‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 23 sur 56 · ET DE WRANGEL · texte numérisé non relu

ET DE WRANGEL

Il est vrai que l'ambition d'immortaliser leur nom stimulait tous ces Viiillants navigateurs dans leurs travaux héroïques; mais, alors même que leurs vaisseaux étaient retenus par les glaces, ils avaient dans ces vaisseaux toutes les commodité;; de la vie ; après leurs excursions laborieuses sur les côtes glacées, à la recherche de nouvelles terres et de nouveaux océans, ilsrevenaientà leurs navires; et, au premier dégel, ils faisaient voile pour les ports d'Angleterre, où les attendaient l'accueil et les ovations de leurs parents et de leurs amis. Au contraire, le pauvre missionnaire, privé de tout bien-être matériel, aurait à vivre d'aumônes au milieu de gens sans frein, sans prévoyance, sans modération qui dévorent en un jour le produit de la chasse et de la pêche d'une semaine, et le lendemain n'ont plus de quoi se nourrir; de sorte que le missionnaire qui aurait fait ses provisions dans la saison favorable devrait vider son garde-manger pour ne pas voir ses sauvages mourir de faim sous ses yeux, et qu'il en serait réduit ensuite à languir avec eux d'inanition.

Si l'on songe aux autres conditions d'existence des Esquimaux, on reconnaît des dilFicultés encore plus grandes : d'abord, leur manière de vivre par groupes de quarante ou cinquante famiilesrenfermées pendant de longs mois dans leurs maisons de glace ou de neige, ou dans des tannières souterraines, à de grandes distances les uns des autres, et séparés souvent par d'énormes crevasses qui sont autant de précipices. Puis, comment se procurer de la farine pour les hosties, du vin pour le saint sacrifice? Par les vaisseaux européens? Et quand peuvent-ils aborder sur ces plages? Quelques-uns y sont parvenus, à la vérité ; mais depuis que ces îles sont sorties du sein de la mer, elles n'ont peut-être vu de navires qu'une ou deux fois, et les navigateurs qui les montaient ont chèrement payé leur curiosité, enfermés dans les glaces pendant deux ou trois années sans pouvoir avancer d'un pas.

Il faut ajouter à cela que, le plus souvent, le missionnaire, après avoir évangélisé une tiibu, no pourrait passer à une

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aiilre, la plus voisine se trouvant quelquefois à une distance do quinze cents milles et peut-ôtre de l'autre côté d'un bras de mer ou furieuse ou glacée, et toujours hérissée de montagnes flottantes qui se heurtent et se fracassent les unes contre les autres. Peut-être les Esquimaux du Groenland ne serontils point inac<;essibles pour la sainte hardiesse des missionnaires romains, bien que certains d'entre ces peuples hahitent plus au Nord que ceux de l'île du roi Guillaume, de la Boo~ fie, des terres de Cockburn, de Victoria et de Wollasfon; mais ils occupent les bords de la mer de Baffin, plus abordables que les côtes des contrées que nous venons de nommer, et dont les baleiniers fouillent chaque année les golfes et les anses dans la saison de la pêche. Donc, nous regardons comme moins impossible que la parole de Dieu arrive jusqu'aux Esquimaux de la baie de Wolfstenhohue à soixante-seize degrés de latitude; du détroit de Murchison a soixante-dix-huit, ou de la terre de Prudhoe à soixante-dix-neuf et quatre-vingts degrés, que jusqu'à ceux des péninsules de Melville et de Simpson qui sont au soixante-dixième degré seulement, mais dont les mers environnantes sont rendues si redoutables par leurs tempêtes et leurs glaces flottantes.

Cependant la divine Providence s'est servie de la curiosité et du courage invincible des navigateurs anglais, pour faire découvrir ces terres placées à une si énorme distance du monde civilisé ; et en môme temps, des tribus entières de créatures humaines vivant dans la plus profonde ignorance de l'éternelle félicité pour laquelle Dieu les a créés, et dont il a donné la haute et noble ambition pour but à l'existence humaine. Les moyens ne manqueront point à son infinie sagesse, lorsque le temps marqué par ses décrets en sera arrivé, pour dissiper les ténèbres où ces malheureux sont plongés depuis tant de siècles, et faire succéder la lumière à l'ombre de la mort. Le zèle des cœurs apostoliques ne se laissera d'ailleurs pas toujours vaincre et dépasser par les efforts "de la science humaine, et le désir d'une gloire périssable qui s'évanouit comme fond la neige sous les rayons du soleil.

