LE PF.VIX
déployé ses enchantements, et, avec l'aide des esprits malins, l'avait enlevé dans les airs et transporté au milieu des plusabruptes solitudes des Algarves, parmi lesquelles il vivait du produit de sa chasse, sans pouvoir trouvera ce labyrinthe une issue qui lui permît de s'acheminer vers Lisbonne.
Le temps s'écoulait, la couronne de Portugal avait été réunie à celle d'Espagne par le fait d'alliances anciennes et nouvelles ; mais les Portugais persistaient toujours à croire don Sébastien vivant ; il est ici, il est là, disait-on. Les plus hardis se rendaient secrètement en Afrique, et s'aventuraient sous de faux noms et des déguisements à chercher leur roi jusque dans le cœur du pays ennemi ; l'un assurait avoir vu a la cime des monts, les signaux qu'il faisait aux pasteurs; un autre prétendait qu'il avait habité la ville de Bethléem ; un troisième affirmait qu'il s'était fait moine, et vivait caché dans un monastère de l'ordre le plus sévère. Enfin, il arriva pour don Sébastien ce qu'on a vu pendant toute la moitié de notre siècle au sujet du malheureux Dauphin , Louis XVII, arraché encore enfant de la Tour du Temple avant l'exécution de Louis XVI , que beaucoup de gens ont persisté à croire vivant pendant le règne de Louis-Philippe d'Orléans, et dont on racontait les aventures les plus étranges.
Il en fut de même du généreux et infortuné sir John Franklin ; a ipavùr du mois de juin 1843, on n'eut plus iiucune nouvelle de lui, de ses vaisseaux ni de ses équipages; tous les bâtiments envoyés à sa recherche revenaient à Londres les uns après les autres, sans avoir trouvé la moindre trace du navigateur; mais on conservait toujours l'espérance qu'il fût encore vivant, et que les expéditions futures dussent être couronnées de succès ; ou que lui-même un jour, à l'instant oij l'on s'y attendrait le moins, pût arriver dans quelque port de la Grande-Bretagne , comme on l'avait vu faire à Boss, k Colinson, a Mac Chiure, a Belcher, après tant d'hivers passés entre les serres impitoyables de la glace, et lorsqu'on les croyait perdus.
Ot
Et ces invesligolions ne furent jamais frappées de lenteur ou soumises à des ajournements de la part de ceux qui les ordonnaient ni de ceux qui les exécutaient; tout ce qui est possible aux efTorts humains, à la persistance, à l'audace, à ia témérité, fut accompli avec l'aide de la science, de l'art et de la constance britanniques. Mais tant de vœux ardents, tant de périls, tant de précieufies existences sacrifiées, tout fut inutile. Les vaisseaux étaient construits solidement, pourvus de tout ce qui pouvait les préserver des fureurs de la mer polaire : instruments destinés à briser et 'a scier la glace; appareils de chaufTage et de ventilations pour les cabines et les entre-ponts, de défense pour les bâliments retenus par les glaces, afin d'éviter qu'ils ne fussent fracassés par la pression ou que, soulevés d'un seul côté, ils ne vinssent à chavirer, ou à se dresser sur leur poupe ou leur proue. L'équipnge était fourni de tous les vêtements et de tous les objets capables de faire supporter la rigueur des hivers : fourrures moelleuses,. peaux épaisses, impénétrables au vent du nord, demi-manches retombant sur les mains, chauds gantelets, cravates en queue de martre; lunettes à neige pour diminuer aux yeux l'éclat qui les brûle ; chaussures à raquette pour marcher sur la neige durcie; bottes de cuir verni et enduit de graisse pour la neige fondue, les gués et les bourbiers ; bâtons a pointes de fer pour soutenir la marche en les plantant dans la glace, ou pour aidera franchir d'un saut les profondes crevasses des immenses bancs cristallins. Entui , on avait embarqué des traîneaux, et des chiens pour les tirer.
