‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 21 sur 56 · LE DF.VIN. ^O · texte numérisé non relu

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coulaiont sur leurs visages, et elles se livraient à des dénions- Iralions sauvages, comme si les jeunes gens dont on parlait eussent été leurs propres frères, et qu'elles les eussent vus tomber sous la griffe des ours blancs. Martin, s'en apercevant, redoubla de chaleur en racontant que les Français avaient fait de nombreux prisonniers, recueilli beaucoup de blessés, et que les uns et les autres avaient été traités avec toute la douceur et toute l'affection que l'on pourrait montrer à des frères. Ces récits donnèrent aux barbares auditeurs une haute estime et un grand sentiment de tendresse pour la nation française.

— La guerre terminée, reprit leur hôte, je revins en France, et, ayant fini mon temps de service, poussé par le désir de voir des pays nouveaux, je partis pour l'Angleterre, tout en vivant de mon métier et en apprenant d'autres. Je m'embarquai sur une maison de mer, et je naviguai ainsi jusqu'aux Orcades, aux Setland , aux îles Féroë, et jusqu'en Islande. La, ayant fait connaissance avec des baleiniers, je partis pour la pêche des chevaux marins au Spitzberg; ces amphibies viennent sur les côtes glacées de celle île pour allaiter leurs petits, et jouir de l'air et du soleil qui brille du mois de mai au mois de septembre, sans quitter l'horizon, ni le jour m la nuit. Nous les prenions sur les glaces en nous approchant avec de grandes précautions sur deux embarcations, et tendant le long de la côte un énorme filet; ces animaux, faciles à effrayer, voulaient se jeter à la mer, et venaient donner dans ce filet où ils restaient pris. Du Spitzberg, je fis voile à la côte orientale du Groenland jusqu'au cap Haystack et à l'île de Shannon, d'où je redescendis au sud au cap de Farewell, en faisant une pêche très-abondante de baleines, et envoyant en Europe bien des centaines de tonneaux d'huile liréé de ces énormes cétacées.

« Pendant les années qui suivirent , nous péchâmes dans la baie de i/a//î/i sur les côtes occidentales du Groenland; nous hivernâmes une fois à l'île de Diaco, une autre fois à

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celle des Damrs, une autre encore à Uj pnrnavick en remontant toujours vers le nord , et enfin à Athol près du cercle polaire ; sur toutes ces plages, nous rencontrâmes de nombreuses tribus de votre race, et c'est ainsi que j'appris à parler facilement votre langue. Mais le dernier été nous fui fatal ; les baleines, chassées par des centaines de navires qui poursuivaient ces géants de la mer Glaciale jusqu'au détroit de Smith, se réfug.ièrent en bandes nombreuses par les détroits de Lancaslre et de Barrow dans les mers intérieures de Mehille, du Prince-Bégent, de la Bootie et de Peel; nous l";s suivîmes avec acharnement, et, franchissant le détroit de Dellot, nous nous lançâmes au nord dans le golfe de V Heureuse Bootie. Dans ces passages difficiles , nous nous trouvâmes subitement environnés par les glaces, de manière à ne pouvoir plus faire avancer le bâtiment; alors, profitant d'un étroit canal qui restait encore liquide, on m'envoya avec six matelots, dans un canot de giitlapercha, pour reconnaître h quelle distance s'étendait le banc de glace qui nous arrêtait. » Parvenu à une pointe qui s'avançait dans la mer, je quittai l'embarcation pour gravir un bloc de glace, afin de voir plus au loin. J'arrivai à grand'peine jusqu'au sommet, par un vent horriblement froid et assez fort pour agiter le canal ; tout à coup, j'entends un éclat formidable comme ceux du tonnerre; le bloc de glace se détache violemment de la masse, et flotte sur l'eau. Mes compagnons s'épouvantèrent à cet aspect, me jugeant perdu ; Je leur fis des signes d'appel avec mon mouchoir; eux lâchèrent, à force de rames, de rejoindre ce bloc flottant, mais en vain, la mer orageuse leur barrait à chaque instant le passage par les croûtes, les débris, les éclats de glace qu'elle leur opposait. Cependant l'aquilon augmentant de fureur, me poussait vers le Nord ; il me fit flotter quatre jours et quatre nuits sans interruption ; j'avais, dans ma gibecière, un peu de biscuit et de viando salée, ma valise sur le dos, et par-dessus mes autres vêtements une fourrure d'ours blanc. Mes faibles provisions con-

sommées, je me sentis épuisé par le froid et la faim. Enfin, ce bloc flottant poussé par les vagues, vint s'encastrer au milieu d'énormes glaçons accumulés dans une anfractuosité de la côte ; reprenant courage, je descendis de ma montagne, et je me mis à chercher sur ces bords quelque tribu husckie. Mon bon ange me guida, valeureux Martrier. jusqu'à ta maison de glace, et j'y fus accueilli et rappelé à la vie par ta générosité et celle de tes enfants. »

Dans le chapitre précédent, nous avons vu Martin raconter brièvement sa navigation forcée sur le bloc de glace, violemment détaché du rivage. L'effroi qui l'avait saisi h celte horrible commotion avait été si violent, malgré la fermeté de son ame, qu'il em était resté d'abord anéanti, et n'était revenu à lui qu'en entendant les cris de ses camarades, qui, de leur canot, s'apprêtaient k lui venir en aide. Lorsqu'il eut repris ses sens, il se mit à les appeler et a agiter son mouchoir, en attendant de les voir ramer vers lui. Il éprouvait une grande crainte que de nouvelles crevasses ne vinssent à s'ouvrir dans son bloc de glace, comme cela était arrivé au malheureux Bellot, sur l'îlot qui le portait le long du canal de Wellington avec les dépêches dont il était chargé pour sir Belcher; la glace s'ouvrit sous ses pieds, et l'abîme l'engloutit dans ses profondeurs. Martin avait connu co hardi navigateur, à qui l'on doit la découverte de nouvelles régions polaires; étant sur un baleinier américain, dans la baie de Bafjin, il l'avait rencontré au cap Wikox dans le Groenland, avec le capitaine Kennedy, tous deux à la recherche de sir Franklin; et depuis, il avait pleuré celte jeunesse

tranchée par une catastrophe, au milieu de tant d'espérances de nouvelles découvertes et de généreuses entreprises, car l'infortuné n'avait guères plus de vingt-sept ans lorsqu'il disparut ainsi dans l'abîme'.

Les flots courroucés qui bouillonnaient entre les bords glacés de la Booiie et ceux de la Victoria, secouaient cruellement cette colline flottante , dont la base s'enfonçait profondément dans la mer; ils la précipitaient contre les écueils sous-marins, où sa partie inférieure se brisait en produisant de sourds mugissements , des secousses effroyables et des torrents d'écume. Le pauvre Martin voyait la mort de près; l'embarcation, dont l'équipage voulait le secourir, luttait contre les glaçons qui lui barraient le chemin ; lui, au contraire, s'enfuyait très-vite, et il eut bientôt perdu de vue ses compagnons. Pour comble de terreur, la nuit obscure avait succédé au crépuscule qui, depuis plus d'un mois, éclairait à peine l'horizon d'une faible lueur, après les quatre mois de ténèbres profondes où restent plongées les terres arctiques.

Tout à coup, tandis que Martin , accroupi et ramassé sur lui-même, mangeait sa petite provision de biscuit, il aperçut une lueur argentée, brillant au-dessus des vagues écumantes. Levant alors les yeux, il vit le ciel resplendir, comme par enchantement, d'une lumière bleue qui remplissait le cercle entier de l'Ourse, du Bouvier et de Cassiopée avec une partie, de la tête du Dragon d'un côté et du Chasseur de l'autre. Cette lumière diaphane s'arrondissait en arc dans sa partie supérieure, et la courbe gracieuse qu'elle dessinait dans le ciel descendait jusqu'à la ligne de l'horizon, d'où elle se réfléchissait dans le miroir brillant des glaces du détroit de

(1) Bcllot raconte lui-même avoir trouvé, parmi les baleiniers américains, ce Français qui avait combattu en 1849 à la porte Saint-Pancrace contre les sujets rebelles du pape, en qualité de chasseur de Vincennes. (Bellot, Voyage aux mers polaires, page 72. 22 juillet).

LE nal'fhagf;.

Victoria, du Prmce de Galles et de Peel, jusqu'à la péninsule de Cornouailles. Au milieu de ce ciel de saphir, étincelaient des lueurs d'un rouge de rubis qui montaient et descendaient, se changeant tout à coup en rayons couleur demeraude, de topaze et d'améthyste, entremêlés d'éclairs roses et pourpres et de langues de feu qui s'agitaient parmi tout cet éclat, et se formaient en cercles ; enfin, un jaillissement et comme une aspersion de lumière si éblouissante que les yeux ne pouvaient la contempler.

Puis, voilà que toute cette lumière se rassemble en une masse bleu-clair, semblable à une tente lumineuse, repliée sur les bords en draperies, où la teinte de l'indigo se niêle à celle du cinabre; au milieu de cette tente, on voit naîlre une perle blanche qui va grossissant lentement et devient un disque de la couleur de la neige, se revêt ensuite d'un éclat argenté, et inonde l'azur de torrents de lumière blanche aux reflets dorés qui se réfléchissent dans les monlagmes et les énormes bancs de glace de la mer arctique, interrompant ainsi la longue nuit qui les enveloppe.

En un mot, ce jour splendide éclatant à minuit était une de ces aurores boréales qui illuminent si souvent la désolation des régions polaires, faisant luire au milieu de leurs ténèbres un rayon émané de la grandeur de Dieu, pour éclairer ces plaines déshéritées et répandre sur elles l'espérance de la vie.

Martin, que la longue fréquentation des bords septentrionaux avait habitué à la vue de ces phénomènes météorologiques et de tous les caprices de la lumière, mais que cette splendeur venait surprendre dans un péril immense et une nuit profonde, était comme en extase; il regardait tous ces cercles d'or, ces flammes écarlales, ces reflets, ces étincelles, ces pluies d'argent, comme si tout cela eût eu pitié de lui, et que cette lumière éclatante et pure eût brillé pour son salut. Les rayons qui dansaient dans l'écume des tlots augmentaient l'éblouissement de celte scène, et, se réfléchissant

dans los fenles des glaces, y créaient mille arcs-en -ciel, de sorte qu OQ aurait cru voir couler de ces glaces d'interminables colliers de pierres précieuses. Mais tandis que le malheureux naufragé contemplait ce splendide phénomène, il vit tout cet éclat pâlir par degrés, se changer d'abord en une teinte orangée, puis en un rose mélangé de bleu pâle, qui s'effaça peu à peu en se confondant avec les brouillards flottant a l'horizon, prêts à couvrir la mer d'un voile sombre, humide et froid, et toujours s'épaississant.