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A peine les hôtes du Martrier, accablés de fatigue, eurentils posé leurs têtes sur les épaisses crinières de bisons, qu'ils ^'endormirent aussitôt, et on ne les entendit plus jusqu'au lendemain matin. Lorsqu'ils se réveillèrent, le père de famille était allé avec ses fils 'a la chasse des lièvres et des phoques pour fournir la table de viande fraîche ; Martin, levé en même temps qu'eux, avait déjà pris soin des chiens de Mac Clintock, et allumé au milieu de la chambre, un bon feu de charbon de terre pour faire bouillir l'eau destinée au thé. Hermine avait retiré de la graisse deux belles cuisscS d'élan, et les ayant d'abord soigneusement léchées, elle les battit pour les attendrir, et les coupa ensuite par gros morceaux avant de les faire rôtir à l'intention des étrangers. La température était, ce matin-la, d'une rigueur extrême et les voyageurs, à peine descendus de leur lit, vinrent en toute hâte sasseoir autour de ce foyer ardent qui les brûlait presque par devant, tandis qu'ils étaient gelés par-derrière. Dans ces froids prodigieux, il semble que le feu même ne chauffe pas. Parry raconte qu'il lui arriva plus d'une fois de brûler la semelle de ses bas et d'en voir la flamme avant de sentir de chaleur aux pieds, bien que la peau fût assez brûlée pour qu'il s'y formât une cloche. Les Anglais étaient donc rangés autour du brasier ardent, tous fort rouges et le visage enflammé : voyant le rôti à point, ils en enfilèrent les morceaux à la pointe de leurs fourchettes, sans attendre ni plats ni assiettes ; et les grosses bouchées s'avalaient, l'une n'attendant pas l'autre, comme» de petits morceaux des gâteaux les plus délicats et les plus légers, tant l'appétit est vif et impérieux dans cet âpre climat. Ayant achevé de manger, pour mieux se réchauffer et se réconforter l'estomac, ils burent une grande tasse de thé, en y versant un petit verre de rhum destiné à soutenir le moral ; puis, comme l'obscurité n'était pas encore dissipée, l'aube devant paraître vers les dix heures, ils se mirent à causer du courage et des prouessi-s des navigateurs polaires.

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Martin, bien qu'habitué sur les navires baleiniers à de rudes épreuves, restait émerveillé de la constance invincible que sir Franklin avait monlrée en s'aventurant dans ce dernier voyage pour obtenir la gloire de découvrir le passage occidental.

— Eh ! mais , camarade , dit Tomjrson , le brave Edouard Parry l'égala bien en généreuse persistance; quoiqu'il eût vu, en 1815, le mauvais succès de la fameuse expédition de Franklin, destinée à atteindre le pôle par le Spitzberg, et à redescendre dans l'autre hémisphère pour enfiler le détroit de Behring, il n'en voulut pas moins tenter la même expérience en 1827, comme s'il eût oublié les dangers horribles et les obstables sans nombre contre lesquels Franklin avait eu à lutter sur ces mers couvertes de montoines flottantes que le vent du Nord agite tumultueusement.

— Oh I je le sais bien, répliqua Warlin. car me trouvant, il y a trois ans, dans l'île de Cherry a la pêche des chevaux marins, j'y fis la connaissance d'un vieux matelot qui avait accompagné Pairy dans son voyage au pôle.

— Dites-moi un peu : est-ce vrai ce que l'on raconte des bandes innombrables de chevaux marins qui nagent dans ces eaux ?