Quelques-uns des grands navires portaient, suspendus 'a leurs flancs, de tout petits bâliments à vapeur, soit pour les remorquer entre les montagnes de glace, soit pour se glisser à travers les glaçons qui embarrassent par milliers les baies et les embouchures des fleuves, et amener ainsi les explorations jusque dans les bas-fonds et dans les lieux les plus encombrés par l'amas des glaces, solides ou flottantes. Il y avait aussi des embarcations destinées à la mer, aux fleuves, aux
MAIS. DE GL. 6'
62 LE DEVIM.
lagunes; des canots solides et légers, en guttapercha ou en toile gommée, qui se gonflaient à volonté ou s'emportaient repliés dans les traîneaux. Pour faire des signaux, que Franklin pût apercevoir de loin, on dressait des pyramides, à la cime des montagnes ; on déployait des drapeaux; on lançait des ballons renfermant de petits appareils qui , do cinq minutes en cinq minutes, jetaient du haut des airs dos billets indiquant que ['Investigateur, ou le Résolute, ou tout autre vaisseau était à l'ancre dans tel golfe, dans telle rade, dans tel port; qu'on avait déposé en abondance, ici des vivres, là du charbon, ailleurs des vêtements, des canots, des ancres. Pendant les longues nuits de ces sombres régions, on lançait des fusées qui retombaient en pluie de feu brillante de couleurs variées. On dressait les colombes à parcourir au vol d'énormes distances avec de petites boules attachées à leurs pattes, et renfermant d'étroits rubans de soie blanche sur lesquels on avait écrit quelques mots : on mettait aux renards blancs de minces colliers de cuivre portant gravées des indications, telles que celle-ci : C. Leop. Phcenix, lat. 74 long. 90 pour faire connaître la position du navire le Phœnix; et ainsi d'autres vaisseaux et d'autres lieux. Si Franklin eût été retenu par les glaces avec ÏErèbe et la Terreur, môme à une très-grande distance , il aurait pu apprendre par quelqu'un de ces moyens, que les siens étaient à sa recherche, et parvenir à les rejoindre ou les inviter a venir à lui.
Tant d'activés recherches n'aboutirent qu'à faire trouver de rares et faibles traces de l'expédition de Franklin. Le capitaine Forsyth étant arrivé en face d'un banc de glace d'une grande épaisseur, qui s'étendait de l'île Léopold à l'autre bord du détroit de Barroiu, navigua le long de ce banc et parvint, le 27 août 4850, au cap Rile^J ; là il découvrit des restes de vêtements , d'agrès, de sacs de charbon, de ces boîtes eu fer-blanc dans lesquelles on conserve les provisions de bouche, et qui semblaient, à la rouille qui les couvrait, avoir été abandonnées depuis trois années environ.
LE nr.viN. 63
Dans l'îlot voisin, Beecliey renrontra fies; amos d'os de bœuf, de porc, d'oiseaux, un grand lambeau de toile, une corde de quarante pouces portant la marque de l'arsenal de Woolwich; il découvrit une pyramide de pierres qu'il dcmolitdans l'espérance d'y trouver quelque tube de plomb renfermant un écrit, mais il n'y avait rien. 11 paraissait évident que les deux vaisseaux, ou du moins une bonne partie des équipages, avaient dû séjourner là fort longtemps, car on reconnut les traces de cinq tentes, et les débris de nombreuses colonnes destinées à soutenir les instruments magnétiques et astronomiques Forsyth retourna à Lond/es avec les divers ustensiles qu'il avait trouvés, et Ton ne douta pas qu'ils n'appartinssent h VErèbe et à la Terreur. L'ardeur des recherches en redoubla, et ce fut alors qu'eurent lieu les grandes découvertes faites dans la Polinie occidentale; mais on ne recueillit sur le sort de sir Frani'/in que de faibles et vagues présomptions, fondées sur les renseignements obtenus de la bouche des Esquimaux, dont les assertions étaient de nature à augmenter les incertitudes.