Au milieu de ces terreurs nocturnes, Martin, français et catholique, se souvint de la pieuse éducation qu'il avait reçue de sa mère, dans son village du Val-de-Loire, au pied de la montagne de la Louvesc, surmontée du célèbre tombeau de saint François-Régis, et que tant de milliers de dévots habitants des Alpes gravissent en pèlerinage, chaque année, pour obtenir des grâces et des miracles. Il se recommanda ardemment a ce bienheureux ; et, lui rappelant que, depuis l'âge do huit ans jusqu'à l'adolescence, il n'avait jamais manqué d'aller, au mois de juin, célébrer sa fête avec sa mère et ses sœurs, toutes si pieuses, et chaque soir, dans la prière de famille, d'invoquer tendrement son nom, il le supplia de ne pas permettre qu'il fût broyé entre les glaces ou englouti dans les abîmes de la mer.

Il se souvint aussi qu'après être entré a Rome, en juillet 1849, avec l'armée victorieuse du maréchal Oudinot, il était allé bien souvent rendre hommage au tombeau de saint Pierre, à la fameuse image de Sainle-Marie-Majeure, aux basiliques et aux sépulcres des saints Martyrs, en priant tous ces bienheureux pour le salut de son ame et pour la prospérité de la France; il les implora alors de noruveau, les suppliant de ne pas le laisser périr. Il avait rencontré à Rome le père Philippe, zélé religieux français, dont la charité douce et encourageante l'avait amené a faire une bonne confession générale de ses péchés; il en avait reçu, en souvenir de ses vertueuses résolutions, une belle médaille de l'Immaculée

Conoeplion, qu'il portait toujours avec amour a son cou; dans ce danger pressant, il la prit à deux mains, la baisa avec une tendresse filiale , et la serrant sur son cœur, recommanda sa vie à la Mère d'amour.

Tandis que l'infortuné s'abandonne à ces pensées et à sa confiance dans le secours immédiat de Marie, il entend un bruit effroyable dont le retentissement s'étend au loin ; puis. . . }'lus rien que le silence et la nuit. Qu'est-ce que cela peut être ? Le bloc de glace sur lequel il est assis 3 cessé de flotter, d'ondoyer, de se balancer au risque de chavirer et de s'engloutir ; il est immobile et cloué sans que le Français puisse savoir comment. Enfin , aux premières clartés de l'aube, il reconnaît que sa montagne s'est encastrée dans une large fente de l'énorme croûte de glace qui borde les côtes et s'étend sur le continent où elle est solidement fixée. A cette vue, Martin remercie la Madone du plus profond de son cœur; puis, se courbant et s'aidant des pieds et des mains, il réussit à descendre sur le banc de glace ; de là, reprenant haleine, il se dirige vers le continent, en étendant toujours devant lui son long bâton pointu, de crainte des crevasses où il aurait pu s'abîmer.

En quittant le canot pour gravir le bloc de glace, afin de regarder au loin, et dans fidée de redescendre aussitôt pour rejoindre ses compagnons, il n'avait point pris sa carabine rayée ; mais il portait sa poire à poudre en bandoulière, et il était pourvu de plusieurs balles coniques et d'un bon nombre de capsules fulminantes pour le revolver à cinq coups qu'il avait toujours en poche. Dans le ceinturon de sa tunique, était passé un de ces petits pics d'acier que les voyageurs polaires ont toujours au côté. Sa gibecière renfermait, ainsi que nous l'avons dit, un peu de biscuit et de pemmican. c'està-dire de la viande de buiïle ou de bison desséchée, coupée par petits morceaux et pétrie avec de la graisse, du sel et d'autres assaisonnements, puis enfoncée dans des boyaux d'animal ou de petits sacs de cuir. Ainsi préparée, celle pro-

vision est la nourriture ordinaire de? navigateurs et des baleiniers dans les régions hyperboréennes. En s'embarquant dans la nacelle de guttapercha, chaque marin portait sur son dos, comme un sac de soldat, une petite valise retenue par des courroies bouclées sur les épaules et croisées sur la poitrine ; cette valise était remplie de bagatelles destinées à être données aux Esquimaux que l'on pourrait rencontrer, pour s'en faire des amis.

Ainsi équippé, Martin s'avançait lentement sur cet immenso banc de glace qui ondoyait sous ses pieds, secoué par les flots agités qu'il recouvrait, et menaçant à chaque instant de se briser et d'engloutir le voyageur. Celui-ci voyait de loin les orques énormes, les phoques, les veaux marins sortir par les nombreuses crevasses dont cette plaine interminable était coupée, pour venir respirer à l'air libre, et se jouer entre eux. sautant et prenant leurs ébats; mais à peine aperçevaient-ils Martin qu'ils se jetaient du haut des blocs de glace et couraient aux profondes fissures par lesquelles ils se rejetaient bruyamment à la mer. Le Français s'effrayait à la vue des formidables museaux que les baleines élevaient par ces Assurés pour respirer, en lançant par leurs narmes, a une hauteur prodigieuse, deux gerbes d'eau qui , en retombant sur la glace , y prenaient aussitôt la dureté du cristal. Lo voyageur apercevait par moments jusqu'à vingt de ces museaux dressés çà et là, semblables à autant de roches qu'auraient vomies tout à coup des volcans sous-marins; et c'était chose effrayante à voir que ces quarante torrents jaillissant dans les airs et retombant sur eux-mêmes en se recourbant,, convme des vagues poussées par un vent impétueux.

Lorsque Martin eut enfin gagné la côte, il demeura consterné à Paspect des rochers taillés à pic dont la ligne haute et continue bordait le rivage sans que l'on y aperçût une pente possible à gravir, ou un intervalle par lequel on pût se glisser; il lui fallut suivre cette ligne pendant plusieurs mille* pour y chercher une déclivité qui lui permit de prendre terre

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à l'aide des débris et des inégalités dont elle serait couverte. Il ne pouvait pas même raser les rochers, et il lui fallait se tenir au large pour éviter d'être écrasé par la chute des glaces qui couronnaient le sommet de ces hauteurs, et dont les parties en saillie avancée semblables à des gouttières de cristal, s'écroulaient bruyamment. A tous les angles pendaient des glaçons d'une longueur énorme et si pointus, qu'on eût dit les dents d'une herse gigantesque placée là pour la défense de ces roches abruptes ; le souffle de l'aquilon brisait ces glaçons et les jetaient sur les glaces de la mer au pied des montagnes. A chaque instant, on voyait se détacher ces gargouilles immenses, entraînant avec elles des fragments de rocher, et des masses de terre; leur chute produisait un éclat formidable, et défonçait souvent la croûte de glace qui couvrait les flots. Le fracas, le tumulte produits par ces écroulements, ces broiements, ces pulvérisations, étaient tels, qu'il n'y avait pas de cœur assez ferme pour n'en pas être ébranlé ; et le pauvre Martin était seul, aiïamé, transi, au milieu de ces redoutables violences de la nature, devant lesquelles il semble que le monde soit livré au chaos et à la destruction.

Il parvint cependant, avant la nuit, à un passage étroit par lequel il réussit, bieri qu'à grand'peine, à escalader celle haute barrière, et à pénétrer d'un bon mille dans les terres. Ayant alors rencontré un monticule de neige, il travailla tant et si bien à coups de pic, qu'il vint à bout de s'y creuser une petite caverne où il put s'abriter pour la nuit. En gravissant ces âpres hauteurs, il avait trouvé, dans le creux d'un rocher, quatre de ces œufs de canne de mer, abondants sur ces bords où ils forment le mets favori des Esquimaux ; il les avait ramassés et mis dans sa gibecière, et il les mangea ainsi pour son souper, gelés et crus, sans une bouchée de biscuit, car sa provision était déjà épuisée.

Le lendemain matin, il se remit en marche, et ayant rencontré une compagnie de perdrix blanches, blotties sur une saillie de rocher, il déchargea sur elles son revolver et en lua

deux. Il les pluma, et mit les plumes ?nr sa poitrine pour combattre le froid ; avec un petit couteau dont il était pourvu, il leur perça le cœur et suça leur sang chaud, ce qui le restaura beaucoup ; enfin, n'ayant ni feu, ni ciiarbon pour en faire, et pressé par la faim, il en mangea la chair crue et la trouva bonne. Mais ce fut le seul gibier qu'il put se procurer, non qu'il n'aperçût très-souvent des renards blancs, mais c'était à une si grande distance et ces animaux s'enfuyaient avec une telle rapidité, qu'il ne parvint jamais à en attraper un seul ; aussi était-il épuisé d'inanition. Il trouva le long do quelques monticules et dans le creux de quelques roches, un peu de lichen et de mousse, qu'il détachait en raclant avec l'extrémité aplatie de son pic ; celte misérable ressource lui conserva un souflle de vie, et lui permit de se traîner pendant de longs jours sur ces glaces fécondes en souffrances , dans l'espérance qu'il ne perdait pas de réussir à joindre une tribu d'Esquimaux.

Pendant celte cruelle agonie, l'éclat de la neige l'aveuglait ; les globes de ses yeux lui semblaient brûler dans leurs orbites et sous les paupières enflammées. Cette douleur est, au dire des voyageurs arctiques, d'une intensité à causer do violentes angoisses. Le Français trouva moyen de se fabriquer des lunettes à neige, et ayant tiré de sa valise un lambeau de voile noir, il le déchira en deux, et en tendit les morceaux sur les cercles de ses lunettes. Gela ne l'empêcha pas de s'ar rêter bien des fois, saisi de terreur, en croyant voir devan' lui un monstre effroyable, prêt à le dévorer; puis, reprenan' un peu courage, il mettait en arrêt son grand bûton à pointe de fer, et s'avançait lentement, dans celte attitude défensive.

C'étaient là des illusions d'optique, comme en causent fréquemment aux voyageurs, dans ces contrées boréales, la rareté de l'air et la blancheur de la neige qui font paraître énormes et tout proches les objets petits et éloignés, en même temps qu'elles les revêtent de formes fantastiques; de sorte que Martin croyait quelquefois voir venir à lui un bisou

monstrueux, la tête baissée, les cornes dirigées vers lui, la crinière touffue, hérissée, battant l'air de sa queue, et prêt à foudre sur lui avec fureur. Tout gelé qu'il était, il se sentait baigné de sueur; ne pouvant fuir le monstre, il menaçait ses yeux de la pointe de son bâton et s'avançait avec précaution. Mais plus il marchait, plus le bison se rapetissait et s'éloignait; et, au bout de deux cents pas, il ne voyait plus devant lui que le crâne d'un cerf dévoré par les loups.

D'autres fois, il lui semblait voir, presque sur lui, un énorme ours blanc, la gueule béante, et se dressant déjà pour le saisir et le dévorer; et ce n'était qu'un levreau blanc qui accourait de loin, et qui, en apercevant un homme, faisait trois ou quatre bonds et fuyait, rapide comme l'éclair. La moindre roche couverte de mousse lui paraissait une orque formidable étendue par terre, et il s'avançait le cœur palpipilant, en prenant eta large. Ces hallucinations que nous voyons rapportées dans les récits de Parry, de Richardson, de Rae et de Bellot, causent une grande épouvante à ceux qui parcourent à pied ou en traîneau ces plaines interminables toujours blanches de neige.

