‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 10 sur 56 · I.OURS BLANC · texte numérisé non relu

I.OURS BLANC

— Mes enfants, répondit le Marfricr, celui que vous voyez n'est pas le mauvais esprit, mais notre hôte, un des hommes blancs qui naissent dans les pays échauffés par le «oleil ; pressé par le froid et la faim, il s'est réfugié dans notre maison, et vous savez que quiconque touche notre seuil de glace, devient inviolable et sacré. ^

Alors Martin (c'était le nom de l'étranger), s'avançantet se frottant le nez en signe de politesse et de cordialité, parla ainsi :

— Généreux fils de l'aurore boréale, n'appelez pas VAngekok; votre frère n'a pas besoin de sorcier pour guérir, mais bien de soins intelligents, et j'espère vous le rendre bientôt en bonne santé! Laissez-moi examiner son bras.

Cela dit, il fendit, avec un petit couteau à lui appartenant, la manche du blessé de l'épaule au poignet, et il reconnut que la griffe de l'ours n'avait point pénétré profondément dans les chairs, défendues qu'elles étaient par le cuir de phoque et les deux autres peaux qui recouvraient le bras. Puis, poursuivant son examen, il s'assura que l'os n'était pas broyé, mais simplement cassé ; avec la pratique qu'il avait de ces opérations , il eut bientôt réduit la fracture ; après quoi , donnant le bras à tenir ferme au père et aux frères du blessé, il ramassa quatre os de pattes de renard qui gisaient sur le aol, en éclissa soigneusement le bras, et lia le tout avec des boyaux de faon.

Ayant ainsi achevé le pansement le plus important , il s'occupa du coup de griffes qui faisait cruellement souffrir le jeune homme, parce que l'intensité du froid avait beaucoup enflammé la blessure ; il ouvrit sa valise et, en ayant tiré une boite de fer-blanc remplie d'un baume bienfaisant, il étendit un peu de ce baume sur deux petites peaux d'écureuil, et les appliqua sur la plaie qui en fut infiniment rafraîchie*. Tous

(1) Les voyageurs au pôle arctique portent tous, sur leur dos, une valise do cuir renfermant des fioles, des ciseaux, de petits couteaux, des corde-

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les habitants de la maison, voyant le blessé soulogé, ne pouvaient concevoir comnient il avait été possible de réunir les fragments d'os sans les voir, cachés qu'ils étaient sous les chairs, et ils se disaient les uns aux autres :

— Ce n'est pas là un homme mortel, puisqu'il fait les œuvres des esprits ; nos Angekok eux-mêmes ne seraient pas si habiles. Celui-ci serait capable, si la main était séparée du bras, ou le pied de la jambe, de les recoller et de rendre aux membres la vie et le mouvement.

Puis, se levant du banc où ils s étaient assis, il se jetèrent à genoux pour adorer, comme le bon Esprit, l'étranger qui étuit venu détruire l'œuvre d'iniquité du mauvais Esprit, en remettant le bras cassé du jeune chasseur; mais Martin, fixant sur eux un regard assuré , leur dit d'une voix haute :

— Ne faites pas cela. On ne doit adorer que Dieu, créateur du ciel et de la terre, qui habite dans les cieus et qui est présent partout. Il a créé tous les hommes, et il les a dispersés sur ia surface de la terre , en assignant aux uns les régions glacées du pôle , aux autres les climats plus tempérés où croissent llierbe et les fleurs, où mûrissent les fruits ; à d'autres encore , les déserts brûlants, dévorés du soleil. Tous doivent adorer Dieu, l'aimer et lui obéir en tout ce qu'il commande.

Ces pauvres gens restaient muets et stupéfaits, en regardant autour d'eux et n'osant se relever ; mais leur hôte ayant pris le Martrier par le bras , le remit debout, et tous les autres se relevèrent. Alors le chef de la famille lui dit :

— Mon hôte, nous cherchons de tous côtés et nous ne voyons pas ton Dieu.

lettes fortes ctserréps, et autres menus ebjots utiles ou nécessaires dans les incidents du voyage. Ils sont, en outre, pourvus de petits miroirs, de perles de veire coloré et autres bagatelles destinées a attirer les sauvages et à se les rendre favorables.

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— Mon Dieu est aussi votre Dieu, répondit Martin ; c'est un pur esprit, et il n'y a pas d'œil humain qui puisse le voir, mais lui voit tout; et tous les hommes sont ses créatures.