Telle est l'explication de l'incident qui avait jeté Martin (ainsi se nommait l'hôte du I\Jartrier) dans une si profonde stupéfaction, c'est-à-dire la découverte faite dans les intestins de l'ours blanc, d'un bouton de cuivre gravé, au milieu duquel on voyait une ancre surmontée d'une couronne, et entourée de ces deux mots Marine royale. Les acides contenus dans l'estomac de l'animal l'avaient rendu brillant, et, bien que leur action corrosive eût diminué le relief des caractères et des images, ils n'en étaient pas moins restés lisibles et distincts. Martin se disait à part lui : « Cet ours doit avoir dévoré un homme; en le déchirant, il aura avalé un lambeau de la veste à laquelle était cousu ce boulon. Cet homme était de la marine anglaise, et il devait appartenir à l'équipage de l'une des expéditions envoyées à la découverte dans les régions arctiques, ou à la recherche de sir Frnnhlm; il n'a point péri à bord {jcndant la navigation, car on l'oùt renfei mû
dans un sac et jeté à la mer, où il n'eût pu être dévoré que par quelque monstre marin ; il n'est pas mort sur un vaisseau retenu dans les glaces, car, en ce cas, on met les cadavres nus dans un sac ou dans une caisse, on leur creuse une fosse profonde, on la recouvre, on foule le sol a coups de maillet, et on élève un monument de grosses pierres, précisément afin d'empêcher les loups, les renards et les ours de fouiller la sépulture.
» Ce marin anglais a donc péri tout habillé, soit de faim, soit de froid; l'odorat des ours le leur a fait découvrir, et ils l'ont dévoré. On n'a pas appris par les récits des navigateurs polaires qu'aucun marin se soit perdu dans ces plaines hyperb'oréennes et glacées, à moins d'être tombé dans quelque profonde crevasse, comme le généreux et infortuné Bellot qui s'engloutit dans l'abîme entr'ouvert tout à coup sous ses pieds, alors qu'il se trouvait sur un banc de glace dans le canal de Wellington. Reste donc la supposition que ce bouton ait appartenu à l'un des hommes d'équipage de \'Erèbe ou de la Terreur qui ait succombé. Dieu sait où. Nous sommes en Bootie, les ours blancs ne parcourent point des milliers de milles comme les loups et les renards : ils explorent d'ordinaire certaines anses, certaines criques abondantes en poisson, h l'entour desquelles ils vont rôdant dans l'attente du dégel, ou d'une fissure qui vienne à se faire dans la glace, et par laquelle, en leur qualité d'amphibies, ils puissent se glisser dans la mer, pour y pêcher le saumon, le hareng et la morue. U faut donc que sir Franklin soit retenu par les glaces dans le golfe de la Booiie^ ou dans les détroits de Vicloria ou de Simi^son, ou enfin sur les côtes de l'île du Roi Guillaume.
Martin avait deviné juste! Et cependant on avait cherché le.célèbre voyageur dans le détroit de Murchison à soixante dix-huit degrés de latitude, dans la Cornouaillcs du nord, près du quatre-vingtième degré; enfin, et plus au sud, dans le Northumberland, à l'entrée septentrionale du canal da
Wellington; puis, en redescendant parce canal, dans l'île de Hamilton, la terre de Bathurst, le détroit de Banks et l'Ile de Baring^ c'est-à-dire l'extrémité occidentale de la Polinie, et la plus éloignée de la Bootie.
Tandis que le Français était plongé dans ces pensées, et que toute la famille le regardait attentivement tourner et retourner le bouton dans ses mains, le jeune homme à qui Tours avait cassé le bras, sentant sa chair s'enflammer et son sang bouillonner sous la pression de l'appareil, éclata en gémissements et en cris désespérés qui se succédaient sans une minute d'intervalle. Alors Martin rouvrit sa valise, y prit une boîte à musique, et, l'ayant montée avec une petite clé, il mit en mouvement le cylindre ponctué, et l'on entendit le rhythme d'une contredanse et les sons doux et mélancoliques de cet instrument à ressorts d'acier. Les sauvages commencèrent par lever prodigieusement les sourcils, puis la tête, pensant que la musique venait du haut des airs ; enfin, regar^ dant les mains de l'homme blanc, et croyant reconnaître que l'harmonie sortait de ses doigts, leur étonnement se manifesta par des cris et des exclamations indescriptibles , en même temps, ils bondissaient, battaient des mains, se jetaient par terre, s'y accroupissaient, et se roulaient par la chambre comme des fous.