Martin, exténué de faim et de fatigue, n'avait plus que la peau sur les os; ses yeux étaient creux, ses jambes réduites à l'état de fuseaux, ses mains et ses bras décharnés comme ceux des momies ; à peine lui restait-il la force de se traîner et celle de respirer. Dans cette extrémité, le malheureux avait, la veille, coupé les liges de ses boites et en avait taillé le cuir en tous petits morceaux qu'il mâchait de son mieux et finissait par avaler, afin de se conserver le souffle de vie qui lui restait encore , lorsqu'enfin son bon ange l'amena jusqu'à la maison habitée par Hermine, où il trouva un asile et le salut.

A la fin du récit abrégé de ses aventures fait à ses hôtes par le Français, ÏAngekok s'enveloppa de sa grande pelisse, et, après avoir remercié le Martrier et salué l'étranger, il retourna chez lui pour y raconter, le soir môme, à ses enfants,

LE .NAlFiACE.

et le lendemain aux autres familles delà bourgade, toutes les merveilles que l'homme blanc lui avait fait voir et entendre. La nuit était déjà avancée, et les hôtes de Martin gagnèrsnt Jeurs claies et s'y couchèrent sur d'épaisses peaux de bisons et de bœufs musqués. Le Martrier indiqua au Français une place distincte, et fil couvrir sa claie, par Hermine, de quatre fourrures moelleuses pour rendre sa couche plus douce; puis il lui donna pour couverture une grande peau d'ours dans laquelle il put s'envelopper commodément.

Martin n'était rien moins que bigot, mais c'était un chrétien sincère et loyal; il avait promis à Rome, au père Philippe, de ne jamais se coucher sans baiser la petite image de la Madone que le bon religieux lui avait mise au cou, et sans réciter trois Ave Maria; et il tenait sa parole en bon et généreux Français. Aussi, avant de s'étendre sur son lit, il tira sa médaille de son sein, s'agenouilla, répéta trois fois là Salutation angélique, fit le signe de la crois et baisa l'image sainte. Hermine fut très-frappée de celte petite scène ; après s'être couchée elle-même, elle continuait à se demander ce que tout cela signifiait, et ne pouvait s'endormir. N'ayant aucune idée de Dieu, de la religion, ni de la piété du cœur, il lui était impossible de comprendre le sens de cette génuflexion, de ces mouvements des lèvres, de ces yeux baissés, de celtt physionomie recueillie, de cette attitude grave et respectueuse, telle qu'on la prendrait devant un personnage trèsélevé en puissance et en dignité. Mais ce qui l'étonnait pardessus tout, c'étaient ces baisers répétés à cette petite pièce d'argent, où elle avait vu gravée l'image d'une femme portant une couronne et entourée de rayons.

— Quel sens peut avoir ce baiser? se demandait la jeune sauvage. Quelle peut être celte femme dont les mains ouvertes laissent échapper des rayons de lumière? Il faut qu'elle soit bien chère aux hommes blancs! Comme elle m'a plu au premier coup d'œil! J'aurais voulu l'embrasser aussi, moi, et j'ai regretté de voir l'étranger la resserrer si tôt sous ses vê-

temenls; mais demain je lui demanderai l'explication de tout cela.

Le malin venu, et les femmes levées les premières, la mère commença par remplir la lampe, et lui remettre une mèche de mousse, plus grosse que le poing, qui produisit une flamme très-vive. Puis elle alla avec ses filles à une marmite pleine de graisse de baleine, et toutes trois, déliant leurs tresses , les plongèrent dans cette graisse ; elles en prirent ensuite tout ce que leurs deux mains purent contenir, et s'en frottèrent le front, les joues, le cou et les bras, en guise de l'eau avec laquelle nous avons coutume de nous laver. Les hommes en firent autant une fois levés ; cette toilette terminée, Hermine leur servit au moins trente livres de chair de phoque, rôtie à la façon du pays et conservée dans la graisse (ie baleine; le tout fut englouti en peu d'instants par grosses bouchées, tandis que les femmes, de leur côté, avalaient aussi à qui mieux mieux. Le repas fut couronné par une grande coupa d huile fétide de veau marin ; et les convives se levèrent de table, aussi rouges que s'ils avaient une fournaise allumée dans le corps.

Mari in était réveillé ; mais, fatigué des soufTrances et de la faim qu'il avait endurées les jours précédents, il restait étendu; le HJartrier s'approcha de son lit.

— Etranger, lui dit-il. tu le lèveras plus lard, et à ton aise; en attendant, Hermine te donnera de la nourriture pour le restaurer. Nous partons pour la chasse, et nous te laissons notre Héron à soigner ; son sommeil prolongé nous prouve que tes remèdes ont été salutaires et efficaces.

En parlant ainsi, l'Esquimau saisit sa javeline et alla re-» joindre ses fils qui avaient déjà attelé son traîneau de huit chiens; il y monta, et prit d'une course rapide la direction du rivage. Alcyon et Goëland attelèrent alors leur propro traîneau, et s'acheminèrent vers certaines gorges, où les ours se rendaient souvent pour guetter les phoques. Peu de temps après, la mère et la jeune femme sortirent avec leurs lacets

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pour aller attraper des oies et des canar Is marins, et au?si dans l'intention de visiter leurs trappes et leurs pièges, afin de voir si les martres, les renards, les fouines, attirés par l'appât, s'y étaient laissé prendre.

Resté seul avec Hermine, Martin s'assit sur les peaux qui lui servaient de lit ; la jeune fille lui apporta un bon morceau de longe de renne conservé, qu'il mangea du pins grand appétit qu'il se fût jamais connu; il y ajouta une dalle de saumon de la largeur de deux mains ; puis, ayant pris dans sa valise m petit grain de camphre, il but une grande tasse d'huilo fraîche recueillie la veille du phoque tué par le Martrier. Ainsi repu et sentant une douce chaleur courir dans ses veines, il mit pied a terre, et, prenant un peigne, il peigna ses cheveux et sa barbe, et passa par-dessus ses vêtements une courte pelisse en peau de lynx, appartenant a l'un des frères d'Hermine, et que celle-ci lui prêta. Alcyon, éveiWé, accusait une faim canine. Martin nettoya la plaie, la pansa avec son baume, puis voyant que l'enflure du bras cassé avait un peu diminué, il permit au malade un léger déjeuner, sans rien accorder à ses supplications pour obtenir plus de nourriture. Hermine s'était acquittée des soins du ménage ; elle avait suspendu, au-dessus de la flamme, une marmite pleine de morceaux de ventre de phoque; dans une autre plus petite, elle avait préparé de la graisse pour y faire cuire, en temps et lieu, un morceau de cerf à l'étouffé ; elle avait rempli les coquilles de sauce, remis en ordre les peaux jetées sur les claies ; enfin, s'emparant de deux canards, pris la veille au lacet de sa mère, elle s'était assise, et, les posant sur ses genoux, elle s'était mise à les plumer, tout en attendant, avec une curiosité impatiente, le moment d'interroger le Français sur toutes les pensées qui s'agitaient dans sa tête.

Martin n'eut pas plutôt rattaché les petites peaux avec lesquelles il avait bandé le bras blessé de Héron, que la jeune iille, suspendant son travail, lui dit :

— Etranger, hier au soir, j'ai été remplie d'étonnemeut en

LF. NAlTIiAGE.

te voyant, avant de te coucher, ployer a terre les genoux, te parler h toi-même, et enfin tirer de dessous tes vêtements un petit objet blanc pour le baiser à plusieurs reprises, avec une tendresse infinie. Me trouvant auprès de toi, je regardai cet objet, et j'y vis représentée une femme à l'air doux et majestueux, des mains de laquelle sortaient des rayons de lumière. Oh! quelle donc est cette femme? Il faut quelle te soit bien chère pour que tu l'embrasses avec plus d'émotion que ta ne l'as fait de ma main, lorsque je t'ai donné de quoi apaiser ta faim?

— Habitante des glaces, répondit Martin, le baiser que j'ai imprimé sur ta main était celui de la reconnaissance pour le bienfait de cette nourriture qui me sauvait la vie; mais l'autre était le baiser de l'amour et de la vénération, l'hommage mis aux pieds de la céleste image de la Mère du Dieu qui s'est fait homme pour la rédemption de nos ames. Apprends, jeune fille, qu'à Rome, je me suis engagé par serment envers un prêtre, à toujours invoquer et baiser cette im^ige avant de me coucher ; et sache que la parole d'un Français est inviolable et sacrée. J'ai voyagé sur les maisons volantes, comme vous appelez nos vaisseaux ; j'ai couru des dangers inouïs en naviguant entre les montagnes de glace, et dans la pêche des baleines, lorsque ces géants devenus furieux mettaient en grand péril les barques qui les poursuivaient; mais je ne me suis jamais étendu sur le pont ou dans mon hamac sous ma couverture, sans prier la Reine des cieux et lui baiser les pieds ; durant ces derniers jours même, où, exténué par la faim, j'errais languissamment sur les glaces, me creusant le soir à coups de pic une tanière dans la neige, avant de m'y blottir dans ma peau d'ours, je faisais ma courte prière à Marie, et je la suppliais de me bénir, en lui baisant pieusement les pieds.

Héron et Hermine écoutaient attentivement toutes ces choses, si nouvelles pour eux, et qui leur semblaient douces à entendre; la jeune fille dit à Martin :

Mais, di: cl.

90 LE NAUFP.AGE.

— Etranger, l'as-lu jamais vue. cette Reine? Et comment peux-tu l'appeler la mère de Dieu? Tu as dit à notre Angekok que Dieu est un esprit éternel, créateur de toutes choses ; comment donc a-t-il une mère?

— Jeune fille, répondit Martin, sache que Dieu avait créé le premier homme parfaitement pur et immortel ; après la vie terrestre, il était destiné à la vie éternelle dans le ciel; alors il était bon, il ne mentait pas, ne volait pas, ne tuait pas; il ne souffrait ni la douleur ni la maladie. Mais ce premier homme, qui devint ensuite le père de tous les autres, à l'instigation du démon que vous adorez et conjurez par vos Ange- Icoks, désobéit à Dieu, et devint par là sujet à toutes les douleurs, et à la mort; et, après la mort, lui et tous les hommes nés de lui étaient condamnés à tomber dans l'empire de feu du démon, et à y brûler pour toujours.

— Hélas! s'écria Hermine ; ainsi l'enfer n'est pas, comme nous le pensions, dans l'eau, au fond de la mer, mais dans le feu? Et l'on n'en sort jamais? Qui pourrait songer à cela sans être saisi de terreur?