— Il doit y avoir au fond de ces abîmes glacés une pâture abondante, puisque les troupes immenses de ces grands cétacées trouvent à se nourrir et à s'engraisser, au point qu'un seul fournisse plusieurs barils d'huile. Il, suffît de dire que notre baleinier en prit, en sept heures, plus de neuf cents, de telle sorte que si nous ne nous étions hâtés de les éventrer et de les désosser, pour en jeter les os et les entrailles à la mer, notre bâtiment n'aurait pu en soutenir le poids. Cependant les baleiniers se sont portés en si grand nombre sur ce point, et ont pris une telle quantité de ces animaux, et en ont tant blessé, et les ont tellement effrayés en tirant sur eux à mitraille avec leurs canons de petit calibre, qu'ils ont fini par émigrer vers d'autres golfes et d'autres baies, abandon-

ET nr WliANGIL. l'îf

nant ainsi les côtes de Cherry ; et il en est advenu de mémo des baleines, qui ont aussi pris la fuite.

« Le cheval marin ou hippopotame est un quadrupède plus grand et plus gros qu'un bœuf, et d'une médiocre bravoure; c'est un monstre marin de la classe des mammiferées, qui a souvent besoin de respirer, ce qui le pousse à venir sur les récifs et sur les glaces, jouir de l'air et du soleil comme les phoques et les orques. Son poil est court et très-fin ; sa têlo est plate et sans oreilles ; il a les yeux saillants, la gueule léonine, avec deux défenses blanches et dures comme l'ivoire qui dépassent ses lèvres d'une demi-coudée. C'est un animal peureux, mais s'il voit blesser un de ses camarades, il entre en fureur; dans ces occasions, on en voit accourir des bataillons entiers pour assaillir et faire chevirer les embarcations ; mais aux cris des matelots et à la détonation d'une petite pièce d'artillerie, ils se sauvent et plongent épouvantés. Du reste, les chevaux marins offrent dans leur ébats un spectacle très-amusant* ; rassemblés en bandes nombreuses, ils se dressent à mi-corps au-dessus de l'eau et se balancent en suivant l'ondulation des flots, si gracieusement que l'on croirent assister à une danse. Que l'un devienne à être blessé d'un coup de harbon ou d'un boulet lancé par quelque fauconneau, tous s'empressent a le secourir, se formant en bataillon d'avant-garde pour le couvrir , tandis que d'autres le prenant en travers le plongent dans la mer où peut-être ils entreprennent de le guérir avec quelques algues salutaires.

» Les mères sont d'une tendresse excessive avec leurs petits; elles se dressent à fleur d'eau en les tenant entre leurs pattes, ou les portant suspendus à leurs mamelles pour les faire respirer à l'air libre; elles jouent avec eux, et, à la première apparence du danger, les replongent précipitamment dans l'eau ; au bout d'un certain temps, elles ressorlent leur léio à

' Voir il ce sujet la description conlcuue dans le rc'cit du voyage Jo

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la surface, pour regarder à l'entour et s'assurer q-ue la mer est libre de toute embarcation; si elles ne voient plus rien, elles vont chercher leurs enfants au fond de l'eau, les reprennent entre leurs pattes et remontent à la surface, en frétillant et se dandinant, et berçant leurs petits à la manière des nourrices. »

— Du temps de Parry, interrompit Pelersen, les baleines, les chevaux et les veaux marins devaient être encore plus abondants qu'aujourd'hui, puisque vous autres, baleiniers, explorez avec tant de navires les golfes polaires les plus reculés à la recherche de ces monstres marins, et que vous avez trouvé tant de moyens habiles et ingénieux de les frapper de loin comme de près; aussi, portez-vous leur huile dans tous les pays septentrionaux de l'Amérique et de l'Europe, si bien que Russes, Danois, Suédois, Norwégiens, Hollandais et Anglais, s'en éclairent pendant les longues nuits d'hiver, et s'en servent pour apprêter ces fameux cuirs qui se vendent dans toute l'étendue du monde civilisé.