Au milieu de ce désordre, Martin mit la boîte dans son sein. Les pauvres gens en conclurent que les blancs avaient cette harmonie, non-seulement au bout des doigts, mais encore dans l'estomac; ils venaient s'appliquer l'oreille sur la poitrine du Français, et s'étouffaient de rire, ce qui est chez eux l'expression suprême de l'étonnement; puis, en entendant ces cadences, ces accords, ces traits brillants, toute cette suave et sonore harmonie, ils finirent par tomber à genoux, et rester là pétrifiés. Martin, les voyant en cet étal, tira la boite de son sein, et leur dit que c'était d'elle que venaient les sons. Là-dessus, nouvelle stupéfaction. Hermine demanda si cet animal était un poisson ou un oiseau; elle cherchait du
MAIS. DE GL
regard où pouvaient être sa bouche et ses yeux. « Ce n'est pas un oiseau, disait-elle, puisqu'il n'y a point d'ailes, ni un poisson, puisqu'il n'y a pas de nageoires, ni un animal destiné à marcher sur la terre, car on ne voit point de pieds, qu'estce donc sinon un esprit, fils de Tnrigarsuk, renfermé dans cette forme étrange'?»
Lorsqii'enfin, Martin eut ouvert la botte, et que ses hôtes virent tourner le cylindre, et les ressorts d'acier s'élever et s'abaisser, ils crurent, à n'en pas douter, voir les intestins de l'animal, rendus harmonieux par l'esprit qui l'animait, et ils voulurent l'adorer.
Martin s'étant mis à examiner de nouveau le bouton d'uniforme, y aperçut une lettre initiale au-dessous de l'ancre, et ne pouvant la distinguer à l'œil, il tira de sa valise une lentille qui grossissait énormément les objets, et reconnut ainsi un W; cela le confirma dans la pensée que l'infortuné marin avait dû appartenir à l'oxpi'; lition de sir Franklin, cette lettre de fabrique éfani, i'iniliale de Woolwich, et les deux vaisseaux ÏErèbe et la Terreur ayant été équipés dans cet arsenal et cette fonderie. Les Esquimaux, voyant Martin regarder le bouton à travers ce verre convexe, le prirent pour un troisième œil que les blancs avaient la faculté de se poser à volonté sur le front, et s'en émerveillèrent. Mais Hermine qui était la plus aventureuse de la famille, approcha son œil de la lentille, et le bouton lui apparaissant alors grand comme uno assiette, elle poussa un cri qui excita chez tous les autres uno curiosité effrénée. Martin dit alors à la jeune fille de regarder \\ travers la lentille tous les assistants ; elle obéit et vit des figures démesurées et monstrueuses ; chacun voulant avoir son tour, on s'arracha le verre grossissant, et l'on regardait, et l'on s'agitait, et l'on se faisait des grimaces prodigieuses ; c'était une folio réjouissante à voir. Cependant, le Français voulant rétablir le calme, prit dans sa valise deux de ces petits miroirs ronds et légèrement convexes que nous plaçons sur certains gâteaux, et que nous mettons sur le mou-
LE riîVIX. 67
lincl pour la chasse aux calandrod. Il en flonn;i un à ïlermino et l'autre à la Jeune épouse ; en y voyant leurs visages d'une extrême petitesse, toutes deux retombèreat dans leur étonnement; elles voulurent y voir réfléchies les figures de tous les autres, puis la chambre même, et elles essayaient de toucher du doigt tantôt un objet, tantôt l'autre, comme s'ils eussent été dans le miroir ; c'étaient des ébahissemenls sans fin.