— Tu dis bien, enfant, et l'on voit que Dieu t'a douée d'intelligence; mais réjouis-toi, car ce Dieu, à qui il déplaisait de voir ses créatures périr par le péché, envoya du haut du ciel son divin Fils sur la terre pour s'y faire homme, y laver de son sang l'humanité souillée par le péché, et lui rouvrir le ciel qu'elle avait perdu. Le Rédempteur choisit pour mère la vierge la plus pure qui eût jamais existé ; il entra dans son sein immaculé par l'opération du Saint-Esprit, naquit d'elle, nous enseigna le moyen d'obtenir la vie éternelle, souffrit et mourut pour nous, et s'éleva ensuite au ciel, où il nous attend après notre mort.

— Ah ! s écrièrent le frère et la sœur, nous voulons aussi monter au ciel ; étranger, enseigne-nous la voie. Nous sommes nés sur ces glaces ; nous n'avons jamais quitté nos côtes, nous ne connaissons pas le chemin.

— Amis, répliqua leur hôte, je n'ai point une science si

LE NAUFnAGF. ^I

îiaulp. Ddnsmon enFance, le curé de mon pays m'enseigna îe catéchisme avant de m'admettre à la sainte communion ; mais depuis, j'ai appris un métier, je suis devenu soldat, puis matelot, et je ne sais plus les mystères sacrés de notre sainte religion. Je me rappelle l'obligation où je suis d'accomplir les devoirs du chrétien, de croire au fils de Dieu, Jésus-Christ, d'observer les commandements de Dieu, et de faire tout ce qu'ordonne l'Eglise. Mais si vous voulez vraiment arriver à la vie éternelle dans le ciel, il y a pour cela un moyen certain.

— Oh ! pourquoi ne pas nous l'enseigner? s'écria Hermine avec l'impétuosité du cœur. Tu n'as qu'à nous montrer la manière d'obtenir un si grand bien, et notre courage sera à la hauteur de toutes les entreprises. Sais-tu que moi qui ne suis qu'une femme, j'ai accompagné bien souvent mon père à la chasse aux phoques, et que j'en ai percé de mes flèches de si énormes, qu'après les avoir coupés en quatre à coups do hache, mon père et moi, quelquefois encore avec l'aide d'Alcyon, nous ne pouvions en porter les morceaux jusqu'au traîneau? J'ai tué des rennes, des élans et des cerfs; j'ai, plus d'une fois, combattu corps à corps avec des loups affamés et des ours blancs ou noirs, et je les ai mis à mort en les frappant de ma pique à la tête et aux flancs. Tu te souviens, Héron, du bison furieux qui allait percer Goéland de ses cornes, lorsque je me glissai sous le monstre, et le frappai au cœur avec ma javeline; l'énorme animal tomba si lourdement que, si je ne m'étais dérobée à temps, j'eusse été écrasée dans sa chute.

— Vaillante enfant, ce qu'il faut ici, ce n'est pas de la force, ni de l'adresse, mais un grand courage et une volonté ferme pour soutenir les fatigues d'un voyage long et pénible.

— Si c'est de cela qu'il s'agit, Héron et moi nous savons conduire un traîneau attelé de douze chiens courant comme le vent.

— Eh bien! reprit Martin, sachez donc qu'il y a. non loin de hBootie, une autre terre à laquelle on parvient par le dé-

92 LF, NAt'FKAGE.

troit de Simjjson qui sera encore glacé penriant quelques mois. Celte vaste terre est le vaste continent de l'Amérique ; et, en remontant le fleuve du Grand-Poisson, on arrive à l'ouest au lac du Grand-Ours, sur les bords duquel se sont établis les robes noires, c'esl-a-dire les prêtres du Dieu du ciel qui se sont transportés là en bravant le froid et les souffrances de toutes sortes, pour faire connaître et adorer le Grand-Esprit aux malheureux et sauvages habitants de ces contrées, comme vous ignorants de son existence.

Ces paroles redoublèrent l'ardeur avec laquelle les deux jeunes gens souhaitaient de parvenir b la connaissance du Grand-Esprit du ciel; Héroo, oubliant son bras cassé, allait s'aider de ses mains pour se dresser sur son séant, en disant : «Partons! » lorsqu'IIermine, dont l'intelligence et le cœur étaient remarquables chez une jeune barbare, cria à son fière :

— Que fais-tu? Reste couché ; une fois guéri, toutes nos cordes de nerfs de bison ne suiEraient pas à nous retenir pour nous empêcher de suivre l'homme blanc qui nous conduira aux AngekoJcs du lac du Grand-Ours, pour apprendre d'eux le chemin du ciel.

Puis, se tournant vers Martin, elle continua avec véhémence :

— Etranger, tu nous trouveras prêts, quand le moment sera venu de partir avec toi; mais si tu veux que tant de bonheur se réalise pour nous, garde-toi de faire savoir ou de laisser soupçonner nos projets à personne, sans quoi, avant d'avoir trouvé ton Dieu, nous trouverions la mort sous les coups de mon père et de mes frères, et tu périrais avec nous. Au contraire, après notre retour du lac du Grand-Ours, nous enseignerons la voie qui mène au ciel à tous les habitants des maisons de glace. En attendant, accorde-moi la grâce de voir la mère de Dieu que tu portes à ton cou ; (aisse-moi la baiser, laisse-moi lui dire que, moi ■dnànï, je l'aicie et la vénère de toute mon ame..

LF NAlirRAGE. 93

Les soldats et les matelots qui sont d ordinaire des hommes rudes et fiers, indomptables devant les plus cruels dangers de la terre et des mers, qui savent afFronter la foudre des canons et celle de la tempête, qui regardent la mort en face sans trembler, ces mêmes hommes montrent, dans certaines circonstances, un cœur aussi tendre que celui de la Vierge la plus douce et la plus craintive. A la demande si touchante d'Hermine, Martin se sentit ému jusqu'au fond de l'ame, et sans pouvoir retenir des larmes d'attendrissement, il ôla de son cou l'image très-aimée de Marie. A son aspect, la jeune sauvage tomba à genoux, et son frère inclina respectueusement la tête, l'un et l'autre n'osant plus lever les yeux. Martin les encouragea à regarder limage sainte; en la contemplant, Hermine tremblait de joie et de respect; elle ne pouvait se rassasier de la vue de celte figure céleste, de cette couronne qui ornait la tête de Marie, de ces rayons qui s'échappent de ses mains comme un torrent de grâces.

Le visage de la jeune fille était couvert de rougeur lorsque, «"adressant à la Reine des anges, elle parla ainsi :

— Mère du Dieu du ciel, j'ignore la prière que te fait l'homme blanc, mais, si elle te plaît, je m'y associe; et je te jure que le baiser que je vais déposer sur tes pieds est la consécration de ma promesse d'aller chercher les robes noires, afin qu'elles me montrent le chemin par lequel j'irai te rejoindre au-dessus des étoiles.

A ces mots, elle bai:>a l'image sacrée et pria Martin de la donner à baiser à son frère.

Peu d'instants après ces douces effusions, la jeune épouse d'Alcyon accourut toute haletante, annonçant qu'étant montée avec sa belle-mère sur un grand rocher de glace, elles avaient aperçu de loin, venant de la plage, c'est-à-dire du midi, un traîneau chargé d'hommes blancs et tiré par des chiens, dont la marche lente indiquait la lassitude et l'épuisement.

— Ces voyageurs, continua la jeune femme, paraissentaller à l'aventure , ils s'arrêtent à chaque instant ; un ou deux d'en-

tre eux quittent le traîneau et gravissent quelque monticule; là, ils portent à leurs yeux de longs tubes que fait reluire le soleil, dont les premiers rayons commencent à se montrer presqu'à fleur d'eau ; ils regardent tout à l'entour avec ces instruments, et il semble qu'ils aient aperçu les toits de notre bourgade, car ils se dirigent de ce côté. Toi, Hermine, prépare de quoi les restaurer; je t'apporte, à cet efl'et, une demi-douzaine de canards et autres oiseaux marins, cinq fouines et quatre lièvres que nous avons pris, tant au piège (ju'au lacet. Toi , notre hôte, tu feras une chose agréable à ma belle-mère en montant sur la hauteur qui nous protège de l'aquilon, et en indiquant, par quelque signal, que la maison du Martrier est prête à recevoir les voyageurs.

Martin sortit précipitamment, gravit le monticule qui abritait au nord la maison du Martrier, et, regardant tout à l'entour, il aperçut dans la plaine, à l'ouest, deux traîneaux dont l'un était tiré par quatre hommes et l'autre par six chiens. Déployant alors, au bout d'une perche, une peau de louveteau gris que la blancheur éclatante des neiges et des glaces environnantes devait rendre visible de très-loin, il se mit à l'agiter et à lui faire décrire des cercles en l'air, tout en criant de toute la force de ses poumons. Ainsi que nous l'avons dit et répété, la voix est d'une sonorité particulière dans ces régions hyperboréennes, à cause de la répercussion des sons renvoyés par les glaces, et les paroles s'entendent nettes et distinctes, à plusieurs milles à la ronde. Les appels de Martin parvinrent donc jusqu'aux voyageurs des iraînaux qui, icgardanl au loin dans la direction de la voix, aperçurent en-

fin les signaux qu'on leur faisait. Dans l'impatience de trouver un abri, le conducteur pressa ses chiens, et dépassa le second traîneau qui était chargé des provisions et du bagage. tandis que celui auquel les chiens étaient attelés ne contenait que quelques voyageurs, ce qui le rendait plus léger.

Lorsque Martin vit les arrivants tout près du monticule, il descendit à leur rencontre, et reconnaissant l'uniforme do la marine anglaise, il les salua dans leur langue, et les engagea à faire le tour de cette hauteur pour entrer dans la maison du Marlrier^ l'Esquimau le plus riche et le plus hospitalier de celte^ tribu fixée sur les bords du détroit de Ross, près du pôl(! magnétique, et non loin de l'île du Roi-Guillaume. Le capitaine, ayant quitté son traîneau, serra la main de Martin, en disant qu'il se trouvait bien heureux de cette rencontre amicale qui lui faisait oublier les rigueurs du froid, les dangers d'un si long voyage sur d'immenses landes de glace, et le supplice de coucher dans des maisons de neige ouvertes à tous les vents. Ayant ainsi parlé, il invita Martin à monter en traîneau avec lui pour le conduire à la demeure de l'Esquimeau.