— Pour en revenir au voyage de Parry, ce hardi marin s'aventura donc dans cette dangereuse entreprise, le 4 avril 1 827, sur ÏEcla'^. Ce bâtiment était chargé de quelques barques-traîneaux qui fendaient l'eau comme des canots, et en y adoptant par-dessous, deux tasseaux tranchants, devaient servir de traîneaux sur la neige et la glace. Le 1 9, il abordait à Hammerfest, où il s'approvisionnait de vivres, de patins à raquette, de camugas ou bottes absolument imperméables à la neige et à la glace fondues, à la fange des bourbiers, à l'eau des gués que Ion devait s'attendre a rencontrer, etrassem-* blait, en outre de ses provisions de bouche faites pour soi- * xante-dix jours, de grosses bottes de mousse destinées aux huit cerfs rangiferés qui devaient être attelés aux traîneaux. De là, il alla doubler le cap du Diable, par une mer détesta-

(1) Parry, Tentative pour atteindre le pôle-nord, pages 19-22.

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ble, et arriva le 18 juin dans la baie de Treurcnberg ob. YEcla jeta l'ancre.

» Pamj avait reçu de l'Amirauté la défense expresse d'hiverner avec son bàtinient dans aucun de ces dangereux golfes glacés; cette défense était fondée sur le souvenir des malheurs de Barenz, le navigateur hollandais qui découvrit le Spitzberg : il avait vu son vaisseau assailli par les glaces avec tant d'impétuosité, qu'en se pressant tumultueusement autour de sa proue, elles passèrent sous la carène, et, s'y accumulant, firent dresser peu à peu le bâtiment sur sa poupe, après avoir mis en pièces le gouvernail et les canots. Barenz et son équipage, ne pouvant plus tenir pied sur le vaisseau arrivé à l'état peri)endiculaire, enlevèrent tout ce qu'ils purent de la cargaison, des cordages, des ancres, des agrès entassés en désordre; puis, descendant sur la glace, ils y construisirent, avec des madriers et des planches, un abri sous lequel il leur fallut passer l'hiver, aux prises avec un froid si intense, que la bière gelait dans les barriques, que les montres s'arrêtaient, et qu'on ne parvenait point à faire sécher les vêtements qui se raidissaient dans les angles éloignés du feu. Pour comble de maux, ces pauvres marins étaient assaillis par les tempêtes et les tourbillons du vent du nord, et assiégés par les ours blancs qui arrivaient en troupes pour les dévorer. Ils restèrent ainsi prisonniers dans cette cabane de bois, depuis le mois d'août 1596 jusqu'à la mi-juin 1597, sans pouvoir dégager leur bâtiment des serres de la g'ace ; il leur fallut se confier à deux embarcations mal construites, dans lesquelles ils étaient exposés à tous les vents, et naviguer ainsi pendant onze cents milles, au milieu des chocs incessants des masses flottantes, et des assanfs des ours blancs qui venaient les attaquer à la nage en s'acrrochant de leurs griffes aux bords des barques, et que les voyageurs étaient obligés de repousser dans la mer en leur abattant les pattes à coups do hache, ou en les frappant de leurs harpons.

LES T'MF.RITKS DE PAnuV

» Parry donc ayant jeté l'ancre, fit mettre à flot les deux harques-traîneaux et partit pour le pôle, accompagné des braves Beverley, Ross et Bird ; le 24 juin, il atteignit une latitude de quatre-vingts degrés, cinquante-et-une minutes, et le lendemain, il arriva à quatre-vingt-un degrés, douze minutes. A cette époque de l'année, le disque du soleil tournait jour et nuit au-dessus de l'horizon, dorant de ses rayons les pointes cristallines des rochers de glace, et les transformant en prismes qui scintillaient de toutes les couleurs de la lumière décomposée. Ces plages désolées semblent alors un paradis de lumière aux teintes variées dont les jeux capricieux figurent des palais de saphir, des châteaux et des tours de rubis, des jardins et des bosquets d'émeraudes, brillant d'escarboucles de toutes les nuances et du plus vif éclat. On y voit souvent aussi le Parhéiie, ou soleil double, tremblant dans l'éther, et entouré, comme d'une auréole, de deux magnifiques arcs-en-ciel ; d'autres fois, on peut jouir du spectacle des couronnes, ou anneaux colorés autour du soleil, qui par moments viennent couper son disque de la manière la plus pittoresque. Il semble que Dieu veuille donner à ces régions désolées la mesure de sa magnificence et de la beauté souveraine dont il dispose, par ces merveilleux jeux de lumière qui réjouissent leurs tristes jours en y doublant le soleil, et leurs interminables nuits en entourant souvent la lune d'auréoles élincelantes, dont les réverbérations tremblantes et brisées le disputent au scintillement des étoiles. Ce ciel froid où le Bouvier promène son char nébuleux brille et déborde de lumière, quand l'aurore vient déployer, à travers la nuit profonde, celte tente lumineuse et vagabonde, où l'on voit s'agiter, comme sur la scène d'un théâtre, les plus éclatantes fantasmagories que l'œil humain ait jamais contemplées.