Tandis qu'on se livrait à ces jeux d'enfant, la tempête avait diminué, et l'on vit entrer VAngekok, c'est-à-dire le devin ou sorcier du hameau, averti par un Esquimau de l'accident dont Héron avait été victime à la chasse; il n'eût pas plutôt aperçu l'homme blanc , qu'il s'écria dans sa langue natale :
— Invincible Mariner^ d'où te vient cet hôLe ? Est-ce un homme ou un démon ? Te semble-t-il envoyé par le bon esprit, au par le mauvais ? Le mauvais esprit est féminin et n'a pas de nom ; il emporte au loin les îles ; il enchaîne au plus profond des mers les phoques et les oiseaux marins pour afi'amer les Esquimaux. Je crains fort que l'intrus ne soit envoyé par cette furie, et qu'il n'arrive dans vos maisons de glace, non en descendant du ciel qu'habite le bon et clément Torigarsuk , mais vomi par l'abîme où règne la cruelle Innommée, dont le palais et l'empire funèbre sont au fond de l'océan. Hier, j'in vu sur ce toit brillant un oiseau noir comme la nuit, frappant les blocs de glaces à grands coups de bec, peut-être pour ouvrir une entrée à cet esprit blanc, et lui permettre ainsi de pénétrer dans ton intérieur. Allons, Martrier, parle-moi à cœur ouvert ; cet étranger ne saurait comprendre notre idiome ; s'il est envoyé par le spectre cruel, dis-le-moi, car je porte toujours du poison d^ns- mon sein, et lorsque l'étranger prendra part au souper, tu pou-rras l'empoisonner dans un morceau de phoque ou d'esturgeon.
Tandis que le sorcier parlait ainsi avec animation, Martin remonta lestement la boîte harmonique, et la cacha s\i\, ta
poitrine d'où î'on entendit sortir des sons mélodieux ; VAngekok ouvrit de grands yeux et devint tout tremblant. Alors Martin, de sa voix la plus forte, lui cria dans la langue des Esquimaux :
— Prêtfe de Torigarsuk, j'entends et je parle ton langage ; l'harmonie des étoiles sort de mon sein. Tu n'es point prophète et tu ne sais ni Favenir ni le passé. Tu ignores le passé, puisque tu ne sais pas qui je suis, et d où je suis arrivé chez ces généreux habitants des glaces ; tu ne connais pas davantage l'avenir, puisque tu ignores, assassin que tu es, que tu moufras de ma main, et que je donnerai ton corps à dévo«^er aux ours.
En disant ces mots, le Français prit tout à coup dans sa valise un objet de la grosseur d'une châtaigne, auquel était fixée une mèche ; il frotta sur la table une allumette et l'enfiamma, mit le feu à la mèche et lança la boule sous les pieds du sorcier ; elle éclata en rebondissant. A cette détonation, à ces éclairs, à ces mouvements, il fallait voir ces pauvres gens faire de grands sauts en demandant grâce par des cris ; le devin était plus effrayé que tous les autres ; il se croyait aux pi'ises avec un animal venimeux, vomissant le feu et le poison. Martin jeta à terre une petite boule de poudre fulminante, qui éclata avec grand bruit, puis il cria d'une voix retentissante :
— Angekok, remets-moi à l'instant même ton poison, ou tu es mort, et je te ferai sortir la foudre du nez.
En parlant ainsi, il prit entre deux doigts le nez du magicien et feignit d'un arracher, par sortilège, une autre boule Culminante qu'il jeta par terre où elle retentit comme la première.
Le sorcier faillit s'évanouir, tant il était saisi d'effroi ; il entrouvrit sa pelisse, y prit an petit sac contenant un poison très-violent et le donna à Martin qui lui cria, plein d'indignation :
— Tu n'es point le prêtre du bon esprit, mais du mauvais;
lu n'es point le mû lecin de ces pauvres gens , mais leur assassin. Garde-toi de reparaître dans cette maison, tant que je demeurerai chez le Martrier. J'ai déjà pansé Héron et je le guérirai, non par la vertu de Torigarsuk^ qui est une fausse et trompeuse divinité, mais par la grâce du Dieu du ciel, qui a créé le soleil, la lune et les aurores boréales ; qui a fait la terre, et qui est le maître et le Seigneur de tous les hommes. Il fait soulier les vents qui bouleversent les mers ; il rassemble la neige dans les airs ; il péirifie les moniagnes de glace ; il donne la vie aux baleines, aux phoques, à tous "es animaux. Qui l'adore régnera avec lui dans le ciel, à la fin de cette vie ; qui le méconnaît et n'observe pas sa loi, sera précipité dans l'abîme, et brûlé d'un feu qui ne s'éteindra jamais. A ces mots, Angekok tomba la face contre-terre, en s'écriant :
— Tu es l'envoyé de ce Grand Esprit du Ciel dont tu parles, car tu sais faire des prodiges que Torigarsuk n'a jamais faits sur nosglaces. Tu es maître du tonnerre et du feu, et tu parles notre langue qui n'est connue d'aucun étranger. Apprends-moi à adorer le Grand Esprit, et jo l'adorerai, et je le ferai adorer aux Esquimaux de la Bootia et à ceux de la ierre du Boi Guillaume à l'Occident.
