LOURS BLANC
— N'ai-je rien à porter? demanda Hermine.
— Non, ma fille. Le grand amphibie est tout enlier, comme tu vois, et tu peux prendre place sur le traîneau ; la neige est tellement durcie qu'elle en est cristallisée, ce qui fait que les chiens ne se fatiguent pas.
La jeune fille s'assit à côté de son père, et lorsqu'ils furent assis, elle lui dit :
— Vous ne savez pas , mon père ? Il m'est arrivé ce malin une aventure extraordinaire et qui doit exciter la pitié. J'étais toute seule à la maison, car vous n'ignorez pas que maman et ma belle-sœur étaient allées tendre des pièges aux renards ; et tandis que je m'occupais tranquillement de ma besogne, voilà que j'entends du bruit ; je lève les yeux et je vois entrer une espèce de fantôme à longue barbe, si grand, si pâle et si maigre, que je me sentis défaillir de terreur, le prenant pour un esprit errant sur les glaces, et envoyé des abîmes de la mer par les âmes affamées de la chair de vos enfants. Mais lui, d'une voix rauque et les mains étendues commy un suppliant, me conjure de lui donner la nourriture dont il est privé depuis plusieurs jours. C'est un homme blanc, mais il entend et parle notre langue. Je me rappelai aussitôt que j'étais fille du Marlrier chez qui on n'a jamais manqué à l'hospitalité ; et , me voyant seule avec cet homme , je lui dis : « Etranger, ne fais point un pas de plus ; assieds-toi sur cette peau de bison, et attends. » L'homme blanc épuisé d'inanition, se laissa tomber, défaillant, dans le coin éloigné que je lui indiquais; je courus à la marmite, j'y pris un groi morceau de phoque , et je fis passer ce malheureux de la mort à la vie. Je pensais à part moi : personne ne doit être informé de ceci avant mon père qui est maintenant absent ; aussi, ayant fait sortir l'étranger, je lui creusai un abri dans le monticule de neige voisin, mais en plaçant l'entrée du côté opposé à notre demeure, afin que mes frères, s'ils rentraient avant vous, ne s'aperçussent de rien et ne fissent pas de mal à votre hôte.
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Le visage du Marlrier s'illumina d'un sourire d'amour paternel, et, se tournant vers Hermine :
— Ma fille, tu honores le sang des Iluskiea, et tu as toute l'intelligence d'Igloolik, la plus noble fille de notre race, dont la présence d'esprit sauva Porry, le capitaine blanc, lorsqu'il était perdu dans les mers glacées*. J'accueillerai l'homme blanc, et nous serons loués pour notre humanité dans les pays lointains où l'on voit le soleil haut dans le ciel, et où les jours et les nuits ne sont point longs comme les nôtres. Une ibis à la maison, je m'arrangerai pour que tout paraisse venir de moi.
— Ce que je vous recommande par-dessus tout, dit Hermine, c'est de ne pas laisser soupçonner à ma belle-sœur que je vous ai entretenu de cette affaire, car elle en parlerait à mon frère avec aigreur, et l'exciterait contre moi.
Mais ni Hermine ni le Martrier ne se doutaient qu'ils amenaient avec eux des espions indiscrets qui devanceraient leurs révélations : parvenus à peu de distance de la maison de glace, les chiens commencèrent à dresser l'oreille, à lever le nez, à regarder curieusement à l'entour, puis à hurler et à précipiter leur course, de telle sorte qu'ils arrivèrent en une minute à la porte. Le Martrier ne put les retenir, et il eut peine aies détacher du traîneau, tant ils avaient le diable au corps ; aussitôt délivrés de leurs liens, ils se dispersèrent en courant de çà et de là, tout frémissants. Pendant ce temps, le Marlrier ayant appelé les deux femmes, avec leur aide et celle d'Hermine, traîna jusque dans la maison sa proie monstrueuse et l'y laissa étendue par terre.
(1) D:ins ses voyages an pôle, le capitaine Parryraconte comment cette jeune tille dessina de mémoire sur une feuille de papier, toute la côte (ineonnue à ce navigateur) de la [("pulse, depuis la pointe de Lyons jusqu'à l'ile de W'iiiler, et plus au nord jusqu'à la péninsule de Melville, (jue l'arry découvrit en suivant les indications de cotte jeune fille i;u';l iippelle liiijliu, et que IJellot nomme iQlooUk. (l^arry, page 19t>).