» L'audacieux Parry étant ainsi parvenu jusqu'au quatrevingtième degré, vit devant lui une interminable plaine de glaces ; il y descendit avec les traîneaux chargés de vivres,

n DE WIlA.NGEf.

du biigpge et des tentes, et marcha hardiment vers le pôle pour aller toucher du doigt l'une des extrémités de l'axe terrestre, ce qui n'a encore été accordé à aucun homme depuis que la main toute-puissante de Dieu a lancé notre globe dans l'espace, et ce qui ne le sera peut-être jamais. Pnrry n'avait pas seulement celte ambition , il voulait aussi franchir le pôle et faire quelques pas dans un autre hémisphère sous d'autres deux et d'autres astres.

» II continua son chemin à travers mille hasards et mille dangers jusqu'à une latitude de quatre-vingt-deux degrés quarante-cinq minutes, que personne n'avait encore atteint. Mais, hélas! à la fin du jour où il était reparti de ce point, pour avancer toujours vers le pôle, et après une marche pénible de dix heures sur des glaçons hérissés et aigus à faire croire que l'on posait le pied sur des peignes à carder, on n'avait fait que treize milles et demi. Vu la difficulté du chemin, Parry et ses compagnons se félicitaient de ce résultat, comme s ils eussent parcouru cinquante milles dans leur journée. Mais lorsque, les tentes dressées, on fit les calculs au moyen des instruments de précision que les voyageurs portaient avec eux, ils découvrirent, à leur grande stupéfaction, qu'au lieu d'avoir avancé de treize milles vers le pôle, ils avaient rétrogradé de seize milles dans la direction du Midi. Ils se frappèrent la tête en s'écriant : « Oh ! voilà qui est fort ! nous marchons absolument comme les écrevisses ; ot si nous continuons ce jeu-là, au lieu d'aller toucher du doigt le pôle nord, nous irons nous rôtir sous la zone torride. » Le lendemain, les voilà de nouveau en route dans la direction de l'étoile polaire : « C'est bien cela ! o s'écriaient-ils. Là, à gauche, est la grande ourse, et la petite à droite ! En uvant I » Et l'on compte les milles ; il y en a douze, tout autant. « Bon, bon, douze et avec bonne mesure. » On se retire sous la tente, on consulte les instruments. « Oh ! par exemple ! nous voici redescendus de quinze milles au Sud... » On s'aperçut alors que l'on marchait sur une

MAIS. DE GL

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grande lie de glace floitante que les courants du pôle entraînaient vers l'Equateur. A ce coup, ils s'avouèrent vaincus, en disant: «Nous cheminons sur un immense radeau qui voyage en sens inverse ; nous allons du sud au nord, et il descend du nord au sud. » Puis, faisant leurs adieux au pôle arctique, ils retournèrent à YEcla mouillé dans les eaux du Spitzberg, et firent voile pour Londres. »