Hermine, entendant les cris et les hurlements des chiens, qui flairaient l'odeur des entrailles du gibier vidé, courut k la porte, leva la peau de bufUe et fit bon visage aux nouveaux venus, se frottant le nez en signe manifeste de bienveillance et d'accueil hospitalier. Puis, Martin l'ayant prévenue qu'il arriverait dans peu un second traîneau amené par quatre autres hommes blancs, elle sortit et alla aider le conducteur à délier les chiens, en le priant de les renfermer dans la retraite qu'elle avait creusée à l'intention de Martin, de crainte qu'au retour des attelages de son père et de ses frères, ces animaux ne se missent à se battre et à se mordre. Le conducteur, au grand étonnement de la jeune fille, parlait la langue des Esquimaux et servait d'interprète aux étrangers. Enchantée de celte circonstance , elle lui fit mille questions curieuses, tout en l'aidant 'a détacher ses chiens. Aussitôt ces

animaux rentrés, elle courut à l'habitation, rassembla dans un grand vase tous les intestins du gibier qu'elle avait apprêté pour le servir à ses nouveaux hôtes, et jeta cette proie aux bêtes affamées qui la dévorèrent avidement.

Peu d'instants après rentra la mère qui avait envoyé sa helle-GIle au-devant des hommes de la famille pour presser leur retour; et presque sur ses pas, arriva le second traîneau chargé des provisions. Cette bande de voyageurs faisait parlie de l'état-major et de l'équipage du Fox, brick anglais à hélice, petit bâtiment, mais fin voilier et puissamment aidé par la vapeur, qui avait sillonné les mers boréales à la recherche de sir Franklin, au prix de terribles dangers, et qui gisait alors, encastré par les glaces et enseveli sous la neige, à l'extrémité occidentale du détroit de Bellot, sur les côtes de la Bootie. Cette troupe choisie de braves matelots et de savants officiers était commandée par le capitaine Mac Clintock qu'accompagnait, entre autres, l'interprète Petersen. Le traîneau arrivé, on apporta le charbon de terre qui y était contenu, et on alluma du feu au milieu de la chambre, tant pour réchauffer les voyageurs à demi gelés que pour faire rôtir les canards, les lapins et le reste du gibier.

Tandis que les femmes s'occupaient à ces soins du ménage, le capitaine Mac Clintock demanda à Martin la cause de sa présence et de son isolément dans cette contrée reculée, et celui-ci ayant raconté brièvement ses aventures, interrogea à son tour le capitaine sur les motifs de son voyage, sur les lieux qu'il avait visités et ceux qu'il comptait encore explorer. Alors, Mac Clintock, assis auprès du feu, parla ainsi '.

-T- Généreux Français, apprenez que lady Franklin, non contente des expéditions multipliées commandées par le grand

(1) Tout ce récit est tiré de l'histoire de Texpédition du capitaine Ma( Clintock, a la recherclie de sir Franklin^ de 1857 à 18u9, intitulée Recherche de sir John Franklin, d'après le journal jiariicutier d'un àfjiaef du Fox.

t.F CAPITAINE MAC CI.INTOCX. 97

aminil d'Angleterre et des trois autres envoyées à sps frais et à ceux des émis de l'homme célèbre dont elle est l'épouse, désespérée de tant d'incertitudes, résolut de s'imposer un nouveau sacrifice en expédiant a la recherche de son mari le léger fox, brick à vapeur, qu'elle voulut placer sous mes ordres. J'étais accompagné des savants navigateurs Hobson et Young, du docteur Walker, chirurgien, de l'interprète Peiersen, du conducteur de chiens Tompson et de bon nombre de marins robustes et courageux, qui avaient arpenté plus d'une lois l'océan hyperboréen sur les vaisseaux des expéditions précédentes ; le maître des glaces était un homme très-capable et expérimenté dans cette lutte contre les blocs de glaces, les montagnes flottantes et les bancs ondoyant sur les vagues, que le souffle de la tempête précipite contre les bâtiments, à qui on ■ s'efforce, par les manœuvres, de faire éviter ces terribles chocs.

« Nous partîmes d'Aberdeen le 1** juillet 1857, et le 4 3 nous doublions le cap Fareivell, h la pointe méridionale du Groenland, pour entrer dans la baie de Baffin. Au milieu des assauts formidables livrés par les glaces flottantes à notre proue et à nos flancs, et rasant d'interminables bancs cristallisés que nous appelons Poc/js, nous atterrîmes, le 1*^' août, à l'île de Disco, près de laquelle nous trouvâmes une masse flottante qui s'élevait à une hauteur de deux cents soixantedix pieds, et devait bien s'enfoncer à la profondeur de sept ou huit cents. Mais parvenus de là à Upernavik, dans l'mtention de traverser la baie de Baffin, pour suivre une direction occidentale, nous nous vîmes arrêtés par une barrière de glaces, et réduits à gagner avec une peine extrême la petite île de Broion^ vers le soixante-quinzième degré de latitude, que nous atteignîmes le 1 4 août et où il fallut nous accrocher à une montagne de glace.

» Le 16, il s'éleva un vent du nord-est si violent et les vagues devinrent si fortes, que les glaçons accumulés se séparèrent et que le Fox put voguer vers le couchant ; mais, dans la nuit du 17, le veut étant venu à dianger, les glaces se VAIS. u£ (;l. 9*

98 Lr: CAriTAiNf sur CMNTncrî.

soudèrent de nouveau avec tant de solidité que le vaisseau fut retenu immobile pendant trois semaines qui s'écoulèrent pour nous dans un danger incessant d'être fracassé par les montagnes flottantes. Le 7 septembre, ces masses congelées et dures comme le diamant recommencèrent à dégeler, à so séparer et à se disperser; nous en profitâmes pour avancer bravement vers le pôle, au milieu des chocs, de l'agitation, du tumulte de cette épaisse phalange de rochers ondoyants qui se heurtent, se brisent, montent les uns sur les autres, se submergent, et auraient bientôt fracassé et abîmé le navire, si l'on ne se tenait sur ses gardes. Cependant, nous réussîmes à gagner le large et naviguâmes un certain temps sur une mer libre ; nous espérions aller droit à quelque port du canal de Jones, pour hiverner là. Déjà nous avions atteint une latitude de soixante-quinze degrés et vingt-quatre minutes, lorsque le vent changea et la surface onduleuse de la mer recommença à se glacer sous l'action du froid qui produisait dans l'eau l'effet de la présure dans le lait ; il nous fallut glisser entre les glaçons qui s'accumulaient autour de nous, jusqu'à ce que, la gelée, augmentant de plus en plus,'la glace se formât en croûte d'une épaisseur et d'une solidité telles, que le vaisseau y demeura encastré du 8 septembre 1857 au 17 avril 1858, où le dégel commença et où nous pûmes quitter notre prison, cet immense banc de glace descendant peu à peu ver.; le sud, et ne s'arrêtant qu'en face de Goodhaab sur la côte du Groenland, au soixante-quatrième degré, parti qu'il était du soixante-quinzième. »

— Oh ! quel triste hiver vous avez dû passer 1 interrompit Martin. Quand un bâtiment est retenu par les glaces dans une baie ou un golfe, les marins peuvent descendre pêcher et aller sur le continent chasser le bison, le renne et le bœuf musqué; mais, enfermés dans un banc flottant, que faire? A quelques milles de distance, l'océan vous entoure de toutes parts comme si vous aviez naufragé sur un écueil isolé.

— Et cependant, répliqua i\lac Clintock, vous ne sauriez

rroirp combien nous avons péclié de phoques sur nofre ilôt de glace I On en perçait la croûte, et l'on y pratiquait ensuite, avec la scie, de larges trous, semblables à l'ouverture d'un puits. Les chevaux et les veaux marins, les loutres et les phoques sortaient par là et venaient s'ébattre sur la glace et respirer à l'air libre ; alors nous, dont le bâtiment était enseveli sous une épaisse couche de neige, et qui avions fabriqué sur le pont au moyen des voiles, une grande cabar>e aussi couverte de neige et abritée, par derrière et sur les côtés, par des remparts de neige, nous déchargions sur eux nos carabines, et nous les mettions à mort.

« A la fin d'octobre, le soleil disparut sous l'océan ; il laissa d'abord après lui un crépuscule qui nous permettait de lire un peu à midi, grâce à sa lumière, encore tout près de l'horizon, dont la réfraction nous arrivait en même temps que les étoiles brillaient au-dessus de nos tètes; mais au bout de vingt jours, nous étions plongés dans une telle obscurité qu'on ne pouvait plus marcher sur la glace, sans s'exposer à tomber dans quelque crevasse, et que par conséquent il n'y avait plus moyen de faire la chasse aux phoques. Cependant, le banc de glace qui nous tenait comme par des serres, entraîné peu à peu par les courants polaires, nous amena contre une chaîne de montagnes de glace d'une hauteur prodigieuse, et immobiles comme des géants préposés à la garde de l'empire de Neptune; de telle sorte que notre banc, en les frôlant, se fendait sur les bords comme la terre sous le soc de la charrue, et que, s'il n'eût pas eu autant de milles d'étendue, notre bâtiment eût été broyé par ces chocs formidables. Nous reçûmes la visite de quantité d'ours blancs, ce qui inquiétait fort nos chiens dont les aboiements rompaient le silence de mort où nous étions ensevelis. Nous en avions une trentaine à bord, et lorsqu'on en lâchait huit ou dix après un ours, ils l'entouraient, le harcelaient, s'acharnaient à sa croupe, si bien que le monstre, se voyant en mauvaise passe, prenait le parti de se jeter à la mer; nous en tuâmes plusieurs, et nous

100 LE CAPITAINR M\C CMNTOCK.

apaisâmes ainsi la faim dévorante de nos chiens, Kîsquels, voyant que chaque ours mis h mort leur valait une abondante curée d'entrailles, d'os et de débris, faisaient grande fête et menaient grand bruit dès qu'il en venait un à la nage sur notre banc.

» Après le mois de janvier 4838. dont la température fut d'une rigueur extrême, et pendant lequel le thermomètre descefidità quarante-six degrés au-dessous de zéro, et dans les premiers jours de février, nous revîmes le soleil qui nous avait privés de sa présence bienfaisante le 2 novembre ; le 26, la lueur du jour reparut à l'intérieur du bâtiment que nous débarrassâmes de son couvercle de neige après quatr(i mois de nuit continuelle, pendant lesquels nous n'avions ou d'autre lumière que celle de nos lampes. Vous qui avez l'ex périence de ces régions boréales, vous pouvez comprendre quelle fut la joitj de notre ame en voyant le soleil raser à fleur d'eau l'extrême bord de la mer; mais toute notre satis^faction fut éloufTée vers la mi- mars, par les anxiétés que nous causa l'agitation, et, pour ainsi dire, la fermentation des glaces qui se rompaient et se fendaient avec un retentissement semblable à celui de décharges d'artillerie nombreuses et simultanées; après ces séparations violentes, les fragments disjoints se rencontrent et se reprennent à l'improviste ; dans l'impétuosilé de ces chocs, leurs bords volent en éclats, et ces éclats, lancés dans les airs, sont des blocs et des masses qui retombent ensuite lourdement, et malheur à ce qu'ils touchent dans leur chute formidable !