En ce moment, le femme da Martrier, eiUenJant luiiler si violemment les chiens, dit a son mari :
— Qu'ont donc aujourd'hui ces animaux à faire ce tapage?
— Ne t'en inquiète pas, répondit-il, tu sais que les ours et les loups rôdent par la contrée et que la faim les pousse quelquefois ju-iiiTauprès de la maison à la recherche de leur nourriture. Mais cela pourrait bien leur tourner à mai, car s'ils se laissent joindre par Eclair, Violent, ou Pied léger, ils seront saisis d;ins de telles tenaillas que j'aurai le temps d'arriver pour faire sentir la pointe de mes darJs.
En parlant ainsi, il s'arma d'une pique, et, l'agitant d'uu air de bravade, il sortit. Il avait eu soin de se munir de ce qui restait des ciiirailles du veau marin, et il jeta cette pâlure aux chiens, en les appelant du SilTlement qui les invitait d'ordinaire à leur repas. Ces animaux voraces ne se firent point attendre ; cessant aussilôl courses et cris, ils se rassemblèrent à l'entrée de leur chenil et se jetèrent sur leur proie en se la disputant.
Alors le Martrier fit le tour du monliculo de neige, et, soulevant la peau accrochée au dehors, il appela l'étranger. Celui-ci hésitait à sortir ; mais l'Esquimau, pour le rassurer, se prit le nez, et se mit h le frotter avec ses doigts. Le voyageur savait que cette action signifiait, chez ces peuples, bienveillance, bon accueil et promesse solennelle d'amitié , aussi répondit-il par un frottement analbgue, et, quittant ce repaire glacé, il suivit le Martrier qui le conduisit chez lui, et le présenta aux femmes en leur disant qu'au sortir de la maison, il avait trouvé cet étranger mourant de froid et en danger d'être dévoré par les chiens.
La mère et la jeune femme d('n"iiOuvèrent stupéfaites à la vue d'un blanc, car les Esquimaux, en s'enduisant de graisse, donnent à leur peau une couleur orangée k taches olivâtres, comme on en voit parmi nous, à ceux qui ont été longtemps malades de la lièvre intermittente. Sans celte particularité, ils ne seraient poiut d'une laideur repoussante. Leur tigure
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est à la vérité un peu ronde, et les hommes n'ont pas un poil de barbe ; le nez est camus, avec les narines très-ouvertes; les pommettes sont saillantes et les yeux petits, mais brillants ; les cheveux noirs, abondants et lisses ; leur taille est des plus petites, mais ils sont trapus, membres et robustes autant qu'agiles et adroits, durs à la fatigue, et audacieux h affronter la tempête sur terre et sur mer. Ils supportent, sans faiblir, la brume, la neige, le vent, la gelée de cet horrible climat, et accomplissent de longs et fatigants voyages avec des raquettes aux pieds pour les soutenir sur ki neige amollie et la glace fondante.
L'étranger dépassait ses hôtes de la moitié de la tête, bien qu'il ne fût pas d'une taille élevée ; il avait, malgré sa maigreur, l'apparence de la franchise, de la résolution el de la gaieté; ses cheveux frisaient; sa barbe était épaisse et trèslongue, et ses moustaches lui cachaient les lèvres et lui pendaient jusqu'au menton. Il parlait la langue des HuaLies, quoiqu'elle soit fort difficile, avec une abondance et une facilité qui remplirent les femmes d'éionnement ; elles no savaient si elles devaient voir en lui. un vivant, ou un élro surnaturel sorti du fond de la mer, où ces peuples placent leur paradis, lequel n'est autre qu'une grande vallée sousmarine remplie de phoques, d'esturgeons, de loutres et de toutes sortes de poissons que les bienheureux mangent bouillis, frits et rôtis, sans avoir à prendre aucune peine. Quant à l'enfer, c'est un bas-fond, héri>sé de rochers obruptes, arides et couverts d'une mousse amère que les damnés, vaincus par la faim, mangent avec dégoût et qui ne les nourrit pas, d"où il résulte qu'ils sont secs comme des arêtes, et qu'ils se mordent les uns les autres.