— Wrangel aussi, reprit le capitaine 5Iac Clintock , le russe Wrangel, envoyé de Péterslourg pour reconnaître les côtes de la Sibérie orientale, et trouver dans la Pohjnie la plus boréale une terre inconnue que l'on assurait avoir aperçue vers le pôle, se lança en 1820 dans une entreprise capable d'effrayer les plus grands courages : il avait parcouru, de Pétersbourgà Nijne-Kolymsk, onze mille werstes*. Cette ville, la plus orientale de la Sibérie, est bâtie près de l'embouchure du fleuve Kolima, au soixante-dix-huilième degré de latitude, et sous un climat des plus rigoureux ; le fleuve gèle dès le mois de septembre, et ses glaces ne sont fondues que vers la mi-juin ; les nuits durent trois mois, et dans l'été le soleil reste à l'horizon cinquante-deux jours pendant lesquels la nature ouvre son sein fécondé; les oiseaux remplissent l'air de leurs chants et vont de toutes parts, construisant leurs nids, les animaux courent aux pâturages ; et ces places désolées, silencieuses et désertes durant une si grande partie de l'année , se voient peuplées de bandes innombrables d'élans, de rennes, d'ours bruns, de martres zibelines, d'écureuils, de loirs et de belettes du poil le plus fin.

— U semble incroyable, dit Tompson, que tant d'animaux herbivores et tant d'oiseaux de toutes sortes se plaisent à séjourner dans ces tristes contrées et ces sombres climats, sans être avertis par leuf instinct, qu'au plus fort de l'été il peut venir à souffler tout à coup un veut du Nord qui gèle cl durcisse la terre et l'eau.

(1) La Wersie russe éiiuivaut à un peu plus d'un Ucmi-mille géographique, puisque 104 wcrstes font 60 inillcà.

ET Dr. t;vrancel. i il

— A plus forte raison, reprit Pétersen, a-t-on lieu de s'en étonner au sujet de régions plus septentrionales que les côtes de la Sibérie : on lit dans Barrow * que lorsque Barenz découvrit le Spitzherg, cette île aux cimes aiguës et audacieuses et qui s'étend au delà du quatre-vingtième degré de latitude, il trouva ses rivages couverts do gazons que paissaient tranquillement et par troupes nombreuses, le renne, le lièvre, le lapin, et d'autres petits animaux, tous d'une blancheur immaculée, tandis qu'au contraire, la Nouvelle^ Zemble, moins septentrionale de plusieurs degrés, ne voit sur ses glaces éternelles, que des ours blancs affamés, se dévorant entre eux.

Alors Mac Clinfock, reprenant son récit :

— Parti de Kijne-Kuljmsk, avec ses braves et hardis compagnons, \S'rangel voyagoa sur la mer glacée, au moyen de nombreux traîneaux tirés par les agiles lévriers de la Sibérie, jusqu'au nord des écueils de Baranoio. La glace était toute héri;-sée d'aspérités qui faisaient vaciller les Ir^neaux et les mettaient en grand daiigiir de se renverser. La blancheur éclatante de la neige brûlait et enflammait les yeux des voyageurs, au point qu'ils durent les couvrir d'un voile noir. Le 29 mars 1821, ils parvinrent a une île que V/rangel appela %h des quatre colonnes, à cause de quatre pyramides de granit qui s'y élèvent de terre à une hauteur prodigieuse, et sont terminées à leur sommet par un globe, en manière de turban.

« Les voyageurs, poursuivant leur course sur la mer, étaient encore à peu de distance de cette île, lorsque les glaces commencèrent à s'amincir et à s'ébranler par l'effet d'un furieux vent austral qui enveloppa toutes ces côtes de brouillards épais, et d'une telle humidité que les vêtements en étaient pénétrés jusqu'à la peau. Cependant, la glace continuait à se fondre ; on la sentait frémir et ondoyer ; on

(1) Barrow, i\! g. 48.

' -O Li:S TÉMÉRITÉS Dr. PAlinY

(Miiendait les mugisssemenls de FOcéau et les coups dont ses fiots frappaient la <^roûte glacée qui portait les voyageurs. C'était à saisir d'épouvante les cœurs les plus héroïques ! Mais Wrangel ne se laissa point effrayer, et poussa en avant jusqu'à ce qu'il eût découvert cinq autres îlots de cet archipel appelé des 3Icchccy ou Bear : après quoi, il lui fallut enfin retourner sur ses pas, toujours courant avec les mêmes chiens ; et il rentra à Nijue-Kolymsk après un voyage de douze cent dix werstes, accompli à travers des dangers prodigieux.