Martin se pencha vers l'Aiigekok, en lui disant :
— Relève-toi. Je suis un homme comme toi, et l'on ne doit adorer que le Dieu créateur. Je voudrais l'enseigner les choses du ciel ; te dire comment notre ame est faite à l'image et à la ressemblance du Grand Esprit ; comment son divin fils est descendu du ciel, s'est fait homme dans le sein immaculé d'une vierge, a souffert et est mort pour racheter nos âmes de l'horrible esclavage du démon qui habite dans le feu et veut y attirer tous les hommes, blancs, noirs, rouges ou jaunes. Mais je ne suis pas l'envoyé du Grand Esprit ; ses messagers sont arrivés il y a quelques années au lac du Grand Ours, et de là ils se transportent jusqu'à la mer glaciale qui baigne les plages les plus lointaines du continent
américain. Ces envoyés de Dieu ont les parole? de fa vie éternelle ; si tu traverses en traîneau le détroit glacé de Simpson, tu pourras arriver jusqu'à eux, et te faire enseigner la voie sûre et véritable que l'homme doit suivre pour monter au ciel au dessus des étoiles et jouir d'une éternelle félicité.
Tous, hommes et femmes, écoutaient Martin dans une sorte d'extase ; mais Hermine, dont l'intelligence était prompte et active, l'imagination ardente, le cœur affectueux et chaud, rougit aux paroles du Français; ses yeux brillaient et semblaient demander, dans leur langage éloquent, à en apprendre davantage sur le Dieu du ciel. Inclinée vers l'hôto de sa famille, elle aurait voulu parler, l'interroger ; la présence des assistants la rendait timide et réservée, Martin luimême était devenu pensif à ces paroles de l'Angekok qui annonçaient l'existence d'autres tribus d'Esquimaux dans l'île du Roi Guillaume ; il projetait de se rendre en ce lieu, si cela lui était possible, afin d'apprendre si les indigènes savaient quelque chose de sir Franklin. Aussi, se retournant vers le sorcier, il lui demanda si l'on avait vu des hommes blancs sur ces côtes pendant les années qui venaient de s'écouler. VAngekok répondit affirmativement , ajoutant qu'ils y étaient arrivés, les uns sur des traîneaux tirés par des chiens, d'autres dans de légères embarcations, d'autres enfin dans des maisons flottantes aux ailes immenses , puis, qu'après s'être informés si les habitants avaient vu, cinq ou six ans auparavant, deux de ces mêmes maiçons flottantes et d'autres hommes blancs, et avoir reçu une réponse négative, ils s'étaient éloignés dans la direction du Nord.
Martin comprit que le sorcier parlait des expéditions de Boss^ de Simpson et de Hae ; alors continuant ses questions avec d'autant plus d'ardeur, il demanda si les Esquimaux des terres avoisinantes n'avaient pas rencontré d'hommes blancs errants sur leurs ploges. "
— Oh I si, répondit le magicien, mais fort loin d'ici dans
l'île du lioi Guillaume, où je me rendis en traîneau il y a deux ans, pour guérir YAngekok d'une tribu amie de la nôtre. Ils ont trouvé là quantité de belles choses dans une maison de mer, el en ont pris autant qu'ils en ont pu emporter ; ayant réussi à guérir le malade, j'en reçus plusieurs en présent. Vois, ceci m'a été donné alors.