Le Martrier fit asseoir son hôte sur une partie du banc recouverte d'épaisses fourrures d'ours blanc, el les femmrs restèrent debout à le regarder comme en extase et sans oser parler. Enfin, le Martrier, rompant le silence, lui dit :
— Etranger, d'où viens-tu? Comment as-tu abordé sur
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ces rives glarées?0n n'y a jamais vu aucun blanc, excepté le capitaine Collinson, qui y vint à la recherche d'un autre homme blanc perdu clans les neiges et les gldces. Ce capitaine était transporté par un monstre marin, plus grand que nos baleines, qui le portait sur son dos et le gardait dans son ventre avec beaucoup d'autres hommes blancs qui descendaient dans cette large panse et en ressortaient par la bouche ; et cette bouche n'était pas dans la tête, mais sur le dos. Cette orque immense était noire avec une large bande blanche sur les flancs ; et dans celte bande, il y avait au moins vingt yeux de chaque côté du corps, et ces yeux, avaient la prunelle étincelante ; et je les ai vus de mes yeux un matin, jeter du feu et de la fumée avec un bruit de tonnerre si formidable que tous les gens du pays, saisis d'épouvante, se jetèrent la face contre terre. Cette animal énorme avait trois nageoires dressées à une hauteur prodigieuse; et de ces nageoires sortaient quantité d'ailes blanches qui le faisaient voler sur rOcéan furieux, tandis que, du poitrail, il brisait les longs bancs de glace qui s'étendaient à bien des milles dans la mer.
— 0 toi, mon hôte et mon bienfaiteur, répondit l'étranger, je suis aussi venu sur un monstre ailé comme celui que tu me dépeins, et qui n'est pas, ainsi que tu le crois, un grand cétaré , mais bien une maison de bois; et les nageoires sont des troncs d'arbres auxquels on suspend, par les vergues, de grandes voiles en toile qui, gonflées par le vent, poussent la maison flottante sur les eaux profondes de l'Océan, et ces maisons voguent si rapidement que si vos golfes n'étaient point encon)brés de glaces, elles iraient jusqu'au pôle où naissent les aurores boréales qui illuminent vos nuits.
— Et loi, dit alors la mère d'Hermine, tu es- né sur mer daïîs le corps de ce monstre? Il est noir, et tu es blanc!
— Non, répondit-il, ma mère m"a mis au monde sur les vertes rives de la haute Loire, où le soleil brille tous les jours, où les montagnes sont revêtues de savoureux herbages et do
fleurs des plus belles couleurs ; où le soleil n'a point, comma le vôtre, la teinte du plomb, mais où il est, au contruire, clair et serein ; où la terre ne se couvre de neige que pendant peu de temps ; où tout le reste de l'année, elle est échauffée par le soleil qui y fait croître les arbres et mûrir les fruits ; où les animaux sauvages et domestiques ont toujours de quoi manger, dans la plaine comme dans la montagne; où les fleuves coulent, où les ruisseaux serpentent, où les fontaines murnyurent, où l'on voit les poi.^sons se jouer dans l'eau vive, où l'on entend les oiseaux chanter en volant dans les airs.
Les femmes et le Martrier lui-même écoutaient, pétrifiés, cette description de ces beautés champêtres, si étrangères a leurs idées ; Hermine ne pouvant plus se contenir, s'écria :
— Mais tu es né dans un paradis plus heureux que celui des âmes vertueuses et bénies de nos pères. Elles vivent au fond de la mer, et le lieu de ta naissance est sous un ciel serein, visité chaque jour par le soleil, et la terre n'y est pas couverte de neige et de glace, mais d'herbe et de fleurs que nous n'apercevons que pendant un mois ou deux à certains endroits abrités du vent du nord. Dis-moi, étranger, y a-t-il dans ton pays, l'ours blanc, le loup gris, le renne aux cornes rameuses, le bison à l'épaisse crinière et le bœuf musqué aux longs poils? Et les phoques, les loutres, les veaux, les chevaux et les chiens marins viennent-ils sur vos plages se jouer au soleil comme ils le font sur nos glaces?
— Les ours, les loups et les cerfs sont plus rares dans nos contrées, et ne se hasardent jamais dans les plaines ni sur les collines, mais ils errent sur les hauLes montagnes, et se tapissent dans des tanières presque inaccessibles au milieu des rochers et des précipices où les poursuit le jeune chasseur avec ses limiers. Ces animaux ne sont point blancs comme chez vous, où la rigueur du froid décolore leur poil en même temps qu'elle le rend plus épais et plus moelleux. Nous n'avons ni bison, ni bœuf musqué, mais des taureaux et des génisses cpprivoisés. qui traînent nos chars, comme les chiens le font
de vos traîneaux ; puis, attelés h la charrue et à la herse, ils retournent et broient la terre pour la préparer, et en recouvrent ensuite les semailles du froment et des autres céréales qui produisent le pain dont nous faisons notre principale nourriture.
