‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 19 sur 56 · IV. LE DF.VIN · texte numérisé non relu

IV. LE DF.VIN

Lorsque l'infortuné roi de Portugal don Sébastien, après avoir fait des prodiges de valeur, eut disparu pendant la bataille sanglante livrée en Afrique le 4 août 1578 contre Moluc, roi de Fez et du Maroc, les siens le cherchèrent avec angoisse parmi les morts et les blessés. Il avait vingt-cinq

LE nr.viN.

c:ns, il était beau, vigoureux , brave, vainqueur des Maures en cent rencontres ; les Portugais l'aimaient et le respectaient comme l'étoile la plus lumineuse qui eût jamais brillé sur leur pays, bien qu'il eût succédé à Jean III, grand roi, grand conquérant, et maître des mers orientales. Après sa disparition du champ de bataille, les Portugais examinèrent donc, un à un, les vaillants guerriers qui avaient succombé dans ce combat acharné; aucun d'eux ne ressemblait à don Sébastien ; ils visitèrent les tentes où les blessés avaient été recueillis, demandant à chacun de ceux-ci des nouvelles du roi. Les uns disaient l'avoir vu se lancer à cheval au plus épais des rangs ennemis, les renverser, y porter le désordre et les mettre en Cuite, se précipiter alors sur d'autres bataillons, faire tête partout, frappant destoc et de taille, et jetant à ses pieds les mécréants ; d'autres affirmaient l'avoir aperçu bondissant comme un léopard par-dessus les monceaux de cadavres à la recherche du roi sai riisin pour le tuer ou le faire prisonnier ; puis il avait disparu à leurs yeux, et depuis personne ne l'avait vu.

Dans celte incertitude, on envoya des messagers jusqu'aux lieux les plus reculés et les moins abordables; ces messagers pénétrèrent dans les cavernes obscures , descendirent dans les ravins profonds, explorèrent tous les antres du désert et les vallées qui s'enfoncent entre les âpres flancs de l'Atlas. Ils parcoururent les champs et les cabanes autour de Beniasan, d'Abda, de Rainna, et poussèrent leurs investigations dans les montagnes jusqu'à Raha, et, sur le littoral, jusqu'aux rivages de Ccuta et de Mogador. Ils interrogèrent jusqu'à la mer en y jetant des filets de toute espèce ; mais le roi ne fut retrouvé ni mort ni vivant. Alors, la superstition et la crédulité naturelles au peuple donnèrent naissance à d'étranges rumeurs; on prétendait que don Sébastien n'avait pas cessé de vivre, qu'un nécromancien sarrazin l'ayant vu dans la bataille si redoutable aux siens, et s'élançant enfin à la rencontre du roi Moluc pour le renverser et le tuer, avait

Page 1