Et il tira de sa poche un couteau de table à manche d'argent que Martin reconnut avoir été fabriqué en Angleterre, ce qui redoubla son désir de se transporter dans l'île en question.
Cependant, la femme du Martrier qui, depuis une heure, avait placé une marmite au dessus de l'énorme lampe pour y faire cuire de gros morceaux de phoque, les voyant à point, avertit les convives que le dîner attendait leur bon plaisir. Le Martrier exigea que le sorcier prît part au souper, et lui assigna la place d'honneur, à côté de l'homme blanc. Luimême s'assit en face; les femmes, avant de se mettre à table, versèrent dans des écuelles très-creuses un bouillon recouvert d'une couche de graisse, de quatre doigts d'épaisseur et d'une odeur fétide. Les portions des convives, posées dans les assiettes, étaient enlilées à des broches de bois ; chacune de ces portions pesait au moins dix livres, c'est-à-dire que, dans notre climat, elle aurait suffi à plus de quinze personnes. Après avoir avalé le bouillon rebutant dont nous venons de parler, on prend à deux mains cet énorme morceau de chair, et on le déchire avec les dents, engloutissant les lambeaux sans les mâcher. Mais avant de servir Martin, Hermine lécha soigneusement la part de celui-ci, pour en ôler la graisse déjà figée par le froid, attention qui dégoûta fort l'européen, peu habitué à de semblables politesses.
Le Martrier, dans sa magnificence, fît apporter deux grandes oies marines conservées dans un tonneau de graisse de baleines ; il mit la moitié de l'une sur l'assiette du sorcier, puis il dépeça l'autre et le reste de celle-là, avec ses mains, et eo distribua les morceaux entre tous les hommes présents.
73 LE DEViN.
Hermine qui était assise à côté de Martin, voyant que celuici ne mangeait plus, soit à cause de la copieuse collation que nous lui avons vu faire, soit parce que le jeûne prolongé l'avait affaibli, lui prit obligeamment sur son assiette l'estomac de l'oie, y mordit, et l'ayant quelque peu mâché, se l'ôta de la bouche pour l'offrir à l'hôte de sa famille, procédé qui est, chez les Esquimaux, de la plus exquise courtoisie. Martin se frotta le nez pour exprimer sa gratitude de tant de condescendance ; mais la jeune fille, voyant qu'il ne mangeait pas, se montra vivement offensée dans son hospitalité méconnue ; et pour l'apaiser, le Français fut obligé d'avaler cette viande mastiquée. Quant au reste de sa portion d'oie, il n'eut pas à s'en occuper davantage, car Hermine l'avala en quelques bouchées, ce qui excita une profonde et amère envie chez sa belle-sœur, placée à côté de son mari qui ne laissait rien.
Le repas terminé, on se leva de table pour aller s'asseoir sur les bancs auprès du blessé qui demandait à manger à grands cris ; mais Martin ne voulut permettre pour ce jour-là, d'autre nourriture qu'une tasse de bouillon, de peur de l'inflammation. Avant de desservir, les femmes appelèrent les chiens qui se précipitèrent avec impétuosité dans la maison, et se jetèrent sur la marmite pour en lécher la graisse et le reste du bouillon. On leur donna ensuite les plats, les assiettes et les écuelles pour les traiter de la même manière, car c'est ainsi que les Esquimaux comprennent le nettoyage de leurs ustensiles, assurant que rien ne les rend plus propres que la langue de ces animaux.
Dans les dîners européens, il est d'usage, le dessert fini, d'apporter aux convives de jolies coupes de verre bleu ou roses pleines d'eau tiède, parfumée d'anis ou de coriandre, pour se rincer la bouche et se laver les doigts. Les Esquif maux ont d'autres raffinements; une fois assis sur leurs claies recouvertes de peaux de bœuf musqué, ils tirent de leur poche un petit couteau dont ils se servent pour racler leurs mains et leurs lèvres afin d'en enlever la graisse, el
LE nr.vi.v. 73
ilont ils lèchent ensuite la lame pour la polir, avec une certaine sensualité. Cette opération terminée, Wingekok, mourant d'envie de savoir qui était l'homme blanc, d'où il venait, et comment il se faisait qu'il parlât b langue du pays, se tourna vers Martin, et lui dit :
— Etranger, comment es-tu arrivé en Bootie ? Si tu n'es pas l'envoyé du Grand Esprit, mais un homme semblable ù nous, où es-tu né, et qui t'a appris notre idiome?