— Et qu'est-ce .que le pain? Nous n'en avons pas; le mange-t-on frit ou rôti? Le prend-on au filet ou au lacet, ou le pêche-t-on dans la mer avec la lime etThameçon?
— Le pain, charitable enfant, n'est point un animal do terre ou de mer; il vient d'un grain qu'on écrase, qu'on réduit en farine, qu'on pétrit avec de l'eau et qu'on fait cuire au four. Vous autres, quand vous péchez le hareng, le saumon et la merluche, vous séparez votre poisson en deux, vous en ôtez les arêtes, puis vous l'exposez au vent pour le dessécher, et quarvd il est sec et friable, vous l'écrasez entre deux pierres, vous le réduisez en poudre, et ensuite, en le pétrissant avec du bouillon de phoque ou du sang de renne, vous obtenez cette bouillie qui, par la cuisson, se transforme en croûtes et autres pâtes qui remplacent notre pain fait de farine et cuit au four.
Tandis que l'on causait ainsi dans la maison, la tempête se déchaînait au dehors avec violence. Les ours blancs se réfugiaient dans quelque fente de la glace, les loups grattaient la neige sous quelque rocher et s'y blottissaient. Les renards, les martres, les rats et les souris s'abritaient de leur mieux. Les orques, les phoques et autres cétacées abandonnaient les rochers et les bancs de glace, pour s'enfoncer dans les abîmes de la mer. Tout était solitude; on n'apercevait, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, que les oscillations des masses flottantes soulevées par les vagues, et les chocs où elles se brisaient avec le fracas du tonnerre. Des bords élevés et escarpés de ces golfes taillés à pic, on voyait s'écrouler les glaçons suspendus en pyramides renversées aux aspérités des rochers, et que l'elTort croissant de l'aquilon précipitait de ces liauleurs j brieés et broyés dans leur chute, ils rejaillis-
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paient en poussière impalpable. Il semblait que la terre fût ébranlée jusque dans ses fondements, que la mer se soulevât jusqu'au ciel, et que les plus profonds abîmes fussent prêts à se combler.
Les trois frères d'Hermine, surpris par ce bouleversement de la nature sur une immense plaine de glace, n'avançaient -qu'à grand'peine dans la direction de leur demeure, malgré les douze chiens attelés à leur traîneau , assaillis qu'ils étaient de si violentes rafales que les longs poils de leurs chiens en étaient hérissés ; ces pauvres bêtes, leur épaisse queue serrée entre les jambes, vacillaient à chaque pas, et tombaient renversés les unes sur les autres. Les jeunes gens portaient leurs bonnets à appendices préservant les joues, et des sousgorgesen fourrure de martre montant jusqu'à la bouche qu'elles couvraient ; leurs narines étaient remplies de graisse, leurs yeux défendus par les petits voiles d'ornentum de civette, ou rétine diaphane, qui amortissent la réfraction de la neige, et toute leur personne élait enveloppée d'une grande pelisse de peau de bœuf musqué. Ils s'étaient jetés à plat ventre sur un ours blanc d'une grandeur démesurée qu'ils venaient de tuer; mais les deux aînés étaient très-embarrassés et encore plus inquiets de leur plus jeune frère, que le monstre avait grièvement blessé, et dont ils ne savaient comment arrêter le sanij;.
Tandis qu'ils éliiient tous les trois a l'affût de l'ours derrière un rocher de glace, après avoir jeté sur la plaine immense des morceaux de phoque, cette énorme bête affamée sorlil par une fissure d'un précipice, et vint saisir l'appât. Deux des chasseurs lui ayant lancé d'en haut leurs javelines afguës, l'une l'atteignit au tlanc et pénétra jusqu'au cœur, l'autre le traversa de part en part; le monstre poussa un rugissement formidable, fit deux bonds, et tomba. Alors le plus jeune des frères courut à lui armé d'un épieu, mais arrivé tout proche de lui, il eut le malheur de se heurter contre une branche gelce qui le fit lumbcr en avant, son visage touchant
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presque le museau de l'ours; celui-ci, voyant son ennemi si près, allongea sa griffe pour le saisir par le bras, et l'enfonça si bien que de ce premier coup il déchira la pelisse de peau rie bœuf, celle de cuir de phoque et le justaucorps de peau de loup-cervier. Puis, mettant ses dents cruelles dans cette ouverture, il déchira le bras du jeune homme et lui eu cassa l'os; celui-ci, à celle atroce douleur, poussa un cri aigu.
