palais merveilleux que j'ouvrirai pour toi; sais-tu que pour le bonheur que je t'ai si facilement accordé, d'autres auraient consenti à se livrer au feu éternel, et la pusillanimité te fait craindre quelques heures de soucis terrestres. Regarde-la, fais une sincère estimation du trésor que tu possèdes, et après cela, cède-le si tu en as la force; cède-le, poltron; cède-le aux menaces de la société, aux menaces du destin.
Ainsi surexcité par l'ardeur de son imagination, l'inforluné se replongeait de plus en plus profondément dans le gouffre de sa passion. Puis il pensait au moment inévitable où Mariolizza saurait qu'il était marié. Si cette nouvelle la surprend dans le monde, entourée d'amis, en présence même de l'impératrice, se disaitil, son trouble la trahira, elle nous perdra tous deux. Si elle sait assez prendre sur elle et cacher le coup qui l'aura frappée, comment me montrerai-je désormais à ses yeux? que lui dire? qu'invoquer pour ma juslification? Oui, il vaut mieux prévenir le danger par une lettre où j'avouerai la vérité; l'amour excusera tout! Je ne vois que ce moyen pour la préserver d'un nouveau chagrin, et m'éviter à moi une situation des plus fâcheuses. J'ai passé deux ou trois mois à lui cacher ce secret, c'est assez, car le jour où il éclatera doit mévitablement arriver. Peut-être pourrai-je obtenir le di-