— Cependant, tu es blanc, reprit le Mariner, et nous sommes jaunes ; comment donc peux-tu être de la même nature que nous?

— La nature de l'homme ne consiste pas dans la couleur de la peau, mais dans l'ensemble du corps, et surtout dans l'cFsence de l'ame qui est, elle aussi, un pur esprit, douée de la raison, et faite à la ressemblance et à l'image de Dieu. La couleur est chose tout extérieure, et il y a des hommes blancs, des hommes noirs, des hommes rouges; il y en a de verdâtres, de jaunes, de bruns ; mais tous sont des hommes, tous frères descendus dû même père.

— Excepté nous, dont les deux premiers furent vomis par un poisson sur un banc de glace ; et l'un était un homme et l'autre était une femme; ils eurent des enfants, et c'est d'eux que nous descendons , ainsi que nous l'a conté bien souvent notre Angekok. 11 dit encore que, lorsqu'un homme meurt, son ame s'en va flairant dans les hameaux environnants, et qu'elle sent à l'odeur quelle femme est près d'accoucher; elle attend un peu, et au momant où l'enfant va naître, elle entre dans son corps. Si le défunt était bon, s'il donnait beaucoup de fourrures et de gros morceaux de phoque à \' Angekok ou au magicien de sa bourgade , son ame est logée dans le corps d'un enfant qui deviendra un habile chasseur d'ours, de phoques, de veaux marins et de rennes; autrement, elle entre chez un maUieurjeux qui soufTrira de la faim, périra en mer, ou tombera dans quelque énorme fissure de la glace et y disparaîtra pour jamais.

Au moment où Martin allait tâcher d'éclairer ces pauvres aveugles, un des chiens qui avaient amené le traîneau du Maririer^ entra hardiment et la tête haute, tenant entre ses dents un louveteau gris à qui il avait donné la chasse; l'ayant

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atteint et saisi, il le traînait aux pieds de son maître où il lo laissa tomber. Mais lo louveteau se voyant hors de celte terrible gueule, sauta d'un bond sur la couche du blessé, et aurait mordu celui-ci à belles dents, si Tuo des frères, saisissant une pique, ne se fût jeté sur l'animal, et ne l'eût tué sur le coup en le frappant au cœur.

Cet incident fit souvenir que les pauvres chiens qui avaient traîné l'ours et les jeunes gens, étaient restés dehors exposés 'a ce vent glacial, sans que personne songeât à les débarrasser de leurs liens. Le second frère sortit alors et alla les détacher; il en trouva deux presque gelés, mais aussitôt délivrés, tous se mirent à courir de côté et d'autre; puis, bientôt, ils se réfugièrent dans leurs tanières glacées et se blottirent dans l'épaisse litière d'algues marines où ils dormaient chaque nuit. Le jeune homme, les ayant vus rentrer, appela du monde , et tous , hommes et femmes, vinrent l'aider à enlever l'ours du traîneau et à le transporter dans la maison.

La taillo de ce monstre surpassait celle d'un taureau d'un an ; son poil était blanc comme la neige, et si long que les flocons du dessous du ventre dépassaient la longueur de la main ; ses dents et ses ongles étaient effrayants à voir. Ces gens-là sont d'une adresse extrême à dépouiller les animaux ; on éventra celui-ci, puis, avec des espèces de couteaux d'agate ou de jaspe, on commença à détacher la peau; et en se servant ensuite du manche du couteau, ou de la main transformée en spatule, et travaillant entre cuir et chair, on enleva la dépouille tout entière, en y laissant la tête qui resta intacte parce qu'il faut plus de temps et de soin pour lui faire subir la même opération.

Pendant que les hommes s'acquittaient de cette besogne, les femmes étaient très-occonées à nettoyer les intestins pour y enfoncer ensuite la chair hachée et assaisonnée, lorsque tout à coup Hermine sentit, dans les replis des boyaux, quelque chose de dur; elle fendit l'inteslia avec un fragment

LE PASSAGE DU NORD-OUEST. il

de silex, et y trouva, fixé par sa queue , un bouton de métal très-brillant portant des caractères en relief tout autour.

— Qu'est-ce? comment cela se fait-il? Oh I les ours mangent-ils doncles métaux? Voyez, voyez... Ah! quya-t-ilde gravé là-dessus.

Martin prend le bouton avec curiosité ; il y voit gravés, au milieu une couronne royale, et autour, des caractères dont la vue le plonge dans la plus profonde stupéfaction.

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