Ses frères l'avaient déjà rejoint avec leurs dards, et attaquant Tours par les flancs, ils l'eurent bientôt transpercé et tué. Le malheureux jeune homme s'était évanoui ; ils le redressèrent, l'assirent, et reconnurent la fracture de l'os en voyant le bras pendre inerte ; ce qui les aflligea à l'excès. Ils prirent leur frère par la tête et par les pieds et le portèrent jusqu'au traîneau, en lui couvrant le bras de leur mieux, mais ils ne savaient que faire pour arrêter le eang qui coulait abondamment des blessures faites par les denis du monstre. Ils amenèrent ensuite le traîneau jusqu'auprès de l'ours qu'ils parvinrent h y charger, en couchant leur frère de manière à ce que la bête lui servît d'oreiller et que la chaleur de son corps qui n'était point encore refroidi, préservât le bras blessé de ce froid qui gèle jusqu'à la moelle des os.
Le malheureux, revenu à lui, poussait des cris affreux, et mordait ses lèvres et quelquefois le bras resté sain, à peu près comme l'ours blanc, lorsqu'il est blessé, mord les bords do sa plaie. Les Esquimaux ont aussi l'habitude de se mordre en pleurant un mort chéri, ajoutant ainsi la douleur du corps à celle de l'ame. Les deux aînés se voyant, à leur retour, surpris par la tempête, se crurent perdus, tout habitués qu'ils étaient à ces rafales horribles, mais cette fois, la tourmente était si cruclie qu'il semblait que rien n'y pût résister. La sueur qu'avaient fait couler leurs efforts pour enlever l'ours ot le charger sur le traîneau, s'était gelée dans leurs vêtements de dessous, qui avaient pris la raideur de plaques de zinc. Sentant se geler aussi peu à peu leur nez et leurs joues, il leur fallait ramasser des poignées de neiges et s'en frotter
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le visage, pour y rétablir la circulation du sang, et ils étaient obligés d'en faire autant au blessé, d'autant plus souvent qu'il ne pouvait remuer, et que le frisson de la douleur s'ajoutait à l'action du froid pour le glacer.
Avec l'aide de Dieu, ils arrivèrent enfin à la maison, et firent entrer leur frère à grand'peine sous la voûte écrasée qui en formait l'entrée. En même temps, l'aîné appelant à liaute voix :
— Hermine! cria-t-il, lève la peau de buffle.
Hermine se précipita de son banc, et courut, comme un trait, soulever la portière et faire accueil aux chasseurs ; mais en voyant les deux aînés consternés et soutenant pardessous les bras le plus jeune tout pâle et gémissant, elle jeta un cri perçant. Le JiJartrier, sa femme et leur belle-fille accoururent alors : l'un des jeunes gens, allant en toute hâte aux peaux de bison, en jeta plusieurs à terre les unes sur les autres, y posa le blessé, puis, avec l'aide des autres membres de la famille, il le porta sur le lit, en disant à son père :
— Le voleur d'esturgeons l'a saisi de sa griffe et mordu, mais nos dards en ont tiré pleine vengeance ; l'ennemi est étendu mort sur le traîneau.
En ce moment , les jeunes gens ayant détourné leurs regards du blessé , aperçurent l'étranger qui demeurait debout, muet et immobile. Dans leur trouble, ils crurent voir une effrayante apparition de l'esprit malin, et, se couvrant les yeux et le visage de leurs deux mains, ils s'écrièrent :
— C'est le mauvais esprit de la nuit qui habite sous les plus hautes montagnes de glace, dans les retraites profondes de l'aquilon 1 II est arrivé sur les ailes de la tempête et des tourbillons qui se sont efforcés d'empêcher notre retour. Il vient certainement pour dévorer notre frère. Ah ! père, courez chez notre magicien Angelcok, et dites-lui de venir sur l'heure faire ses conjurations et rejeter l'esprit dans les abîmes de la mer. Qu'il apporte en même temps ses médicameni-s pouf guérir notre frère, par révocation du bon esprit.