» Le 10 avril, nous distinguâmes les hauteurs énormes du cap Dyer, sur la côte occidentale du détroit de Davis; c'était ia première terre que nous eussions aperçue depuis le mois d'octobre. Le 17, les glaces s'ébranlaient, se disjoignaient, se balançaient, se fendaient, se mêlant aux vagues qui frémissaient entre elles et les agitaient tumultueusement; alors ayant armé et orienté le vaisseau, nous voguâmes librement. Mais, hélas ! à peine avions-nous fait dix-sept milles, que nous

LE CAPITAINF. ilAC CLINTOCK. 401

nous trouvâmes de nouveau, au milieu de la nuit, prisonnier? de la glace qui nous retint comme aux fers jusqu'au 25 avril ; nous reconnûmes alors que nous étions descendus au soixante-quatrième degré de latitude, après avoir parcouru, du nord au sud, plus de douze cents milles, encastrés dans les glaces qui abondent entre le soixante-quinzième et le soixante-quatrième degré, et descendent portés par les courants. Le 25, la mer étant ouverte, le Fox vogua vers le port de Holsteinborg, au Groenland, où il arriva le 28, et qui fut la première terre touchée par nous depuis le 3 août de l'année précédente. Il semblait que tout fût en fête autour de nous et que les habitants de l'air et des eaux célébrassent notre délivrance, à voir les troupes innombrables d'oies et de canards marins qui volaient autour de nous, et l'armée de phoques et de baleines qui s'ébattaient lourdement dans la mer, et qui nous précédaient en soufflant des balles d'eau à une hauteur prodigieuse, ou nous escortaient de chaque côté du vaisseau. » De Holsteinborg, nous recommençâmes nos explorations et nous remontâmes jusqu'à Godhaven, Disco, Upernavik et la baie de Melville au soixante-seizième degré de latitude. Puis, du cap à! York, nous nous dirigeâmes à l'Ouest en traversant la mer de Bafpn, toujours luttant contre les blocs flottants et les montagnes de glace ; et enfin, après plusieurs détours faits dans l'espérance d'obtenir des nouvelles de Franklin, le 2 août 1858, nous enfilions le détroit de Lancastre. Le 11, nous avions atteint le cap Riley et la petite île de Bcechey, où sir Franklin avait passé son premier hivernage, et nous y trouvâmes les magasins remplis par sir Belcher et d'autres navigateurs, et abondamment fournis de vivres et de charbon qui nous furent d'un grand secours. Dans cette lie de Beechey, et près de la tombe du jeune Bellot, j'élevai une magnifique pierre sépulcrale que Lad^j Franklin m'avait confiée pour la consacrer à la mémoire do son mari et des compagnons de celui-ci. Puis, ayant levé l'ancre le 1 5 août, je fis voile pour le canal de Wellington

VAIS. DE GL

102 LE CAPITAINT. MAC fUNTOCK.

OÙ je dépassai le soixante dix-septième degré de latitude ; mais, après avoir touché le cap Ilatham, je longeai l'île de Cornouaillcs, et, traversant le détroit de Barrow, je redescendis au sud par le canal de Peel, dans l'espérance de pouvoir franchir le détroit de Victoria et de passer l'hiver à l'embouchure du Grand- Poisson, d'oia repartant l'année suivante, j'aurais suivi le détroit de Dease, le long de Wollastov, et navigué jusqu'au détroit de Behring, afin de revenir par la mer Pacifique jusqu'à quelque port de la Grande-Bretagne.

» Mais compter sans son hôte, c'est s'exposer à compter deux fois. Arrivé aux détroits de Ross et de Colinson, je me vis fermer le chemin par une interminable barrière do glace ; et cette glace était si forte et si dure, qu'il n'y avait ni grifles ni dents qui pussent y mordre, et que les scies et les pics échouèrent à ouvrir un passage au bâtiment.

» Il me fallut donc retourner en arrière et tenter l'entrée du détroit de Bellot pour en ressortir à l'autre extrémité ; mais ce fut en vain, toutes les voies étant fermées par les mêmes murailles, et il nous fallut hiverner dans le port de Kennedy, où nous arrivâmes le 27 septembre. Le Fox fut désarmé, et, serré comme il le fut aussitôt entre les glaces, on l'entoura d'un rempart circulaire de neige, on couvrit le pont d'une grande cabane solidement charpentée et recouverte de la voilure du bâtiment, et, sur le toit et les côtés du vaisseau, on amassa quantité de neige pour enfouir le bâtiment et le préserver des vents du nord.

» Nous nous livrâmes alors à diverses chasses pous nous procurer de la chair fraîche, et nous tuâmes toutes sortes d'oiseaux marins, de gibier et de cétacées qui nous fournirent, outre leur chair, une bonne provision d'huile pour assouplir les peaux, apprêter les aliments et entretenir les lampes. Je fis élever des maisons de neige et de glace pour les observations magnétiques, et ajuster les traîneaux pour les explorations de l'hiver. Les matelots du Fox avaient appris à fabriquer les patins à neige ; ils savaient aussi coudre t

fourrer d'énormes boites pour marcher dans les neiges fondues, les glaces brisées, les fondrières et les bourbiers que l'on rencontre en voyageant sur les côtes de ces affreux pays. Le port de Kennedy est proche du soixante-douzième degré de latitude, de sorte que le soleil disparut le 14 novembre et qu'on ne le revit plus que le 26 janvier de l'année courante (1859), où il fit une apparition timide et fugitive, comme une jeune fille qui s'approche de sa fenêtre et se retire aussitôt avec modestie ; mais ce rayon suffit à nous réjouir le cœur, et pendant les quelques moments où il éclaira l'horizon, nous ne cessâmes pas de le regarder, de lui faire fête et de chanter ses louanges.

» Le lieutenant Young partit en traîneau avec un détachement, pour se rendre au détroit de Victoria et déposer là des approvisionnements en vue de l'excursion que nous devions faire sur la terre du Prince de Galles à la recherche {\q ?\v Franklin. Quanta moi, emmenant Tompson et l'interprète Pefersezi, je me dirigeai avec deux traîneaux vers ces (tarages, où je ne m'attendais pas à rencontrer un voyngeor versé comme vous l'êteâ dans la largue des Esquimaux, sans quoi j'eusse laissé l'interprète au lieutenant qui se trouvera dans un grand embarras pour répondre aux naturels du pays, s'il arrive à quelqu'une de leurs tribus ; et qui pourrait bien faire comme le docteur Bae, lequel rapporta en Angleterre, sans détails et sans explication?, la nouvelle que quarante hommes blancs avaient péri de froid et de faim 'a l'embouchure du fleuve du Grand-Poisson ; il n'avait pu en savoir davantage, n'entendant pas la langue, et ne parlant que par sig:ies, et n'ayant vu que quelques objets tels que des couteaux, des haches, etc., qui pourtant ne semblaient que trop avoir dû appartenir à l'équipage de ÏErèbe et de la Terreur. Mais nous espérons trouver, parmi ces Esquimaux, des indices plus certains. »

Alors Martin raconta au capitaine Mnc Clinlock l'histoire de l'ours tue et du bouton trouvé dans ses intestins, et

''04 LE c.vpitai.m: mac cmntock.

il le lui fit voir. Le capitaine l'examina minutieusement, et se retournant vers Martin, lui dit:

— Ami, il n'y a pas de doute, c'est bien là un bouton d'uniforme de notre marine, et justement à l'empreinte de 1 845, que portaient les matelots de Franklin. Or, les ours ne sont point comme les loups et les renards qui parcourent des centaines de milles en quête de quelque proie ; les ours, dans leur existence amphibie, rôdent toujours à peu près aux environs des mêmes fleuves où ils pèchent le hareng et le saumon; c'est donc non loin d'ici, peut-être vers l'île du roi Guillaume, que cette bête féroce a dû tomber iUir le cadavre de quelque matelot, et avaler, en le dévorant, un lambeau de la veste à laquelle était cousu ce bouton qui s'est arrêté dans un repli de l'intestin grêle ou du duodénum, et s'y est llxé. Regardez un peu Tompson, et vous aussi Petersen; quanta moi, je m'en tiens pour certain.

— Et avec raison, répondirent-ils tous les deux. C'est un bouton de ceux de l'arsenal de Dervick, où furent équipés les deux vaisseaux et habillés les matelots. Qui sait si ce malheureux n'errait pas misérablement sur les glaces, cherchant quelque gibier pour soutenir sa vie, et si, ne trouvant rien, il n'est pas tombé d'inanition, et n"a pas vu ce monstre affumé se précipiter sur lui pour le déchirer de ses griffes et le dévorer.

Tandis que les Anglais causaient ain-^i autour du feu, Hermine entendit hurler les chiens, et dit à Martin :

— Voici mon père et mes frères; dis à ces hommes blancs d'être sans inquiétude', car ceux de noire famille leur témoigneront toutes sortes d'égards.

En parlant ainsi, elle sortit de la maison, et, ayant rencontré son père et sa belle-sœur, elle les aida à détacher les chiens. Martin avait prévenu le capitaine que, chez les Esquimaux, le signe de la bienveillance et de l'amitié ne consistait point, comme, parmi nous, à presser la m.ain de celui à qui l'on veut manifester ces sentiments, mais à frotter son propre

nez. Le Marlrier avait tué un phoque de cinq cents livres, sans compter les entrailles qu'il avait jetées aux chiens, et péché un esturgeon de cent vingt livres, ce qui le rendait fort gai ; il avait déjà appris par sa belle-fille, l'arrivée des voyageurs.

A son entrée, le capitaine Mac Clinfock se leva, alla à sa rencontre avec les siens, et il y eut un frottement de nez gé' néral; mais le capitaine ayant offert en présent au Marlrier une hache, un grand couteau et une longue hallebarde à jiointe recourbée, l'Esquimau, dans sa joie, éclata en rires désordonnés et en cris inhumains. Puis les quatre matelots qui avaient amené le second traîneau, sortant de la maison, allèrent aider les femmes à y rentrer l'énorme bête à qui on trouva, sous la peau du dos, un pied de graisse blanche et fine dont ils remplirent plusieurs baquets. Quant à l'estuTgeon, dont la chair est si savoureuse et si friande et qui était d une grosseur monstrueuse, Martin, qui était un savant cuisinier, en coupa une portion en dalles pour les faire griller, et réserva la queue qui fut destinée à bouillir.

Alcyon et Goéland ne lardèrent pas à revenir de la chasse, et Hermine courut au dehors les avertir de l'arrivée des voyageurs, et leur parler des cadeaux faits 'a leur père, et de ceux qu'ils recevraient certainement, ei^x aussi. Les deux jeunes gens étant entrés, le père leur montra le capitaine et ses compagnons, et leur fit voir les dons qu'il en avait eus, ce qui les plongea dans l'admiration la plus profonde. Alors le capitaine offrit à Alcyon un beau couteau à ressort, un paquet de clous, un marteau et une paire de tenailles, tous objets du plus haut prix chez les Esqumiaux qui manquent de fer; il donna à Goéland huit belles pointes do flèche à queue d'hirondelle en acier poli, un petit pic et une scie à glace, choses d'une valeur inappréciable pour ces §ens-lk.