» Gomme s'il n'eût rien fait encore , Wrangel voulut iiiïronter de nouveau les même périls au printemps de 1822; parti sur la mer glacée avec dix-neuf traîneaux de charge et cinq de course, et parvenu en six jours, c'est-à-dire avec une rapidité extraordinaire, aux écueils de Baranow, il prit la direction du Nord-Est, dans la pensée d'arriver par cette plaine de glace au cap oriental de Chelagskoy pour tâcher d'apercevoir cette grande terre polaire qu'on disait exister à trois cents werstes des rochers de Baranow,; un moment, il crut l'avoir distinguée à l'aide du télescope, et tousses compagnons, se réjouissant avec lui, poursuivaient leur course ardemment ; mais à mesure que l'on avançait, l'illusion se dissipait, et l'on finit par reconnaître que ce n'était là qu'un de ces jeux d'optique, si fréquents dans les régions hyperboréennes. Wrangel était arrivé à cent trente werstes du cap Chelagskoy ; mais la glace ondoyant sous les traîneaux, et menaçant de s'ouvrir et de précipiter les voyageurs dans l'abîme, les chiens étant épuisés de fatigue et les vivres manquant, il fallut se résoudre à revenir à Kolymsk, après cinquante-sept jours d'absence et un parcours de treize cent cinquante-cinq werstes.

» Pour les hommes de cette trempe d'acier, ce qu'ils ont fait n'est jamais sufiisaut ; aussi voyons-nous Wrangel entreprendre encore une expédition dirigée cette fois droit à l'Est, pour descendre à l'Océan Pacifique, si la terre et la

glace ne refusent de le porter. Il partit de Sucharnoje le 26 février avec vingt-et-un traîneaux, le thermomètre marquant trente-deux degrés au-dessous de zéro. Parvenu à uno grande distance, il rencontra une troupe de Cinkcis sur des traîneaux attelés de rennes ; ces peuplades habitent les côtes orientales jusqu'au détroit de Behring. Puis, continuant son chemin, il trouva au milieu de cette plaine de glace, et le long de l'île de Shalarow, des monceaux d'os de baleine, qui étaient sans doute les débris des anciens hameaux d'une peuplade émigrée vers d'autres lieux, car dans ces contrées, les habitations se construisent avec des vertèbres de baleine dont on remplit les intervalles de boue, après quoi le tout est revêtu de mousse. Les tribus qui parcourent la côte orientale de l'Asie jusqu'au cap Anadijr, sont de la race des Esquimaux, et c'est de là que sont partis ceux qui ont gagné la rive opposée pour aller peupler l'Amérique polaire depuis le golfe de Kotribrie jusqu'au Groenland, où ils se nourrissent de phoques, de baleines et autres monstres marins, en y ajoutant l'élan, le cerf, l'ours et les autres animaux qu'on trouve à chasser sur ces plages hyperboréennes.

» Wrangel , ayant touché cette extrémité orientale do l'Asie , tourna au nord sur la mer glacée à la recherche de nouvelles îles; mais bientôt, la glace très-amincie oscilla sous les traîneaux; persistant dans son entreprise, il poussa en avant comme s'il eût foulé la roche vive, et s'avança encore de plus de neuf werstes dans la direction du pôle; il se vit enfin arrêté court par une large et profonde crevasse de cent cinquante brasses. Alors il monta sur un grand amas de glaces, d'où il vit l'immense océan se déployer au Septentrion, couvert de masses flottantes qui se heurtaient entre elles, et, sous la pression tumultueuse des vagues, venaient assaillir de chocs formidables le banc de glace sur lequel il avait marché si audacieusement ; k chacun de ces chocs, les bords de ce banc volaient en éclats, et les voyageurs étaient en péril imminent de le voir s'ouvrir sous leurs pieds et les engloutir dans la mer. 12

