‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 15 sur 56 · LE PASSAGE DU NORD-OUEST · texte numérisé non relu

LE PASSAGE DU NORD-OUEST

Mais tous les obstacles sont insuffisants à dompter l'audace de l'homme qui, incessamment pressé par les désirs d'un cœur dont les aspirations ne connaissent point de bornes, s'endurcit à lutter contre les puissances les plus formidables de la nature. L'espérance de trouver cette porte dorée, conduisant de l'orient de l'Amérique à l'occident, et dont la découverte, en facilitant les voies au commerce, en enrichissant la géographie, rendait immortel le nom de son auteur, donnait aux navigateurs un courage invincible. Rien n'effrayait ces héros. Des hommes accoutumés à toutes les aisances et à tous les raffinements de la vie civilisée, ne craignaient pas de combattre les éléments déchaînés : la mort leur était présente à tout moment; des montagnes flottantes les assiégeaient, d'immenses bancs de glace leur barraient le passage, des glaçons ballottés par les flots venaient les frapper à la proue, en poupe et sur les flancs; des masses énormes, formées de glaçons accumulés par milleetcentaine de mille, flottaient sur les vagues, et il fallait se frayer un chemin à travers tout cela, avec quels efforts, quels broiements, au milieu de quels débris, et au prix de quelles fatigues* I

La neige tombait pendant trois, quatre et jusqu'à huit jours de suite; et à peine avait-elle touché le pont du vaisseau, qu'elle s'y gelait et s'y cristallisait; il fallait la briser à coups de pic , et frapper incessamment les haubans et les cordages avec des perches pour en faire tomber, a mesure, les flocons qui s'y pressaient.' Tantôt on essayait de rompre avec la proue les croûtes de glgce les moins épaisses ; ou l'on suspendait au mât de beaupré d'énormes morceaux de plombs, et l'on frappait ensuite à coups redoublés sur les bords de la glace pour la briser et ouvrir ainsi le passage;

(1) Les navigateurs unglais mod("rnes appellent Ice-Berg les montagnes de glaces ; 7/oe.s les croûtes de glace; Siream-icc les courants de glaçons, etPaAles bancs de glace non flottants et prolonges que côtoient les navires.

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tantôt, les hommes descendaient sur la glace, et la sciaient avec une peine excessive, pratiquant ainsi un canal assez large pour laisser passer le navire, et long quelquefois de deux cents, quatre cents et huits cents brasses, pour le conduire par delà ces obstacles jusqu'en pleine mer. Que l'on ajoute à ce tableau les brumes, les rafales, les tourbillons du vent, un froid de trente, quarante et quarante-cinq degrés qui gèle la vapeur de la respiration sur la barbe et dans les narines, si bien qu'il faut briser ces glaçons pour respirer de nouveau ; sur terre, les glaces, les neiges, les brouillards, la nuit, le désert sans un arbre ni une goutte d'eau ; dans les longs voyages en traîneau pour traverser les golfes glacés, la nécessité de se construire chaque soir un abri de neige ou de glace, et d'y coucher sur une peau de bison, enveloppé dans une couverture de laine qui, le lendemain, par l'effet de la transpiration qui s'y est gelée, est devenue semblable à une armure de fer. Et tout cela, on l'a souffert héroïquement pendant des mois et des années, comme sir Ross, retenu prisonnier durant quatre ans entiers, et comme Mac-Chlure qui le fut de 1850 à 1853, au milieu de dangers et de tortures dont on ne peut lire le récit sans frémir.

Cependant, sir Jo/tnF?-fl?î^nn entreprend sur mer, en 1843, un quatrième voyage à la recherche du mystérieux passage occidental ; il n'est retenu ni par le souvenir des chocs répétés et formidables dont les montagnes flottantes l'ont assailli commeàcoupsde bélier, dans les eaux du Spitzberg: ni par la pensée des souffrances mortelles et de la faim cruelle subies pendant le premier voyage fait par terre au fleuve de Coppermine, ni par l'idée des brisants redoutables parmi lesquels il s'est vu perdu dans la mer Arctique près de l'île d' Herschell ; il se résout à affronter de nouveaux et déplus grands périls. Et la jeunesse ne fleurit plus sur son visage ; il a soixante ans accomplis, il est à l'âge où l'homme a le plus besoin de se reposer des travaux de sa virilité ; où il goûte le mieux la paix

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domestique, la société de ses amis, le souvenir de ses aventures passées, celui des rêves de son adolescence , de ses premières espérances et de la hardiesse de cœur avec aquelle il a mis le pied dans le labyrinthe de la vie.

Mais, depuis sa première jeunesse, l'existence' de sir Franklin a toujours été dominée par une idée généreuse où sont venus s'absorber plaisirs et peines, études et rêveries, fantaisie et raisonnement, désirs et expérience , amitiés et rancunes; dans la veille et dans le sommeil, cette idée était toujours présente à son esprit et à son cœur ; elle lui parlait, le conseillait, l'exrilait, le pressait incessamment, et cette idée qui gouvernait tyranniquement toutes ses facultés et ses affections, celait le désir violent d'être le premier à découvrir le mystérieux passage de l'Orient à l'Occident de l'Amérique boréale. Que de fois sa femme et sa fille l'ont trouvé dans son cabinet de travail, courbé sur les cartes de Hearne, de Parrij, de Ross , les yeux fixés sur les détroits de Lnnrastre et de Barroiv, sur l'île de 3Ielville et le canal de Wel^ lington , et s'écriant : «Là! là! ce doit être là certainement! Beechey a dépassé le Cap-Glacé du cô^ de Behring, moi, j'ai poussé du fleuve Makenzie jusqu'aux Ecueits du retour ; donc la mer est là, et si la mer est là, il y a un passage. Ah!... » Et, levant les yeux, il voyait devant lui sa femme et sa fille consternées, et une larme furtive trahissait leurs craintes et les agitations de leur cœur. Franklin souriait, entamait une conversation agréable, mais souvent, sans qu'il le voulût, son regard se tournait vers les cartes polaires.

Desseins et prévoyance des hommes, que vous êtes trompeurs I Sir Franklin n'était pas destiné à trouver le passage tant souhaité mais à se perdre lui-même , et il était décrété dans le ciel qu'un autre, en cherchant sir Franklin, trouverait la solution de ce grand problème qui, depuis trois siècles, avait fait accomplir aux plus audacieux navigateurs tant de travaux héroïques, leur avait fait courir do si graves dangers, et avait coûté tant d'exislences.

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