Enfin, se tournant vers les femmes, Mac Clinfock fit présent à chacune d'elles d'une paire de ciseaux, d'un beau collier d'émail rouge, d'une bague à pierres de couleur, ce qui

les stupéfia de surprise et de bonheur. Mais, lorsqu'il leur eût offert quelques petites clochettes, elles ne purent résister à leur son et se mirent à sauter, à s'accroupir, à se démener si follement, qu'on les aurait crues ivres. Au milieu de toute cette joie, le pauvre Héron, resté couché, gémissait d'envie d'avoir aussi son cadeau. Martin raconta au capitaine la Iristo aventure arrivée au jeune homme, et Mao Clintock s'approchant affectueusement, lui donna aussi un couteau a ressort et y ajouta une pique emmanchée et six dards trèsaigus pour percer les loups, les lynx, les rennes et les ours, lui faisant dire en même temps par Martin de se venger sur tous les ours qu'il rencontrerait en leur lançant dards sur dards jusqu'à ce que mort s'ensuivît, et lorsqu'ils tomberaient, de leur donner de la pique dans les flancs avant de s'approcher assez pour recevoir leur» derniers embrasseœents.

Les deux chasseurs avaient tué un grand cerî ranyifère, un élan, et trois renardeaux blancs; on les dépouilla immédiatement, et, les ayant coupés par quartieis, on mit les uns dans la marmite, et on enfila les autres dans la broche apportée par les Anglais. Alors Martin, sachant du capitaine qu'il était venu jusque-là pour interroger les Esquimaux au sujet des renseignements incomplets recueillis par le docteur Rae sur le sort de sir Franklin, pria le il/ar/ner d'inviter à dîner quelques-uns des principaux habitants du voisinage, afin que les blancs pussent questionner ceux-ci sur un de leurs compagnons perdu dans ces régions. Le Maririer y consentit volontiers, et envoya Alcyon et Goéland inviter ÏAngekoJe elles voisins. Les convives étant accourus avec empressement, et les mets se trouvant prêts, Hermine fit signe de se mettre à table ; et tous, non -seulement les Esquimaux, mais les Anglais aussi, firent honneur au repas.

Vers la fin du dîner, le capitaine mit bouillir dans des vasos de l'eau de neige pour le thé, et faisant apporter par ses matelots des bouteilles de vin de Madère et des verres, il

LE CAriTAINE y.S.C ri.INTOCK. 1 07

les déboucha et versa lui-même le vin, servant d'abord le Martrier,pu\s VA7igekuk et tous les autres successivement; et ce fut de toutes parts, à mesure que les convives goûtaient cette liqueur alcoolique et parfumée, des cris de joie à les croire fous. Aux femmes, le capitaine donna du sucre, des confitures et d'autres friandises dont la dégustation les jeta dans fextase. Enfin, les ravissements apaisés, le capitaine Mac Clintock demanda à Martin d'interroger les assistants pour savoir s'il était vrai qu'ils eussent vu un grand nombre d'hommes blancs, et qu'ils leur eussent donné de la nourriture, sur une grande plaine de glace vers le Midi.

A celte requête, les Esquimaux se mirent à causer entre eux pour se rafraîchir la mémoire à ce sujet, et chacun ayant rassemblé ses souvenirs, ils chargèrent ÏAngekok de répondre pour eux tous à Martin, afin que celui-ci rapportât leur réponse aux autres blancs. Le magicien se mit en pied, et se tournant vers Martin, il dit d'une voix élevée :

— Hôte aimé du Martrier, apprends à tes blancs aux épaules d'or et à la liqueur noire qui allume une flamme dans la poitrine, ce que les Huskies savent depuis plusieurs années, c'est-à-dire qu'une grande troupe d'hommes blancs ayant perdu leur maison ailée, fracassée et submergée par les montagnes de glace, prirent terre dans l'île qui nous avoi- ^ine au couchant. De là, ils se dirigèrent vers le détroit glacé qui mène à la rivière du Grand-Poisson, et périrent sur unii langue de terre qui s'étend à l'embouchure de ce cours d'eau . Nous nous transportâmes à l'île des naufragés en traversant la mer de glace au moyen de nos traîneaux et nous trouvâmes là un butin qui nous fut d'une grande utilité : il y avait des épées, des lances, des arcs, des pointes de flèche, des cuillers, des fourchettes et des couteaux, ainsi que des draps, des couvertures, de la toile, du fer, des cordes, et quantité de solives de bois qui nous servent à construire nos maisons d'été. Vous en pouvez voir dans ce coin, appuyées au mur. <Ies marmites pleines de graisse là-bas, et ces barils conteuant de l'huile, le Manrkr les a pris dans colle lie.

Martin répéta tout cela mol pour mot à Mac Clintock, ei celui-ci en ayant causé avec Pefersen et Tompson, dit quo ces indices étaient clairs, qu'ils a'Iaient retourner au Fox, et qu'au mois d'avril ils reviendraient en Bootie et engageraient quelques-uns de ces Esquimaux à les accompagner à l'île du roi Guillaume, où les deux vaisseaux avaient fait naufrage. . Cependant, l'eau étant bouillante, on la versa dans la théière ; « t ayant distribué les tasses et donné le sucre, les Anglais servirent le thé à leurs convives qui y plongèrent avidement leurs lèvres. Qu'on juge s'ils durent s'échauder le palais! Et quelles grimaces, et quels roulements d'yeux, et quelles grosses larmes roulèrent sur les joues I Les uns laissèrent tomber ïeur tasse et la cassèrent, d'autres tout en soufflant douloureusement regardèrent les blancs pour voir comment ils s'y prendraient, et remarquant qu'ils dégustaient leur boisson a petits traits, ils essayèrent de les imiter.

Voyant cela, le capitaine pria Martin de leur dire qu'il s'offrait à tempéier la chaleur du thé en y mêlant du rhum très» froid, ce qui fut fait; il faut renoncer a peindre le plaisir et rétonnemenl que leur causa ce mélange ; ils se disaient, en se tournant les uns vers les autres :

— Oh! comment peut-il se faire que feau des blancs soit du fou? Cette eau, versée dans la tasse, n'y produisait pas do flamme; et dans la bouche et l'estomac elle brûle, bien que ce soit là une brûlure agréable, et vous allume un poële dans le corps. Ah ! quand nous passons de Ibngues heures étendus sur la glace, à attendre les phoques, si nous avions dans la poitrine de ce feu délicieux, il nous vaudrait mieux que bien des pelisses de peaux de buffle ou d'ours.

Le repas et la conversation terminés, comme il était assey tard, les Esquimaux prirent congé de leurs hôtes avec force cérémonies et frottements de nez, pour retourner à leurs demeures respectives; le Martricr se mit avec ses fils à nettoyer les peaux enlevées aux cerfs et l'épaisse dépouille du phoque ; les femmes se chargèrent de poser des claies sur

leurs patins, et d'y étendre tout ce qu'elles avaient de plu^j moelleux dans les fourrures mises en réserve, afin que les blancs fussent couchés plus doucement. Le capitaine, aidé (les siens et de Martin, alluma un bon feu, et s'étant tous assis sur les vertèbres de baleine qui servaient d'escabeaux, ils recommencèrent à causer de la constance prodigieuse de sir Franklin qui s'était aventuré à trois reprises, et toujours en courant des dangers inouïs, à la recherche du passage occidental, sans se laisser arrêter par l'âge, car lors de son dernier voyage, il avait soixante ans accomplis, et s'il vivait encore au moment où l'on en parlait, il était âgé de plus do soixante-quatorze ans.

Petersen, voyant l'étonnement de Martin, lui dit :

— Les détails de son voyage par terre, de la baie d'Hudsona la mer hyperboréenne en suivant le fleuve de Coppermine sont stupéfiants à entendre. J'ai connu le fameux Hepbiirn qui fit celte expédition avec sir Franklin et dont l'intrépidité, la fidélité et l'activité lui sauvèrent la vie.

— Oh! je l'ai connu aussi, ce vaillant Hepburn lorsque, déjà presque vieux, il fut parti en 1852 avec Kennedy pour explorer les mers polaires à la recherche de son capitaine; je le rencontrai au Groenland, où je fis aussi la connaissance de mon infortuné compatriote Bellot, qui commandait en second.

— Eh bien ! reprit Petersen, Hepburn me racontait chez Lady Franklin, que sir John partit avec lui, de Gravesend, le •■23 mai 1819, accompfigné des braves jeunes gens Hood et Back, et du docteur Richardson, dont les deux derniers se signalèrent, depuis, par leurs découvertes polaires *. Ayant jeté l'ancre dans la baie d'IIudson, ils pénétrèrent dans ses contrées inhospitalières, et arrivèrent le 30 août à York-

(1 ) Tout le récit de ce terrible voyage est extrait de la. narration m(3me de sir Franklin, intitulée : Narration, par Franklin, d'un voyage à la mer notaire, pendant les années 1819, %0, 21 el 22. Londres. 1 vol. t«-4". Mur- M(fy, 4825. Inlrod.

VAIS, m Gl..

Faclory au cinquante-septième degré de latitude nord ; de là, à Cwnberland-House ; plus loin encore au fort Chepewyan au cinquante-huitième degré; enfin, ils poussèrent jusqu'au fort Prouic/ence au soixante-deuxième degré de latitude, où Wentsel, agent de la compagnie ù'Hudson, se joignit avec seize Canadiens et trois interprètes à la troupe de sir Franklin qui fut ainsi portée à vingt-neuf personnes; ils s'acheminèrent tous ensemble vers le fort Entreprise, sur le lac Winter, qu'ils atteignirent, les Européens ayant parcouru, depuis le fort Chepewyan, cinq cent cinquante-trois milles, au milieu d'extrêmes difficultés et de mille dangers. Tous ces forts, ou maisons pourvues de vivres et de moyens de défense, appartiennent, comme vous le savez, à la riche et puissante compagnie à'Uudson, et ses agents s'y rendent pour traiter avec les sauvages américains et esquimaux des fines et moelleuses fourrures du castor, de la martre zibeline, et dos autres animaux des régions polaires.