— Angekok, et vous mes généreux hôtes, écoutez. Je suis né en France, dans le plus noble et le plus glorieux royaume de l'Europe ; j'ai passé ma jeunesse dans une grande ville, où j'ai appris le maniement des armes è feu, à l'aide desquelles les Français, pleins de valeur, sont vainqueurs de leurs adversaires, sans qu'aucune autre nation puisse résister à leur puissance.
— Oh ! qu'est-ce donc que les armes à feu ? interrompit Goéland avec ardeur.
— Ami, ce sont des tubes de fer, dans lesquels on met une certaine poudre formée de grains noirs, et que l'on charge ensuite d'une balle de plomb. Au moyen d'une autre poudre comme celle que vous avez vue fulminer tout à l'heure à terre, on met le feu par un petit trou à la poudre contenue dans le tube ; celle-ci s'enflamme aussitôt , il se fait une détonation, et la balle est lancée avec une telle force qu'à près d'un mille de distance elle tuerait un cerf ou un loup.
Martin n'ajouta pas qu'il avait dans sa poche cm pistolet à mécanique * à quatre canons, chargés a balle à tout événement.
(1) Ces pistolets s'appellent en anglais revolvers; nous les nommons à ■mécanique, à cause de la roue intérieure qui fait tourner les canons au nombre de quatre ou de fix, et les ramène sous le chien pour en recevoir le choc, ce qui rend les décharges très-rapides. 11 existe un autre système encore plus simple : le pistolet n'a qu'un seul canon, au lieu de plusieurs, et, sous ce canon unique, tourne, par le même moyen, une culasse à cylindre, contenant les différentes charges amorcées de poudre
UAIS DK OL.
y* I,E DKVIN.
— Ah ! reprit alors YAngekok, le Grand Esprit a mia la vie des hommes et des animaux dans voira main, a vous autres blancs.
— Une fois parvenu à l'âge d'homme, continua Martin, je dus entrer dans l'armée, et mon agilité, ainsi que mon habileté au tir, nie firent placer dans les Chasseurs de Vincennes, qui sont les soldats les plus lestes et les plus adroits qu'on ait jamais vus sur un champ de bataille. Notre carabine est rayée à l'intérieur; la balle est conique, et elle est lancée hors du canon avec tant de force qu'elle va tuer l'ennemi à plus d'un mille. Il arriva que des hommes iniques voulurent ôter ses Etats au Grand Prêtre des chrétiens, qui remplace Dieu sur la terre, et devant qui tous ploient le genou en lui baisant les pieds, parce que 1» Fils de Dieu a remis en ses mains les clés du Ciel et de lEofer. Nous autres Français, nous sommes les fils aînés du Grand Prêtre, à qui les chrétiens donnent le nom de Pape ; aussi sommesnous accourus à sa défense, pour délivrer la ville de Rome de ces enfants rebelles qui avaient eu la cruauté de le forcer à en sortir. Nous avons livré de nombreux combats ; avec nos carabines rayées, nous abattions de loin ces mécréants qui, non contents d'avoir enlevé la ville éternelle au Vicaire de Dieu, avaient attiré dans cette guerre coupable, par des mensonges et des flatteries, un grand nombre de jeunes et intéressants Italiens, dont beaucoup étaient moins âgés que notre Alcyon. Ces jeunes gens égarés se précipitaient sur nous avec un courage et une impétuosité, dignes d'une meilleure cause ; et ce n'était pas sans pitié que nous les voyions tomber sous nos balles, comme des faons éloignés du troupeau qui les a protégés jusque-là.
A ces mots, Hermine et sa belle-sœur, encore voisines de l'enfance, lurent saisies d'attendrissement ; de grosses larmes
fulminante, lesquelles entrent successivement dans le canon d'où chaque
coup les fail partir.