1 30 LES TÉMF.KITÉ-> DF, PAU'.lV ^

» Cette situation terrible contraignit Wrangel à renoncer, bien malgré lui, à découvrir cette terre inconnue dont la recherche avait absorbé trois longues années, et lui avait coûié tant de fatigues et fait braver de si mortels dangers. Rebroussant chemin sur cette croûte glacées devenue friable, il ne dut la vie qu'à la rapidité de ses chiens lancés à bride abattue vers la plage , tandis que la glace se brisait derrière eux et à leurs côtés , et que s'amassaient des brouillards opaques, précurseurs d'une tempête qui ne tarda pas à se déchaîner. A ce souffle impétueux, les glaçons s'agitèrent en tumulte, se fendant violemment, s'abtmant, revenant à la surface ; les chiens, pressés par l'instinct de la conservation, couraient de toute leur vitesse à travers les éléments furieux, effleurant 'a peine les aspérités du sol mobile sur lequel ils semblaient voler. Arrivés enfin à un banc massif, ils s'arrêtèrent, et Wrangel ayant quitté son traîneau ainsi que ses compai,'nons, tous s'embrassèrent en rendant grâces à Dieu qui les avait sauvés d'une mort imminente.

» Wrarnjel revint de l'a , après un voyage de deux mille trois cents werstes, à Nijne-Kolymsk d'où il repartit le 9 novembre pour Yakoutsk, ville principale de la Sibérie orientale, par une température de trente-deux degrés au-dessous de zéro. Il s'arrêta pour célébrer la sainte fête de Noël dans une petite ville d'où il continua son voyage à cheval, le 27 décembre, par un froid de quarante degrés, et n'atteignit Yakoutsk que le 10 janvier 1824. La petite caravane était pourvue d'énormes pelisses, avec des capuchons couvrant les joues, et des cravates de martre montant jusque sous le nez de manière à ne permettre de respirer qu'entre les poils, car l'extrême rigueur de l'air est douloureuse à la gorge et aux poumons; il fallait, à chaque instant, briser les glaçons dans les narines des chevaux dont ils interceptaient la respiration ; un épais nuage de vapeur enveloppait les voyageurs, et cette vapeur, se gelant autour d'eux, et se cristallisant en pointes d'aiguilles, produisait, brisée par la marche, un bruit analo-

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gue au frôlement d'une robe de soie. Par ce froid qui engourdissait toute la nature, fendait les rochers et faisait éclater le tronc des arbres, les YakoutsJds qui accompagnaient Wrangel, hommes de fer s'il en fut, avaieot la poitrine découverte et n'étaient vêtus que des mêmes casaques qu'ils jDortaient dans l'intérieur des habitations. Il est prodigieux que Wra7}gel ait pu rester en sello par une semblable température'. »

— Si prodigieux , s'écrièrent les marins, que celle idée seule nous a transis auprès de ce bon feu.

— Oh! vous ne montez pas a cheval, dit Martin, mais, dans le canal de Wellington el le détroit de Smilh, vous avez dû éprouver un froid de quarante-huit degrés et peut-être de cinquante. La modestie innée dans les âmes généreuses fait que l'on admire les autres, et que l'on passe sous silence ses propres mérites.

Le capitaine Mac Clintock, pour sortir de toutes ces glaces, se mit alors à causer de la France avec Martin , et particulièrement des collines couvertes de vigne qui se mirent dans le Var et sur le penchant desquelles on récolte ces vins blancs et rouges, si fins et si délicats, qui égaient les tables parisiennes et rendent la force aux convalescents. Ils parlèrent des orangers et des citronniers qui croissent sur le versant méridional des riants coteaux d'Anlibes, ces coteaux baignés par une mer calme et limpide où se reflètent les émeraude? de la végétation luxuriante qui orne toutes les pentes et revêt partout la terre ; dans ce miroir d'azur, on voit briller les couleurs éclatantes de la tulipe, de la jonquille, de la renoncule et de la rose qui forment les clôtures des petits jardins entourant les bastides peintes des Provençaux aisés. Les eaux de ces baies délicieuses, de ces anses, de ces méandres où la mer serpente entre les vertes rives qu'elle baigne mollement, sont d'une telle transparence que dans les sillons

(1) \Vran.gel, Narration, etc., de tapage 1(> à la page 396,

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