« Sir Franklin, parvenu au fort Entreprise, se munit de nouvelles provisions et se rendit sur les bords du Coppermine, où il comptait hiverner pendant la longue et pénible période formant trois quarts d'année, qui s'écoule entre le mois d'octobre et celui de juin, avant lequel le voyage n'est point possible ni la navigation ouverte dans ces régions glacées. Tandis que Franklin et ses compagnons battaient le pays dans leurs recherches scientifiques, IFenfze/ fit construire par ses Canadiens une bonne maison de bois, dans laquelle les voyageurs, abandonnant leurs tentes, se retirèrent le 9 octobre, à l'abri des rigueurs de l'hiver, mais pour en sortir chaque jour et aller à la pêche et à la chasse. Les rennes, les bœufs musqués, les cerfs et autres animaux qui, dans le mois de juillet et d'août, paissent sur les rives du Coppermine, en septembre et octobre descendent vers le Midi pour se réfugier dans les bois ; de sorte que les voyageurs trouvèrent une proie abondante, et purent emmagasiner cent rennes, quantité de viandes desséchées à l'air, mille livres de graisse et quatre-vingts

Lr CAPITAINE ÏIAC CLINTOCK. 1 i 1

cerfs. Mais qu'élait-ce que cela pour une troupe si nombreuse? Bientôt, on cotTimença à manquer de vivres et de munitions; alors l'intrépide Back offrit de se rendre avec quelques hommes au fort Chcpowyan pour en rapporter le nécessaire à la petite colonie. Mais entre le départ et le retour, il s'écoula une période de cinq mois, à cau?e des obstacles et des traverses de toutes sortes qui obligèrent l'expédition à allonger prodigieusement son chemin et à faire mille détours. Les voyageurs revinrent enfin le 17 mars de l'année suivante (1820J, après avoir parcouru onze cent quatre milles en marchant avec les patins à neige, et dormi sur la glace, enveloppés d'une seule couverture, par une gelée de trente-neuf degrés, et sous la pluie, la neige et les rafales de vent.

» Enfin le soleil commença à briller à l'horizon, la température à se relâcher un peu de sa rigueur, les animaux sauvages a revenir sur les bords du Copperminr,, et la coîonio put remplir son garde-manger au moyen de la chasse. Le 4 juin, ils se remirent en route, séparés en plusieurs troupes, pour aller gagner la mer Glaciale à l'embouchure du fleuve ; le 22, ils étaient tous réunis sur le lac PouU, et le 25 ils descendaient le fleuve, avec lequel ce lac communique ; mais les rochers, les débris de bo's, les amas de pierres qui embarrassaient son cours, les obligeaient à chaque instant à reprendre terre ou à hâler les canots ; enfin, après un trajet de trois cent trente-quatre milles, ils arrivèrent à la mer hyperboréenne, n'ayant plus de provisions que pour quinze Jours.

» Le 25 juillet, ils se remirent en mer, et doublèrent, au milieu d'épais brouillards, le cap Barrow, au delà duquel ils trouvèrent une longue étendue de rochers à pic d'une hauteur de quinze cents pieds, qui se séparaient pour former une baie, et dans cette baie, le mauvais temps obligea les navigateurs à une relâche de quelques jours, ce qui lui fit donner par eux le nom Détention Bay. Sortis de là, et ayant doublé

112 Lr CAPITAINE ÎUC CLIMOCK.

et le cap Kaler et découvert l'embouchure du fleuve Ilooâ, l'entrée du détroit de Baihurst et la baie de Melville, ils continuèrent à suivre les côtes jusqu'à ce qu'ils se fussent aperçus qu'il ne leur restait plus de vivres que pour trois jours. Il fallut alors retourner en arrière, bien a contre-cœur. Franklin baptisa le cap qui fut le terme de sa course et qui se trouve à soixante huit degrés de latitude et cent neuf de longitude, du nom de cap Turnagain (retourne). Les sinuosités de cette côte jusqu'au Coppermine, àoat Fi anJdin était alors à cinq cent cinquante-cinq Diilles, auraient rendu le retour par ce chemin d'une extrême longueur; ce motif, joint à la rareté des vivres, décida le commandant à prendre la voie du fleuve Huod et à traverser le désert jusqu'au fort Entre-' prise, où devaient l'attendre les approvisionnements envoyés par Akailko, chef indien, et par la compagnie à'Hudson.

» Le 22 août, les voyageurs commencèrent à remonter lo cours de ce fleuve rapide et profond ; mais le 26, ils se virent barrer le passage par deux cataractes ; les Canadiens durent porter les canots sur leurs épaules, et la caravane se dirigea pédeslrement vers le lac Pouit, marchant d'autant plus vaillamment qu'elle était bien nourrie des produits de la pêche et de la chasse ; mais le 5 septembre, après plusieurs jours employés à parcourir des solitudes sauvages sans y trouver de gibier, la pénurie de vivres se fit sentir vivement ; et à ce premier mal, vint s'ajouter une violente tempête qui fit horriblement souffrir les voyageurs. Ils n'avaient d'autre abri que leurs couvertures dans lesquelles ils s'enveloppèrent, et ils restèrent ensevelis sous la neige pendant deux jours , sans feu et sans nourriture. Le 7, ils se remirent en marche; mais les Canadiens, brisés de fatigue et découragés, laissèrent tomber les canots qu'ils étaient chargés de porter. Ce fut là le plus grand malheur des voyageurs qui avaient à traverser le Coppermine, sur les bords duquel ils arrivèrent à grand' peine, à moitié gelés et dans un état d'épuisement complet, n'ayant eu jusque-là pour apaiser leur faim, que le lichen ap-

I/r CVriTMNE MAC CLINTOCK. i \ 3

pelé par les Canadiens tripe de roche, parce qu'il serpente entre les pierres. De temps en temps, ils trouvaient quelque carcasse en putrcfiiction de cerfs dévorés par les loups plusieurs mois auparavant ; alors, ils faisaient carboniser ces os, ces cornes, ces débris de peau, et tout mêlés qu'ils étaient de pierres, ils les mettaient bouillir dans leurs marmites, et buvaient le breuvage dégoûtant qui en résultait et dont l'âcreté, causée par la décomposition de toutes ces matières, leur écorchait le p;ilais.

I) Parvenus enfin jusqu'au Coppermine, la privation des barques perdues se fît cruellement sentir. Il fallut huit jours à ces malheureux si affaiblis pour construire un radeau qui leur permît de traverser le fleuve ; mais, arrivés de l'autre côté, ils ne trouvèrent même plus la tripe de roche, et furent réduits à gratter la neige pour chercher dessous un peu de mousse, et à faire bouillir leurs vieux souliers et leurs vieux gants pour prolonger leur existence. Ils n'avaient plus que la peau sur les os, et, ne pouvant plus se soutenir, ils s'appuyaient les uns sur les autres, et s'aidaient d'un bâton. Seul, le généreux Ilepburn avait conservé toute sa fermeté ; il fermait la marche, encourageant et secourant les autres; il était le soutien de sir Franklin, qui était devenu un squelette ambulant.

* Au milieu de ces terribles épreuves, les Européens se virent abandonnés par les Canadiens, dont plusieurs tombant t'puisés en chemin expirèrent sous la neige, dans les tortures (lu froid, de la faim et d'une fatigue mortelle. Richardson, Ilood et Hephurn se séparèrent de Franklin pour servir d escorte aux traînards; Back s'écarta avec quelques-uns des plus robustes pour aller chercher des vivres chez les sauvages ; tous endurèrent des souffrances inexprimables sur un sol glacé devenu de la dureté du porphyre, et dont ils n'avaient plus la force de briser la surface à coups de pic pour chert her ce peu de lichen qui leur aurait conservé un soufllo de vie. Ils voyaient passer de nombreux troupeaux de reu-

414 lï: capitaine mac r.t.jNTorK.

nés, d'élans et même de bisons, mais leur faiblesse était telle qu'ils ne pouvaient plus ni ajuster ni tirer.

» Dans cette extrémité, ils en étaient venus à couper par morceaux leurs pelisses et le cuir de leurs belles qu'ils faisaient bouillir et qu'ils avalaient ensuite ; triste aliment pour une telle faiml Ils tombaient fréquemment, et ne pouvaient plus se relever qu'avec l'aide de leurs camarades; le matin, après une nuit de froid excessif passée sur la glace, la force leur manquait, en reployant leurs teiiles, durcies par la gelée; puis il fallait se traîner jusqu'au soir, et souvent sans autre nourriture que le bouillon de cuir et de peau. Richardson, Ilood et Hepburn avaient perdu leurs compagnons, lorsqu'à une halte, ils se virent accostés par le féroce iroquois Michel qui, les ayant trouvés sous leur tente avec un peu de feu, et lisant la sainte Bible, leur unique con^olalion, leur dit qu'a peu de distance de là, il y avait un bouquet de pins, où ils pourraient planter leur tente à l'abri du vent; en parlant ainsi, il leur offrit un morceau de viande qu'il assurait être de la chair de loup ; mais ils surent ensuite que c'était un lambeau du malheureux Perrault que ce cannibale avait tué pour le dévorer.

» Ainsi nourris de la chair de leur compagnon, Richardson et Ilepbiirn partirent pour visiter le bois de pins; mais au bout de quelques instants, ils entendirent du côté de la tente, une détonation... Le jeune Uood était étendu mort auprès du fîu, et Michel avait disparu. Les survivants examinèrent la blessure qui était à la nuque, preuve qu'il y avait là assassinat etnoo suicide. Michel, retrouvé, protestait de son innocence et le regardait sournoisement; les deux Anglais se tinrent sur leurs gardes, et voyant l'Iroquois s'éloigner pour charger son arquebuse et revenir vers eux d'une façon plus que suspecte, Richardson, tirant un pistolet de sa poche, lui déchargea l'arme en pleine poitrine, et le sauvage tomba mort.

Ta Pendant ce temps, Franklin avait enfin réussi à gagner le fort Entreprise, avec les rares et misérables compagnons

LrS Tl'MltRlTÉS DE PAHUY UT DU \Vr.ANGEL. 113

qui lui restaient; mais une lois entré, quel fut son saisissen)ent en s'apercevant que les provisions manquaient! Il en fut d'abord comme égaré; puis, revenu à lui, il fondit eo larmes, lui qui tant de fois avait regardé la mort en face sans frémir! Les infortunés se mirent à remuer le fumier pour y chercher les débris en putréfaction, les os, les cornes des cerfs et des bœufs qu'ils avaient mangés l'année précédente, ils arrachèrent ensuite le parchemin qui servait de vitres, pour en faire du bouillon, et restèrent ainsi exposés sans défense le jour et la nuit à ce froid cuisant. Richardson et Hepburn survinrent, semblables à deux fantômes, et restèrent stupéfaits à la vue des trois ombres qu'ils retrouvèrent assises auprès du feu. Les malheureux passèrent dix-huit jours dans celte agonie; enfin arrivèrent les Indiens, puis Back, avec des vivres, et il fallut une modération prodigieuse dans un tel état d'inanition, pour ne pas mourir étouffé par la nourriture. Lorsque- les voyageurs eurent repris quelques forces, ils suivirent les Indiens, et gagnèrent York-Factory, d'où ils mirent à la voile pour l'Angleterre, dans Tété de 1822. Ce fut ainsi que Franklin parcourut, à partir de la baie à'Hudson, plus de cinq mille cinq cents milles, au milieu de ces effroyables épreuves, subies par terre et par mer. Aujourd'hui, s'il vit encore, qui peut dire par quelles horreurs et quelles tortures il aura passé depuis Tannée 1846 jusqu'à l'heure présente? »

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