I-Î^ LES TÉMÉniTÉS PE PAr.P.Y
tracés par les barques élégantes qui s'y jouent, on voit les poissons s'abattre dans leur sein, et l'on peut compter les feuilles de leurs plantes marines.
Les pauvres navigateurs levaient les yeux de temps en temps pour regarder les blocs de glace formant la voûte qui les abritait, et, tout endurcis qu'ils étaient, l'eau leur venait :i la bouche en entendant la riante description de ces rivages bénis, et le froid leur en paraissait plus rigoureux et plus perçant, le brouillard plus noir, la plage plus désolée, la mer f)Ius furieuse, la glace plus dure, la neige plus pénétrante.
Cette douce causerie terminée, le capitaine dit à Martin qu'après le dîner, il reprendrait le chemin de ses vaisseaux, dans l'intention de revenir au mois d'avril, de prendre alors un des fils du Martrier avec quelques autres hommes de la bourgade, et de se transporter chez les Esquimaux de l'île du Roi Guillaume, pour apprendre de ceux-ci où et comment s'étaient engloutis les deux vaisseaux, et leur demander s'ils savaient quelque chose sur le sort des malheureux voyageurs; il ajouta que Martin serait bien venu à l'accompagner, que tous lui feraient bon accueil, et qu'il retournerait avec eux en Europe.
Martin le remercia cordialement de cette proposition amicale, et répondit qu'il s'estimerait heureux de revenir dans son pays ; mais qu'il n'avait pas le cœur de laisser le malheureux blessé dans un si triste état, son bras étant au comble de l'inflammation ; que s'il était abandonné aux soins de ces brutes ignorantes, la gangrène était inévitable et que le jeune homme perdrait non-seulement le bras, mais la vie. Martin conclut en suppliant le capitaine de lui donner une petite fiole d'extrait de Saturne, et une autre de vinaigre, ainsi que les bandages nécessaires , toutes choses que Mac Clintoclc portait avec lui, comme cela se pratique d'ordinaire dans ces périlleux voyages; il ajouta que si le capitaine avait de la farine de graine de lia et voulait bien lui en donner un peu
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pour diminuer et amollir l'enflure, il mettrait ainsi le comble à ses bont(^-s.
Les Anglais admirèrent la générosité de ce Français qui préférait l'exercice de la charité h sa délivrance personnelle, et le capitaine lui accorda aussitôt tout ce qu'il lui demandait. Martin, outre l'envie de guérir Héron, avait dansl'amo un autre désir plus vif encore, celui de le faire chrétien ainsi que sa sœur Hermine, car tous deux lui paraissaient bien disposés; leur ame sainte et franche s'était émue à la parole de vérité que le pauvre soldat leur annonçait. 11 avait été solidement enraciné dans la piété et la ferveur par le pèro Philippe à Rome, et lorsque le Français a l'amour de Dieu dans le cœur, il se sent dévoré de zèle pour le bien du prochain. Singulière nation que celle-lal le monde reçoit d'elle de grands maux et de grands biens; et tandis que la propa^ gande infernale déchaîne les tempêtes de l'impiété, pour détruire le royaume du Christ, la propagande céleste porte le llanibeau de la vérité évangélique jusqu'aux extrémités de la terre.
Les îles les plus éloignées et les plus sauvages de la Polynésie australe ont vu les missionnaires français accourir au milieu de leurs habitants féroces et anthropophages, dans l'espoir de les adoucir, de les civiliser et d'en faire de bons chrétiens. Les îles Sandwich, les îles Marquises, les nouvelles Hébrides, la Nouvelle-Calédonie, la Nouvelle-Zélande, et toutes les autres terres de la Micronésie et de la Mégalonésie, toutes ces contrées barbares et reculées possèdent des apôtres français qui seuls, séparés par des milliers de lieues de tout ce qui leur est cher, vivent là dans les souffrances de la fatigue, de la faim et de la solitude, toujours menacés d'une mort épouvantable sur des charbons ardents pour servir de nourriture à ces monstres qui s'en délectent.
Les sables arides des déserts africains brûlés du soleil, sont foulés aussi par les missionnaires français, dont la moisson est plus abondante en patience qu'en conversions, parmi ces
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nègres, le plus souvent perfides, cruels et violents, qu'il.'* s'épuisent à chercher et à suivre dans leurs chasses, défaillants de lassitude et de soif, sous une chaleur intolérable, le corps desséché, les yeux torturés par les cuisantes douleurs de l'ophlhalmie, les entrailles déchirées par la dyssenterie.
Ce sont aussi en grande partie des Français que les missionnaires de la Laponie, de l'Islande, des îles Féroë, des Arcades, et des Shetland, et surtout ceux des extrémités de l'Amérique hyperboréenne; il y a déjà plus de quatre ans que ces derniers ont atteint le lac de \Eaclave, à soixante-et-un degrés de latitude nord, et celui du Grand Ours, à soixante-cinq ; et ils ne s'en tiennent point là, car ils suivent les fleuves glacés de Mackenzie et de Coppermine, à la recherche des Indiens qui vont y pêcher l'esturgeon.
Le capitaine Mac Clintock, voyant Martin résolu à soigner son malade, lui dit :
— Lorsque le jeune homme sera guéri , vous pourrez emprunter un traîneau au Mertrier, et nous rejoindre à bord, d'où nous reviendrons tous ensemble poursuivre les traces de sirFra?]A:/m.En attendant, et en vue de votre voyage au Fox, où nous comptons bien vous recevoir, acceptez cette boîte de sucre, celle-ci qui est pleine de thé, une autre de pastilles acidulées, un cruchon de jus de citron, excellent contre le scorbut, et une paire de lunettes à neige. Voici, en outre, pour votre nourriture, un petit sac de pemmican et vingt galettes de biscuit *.
A ces présents, l'Anglais ajouta deux raquettes ou patins pour marcher sur la neige amollie sans y enfoncer, il donna ensuite à Martin quantité de bagatelles destinées aux Esqui-
(I) Lq pemmican est fait de viande de buflle et de bison coupée en très-petits morceaux et desséchée a l'air, que l'on mêle et pétrit ensuite avec la graisse de divers animaux ; après quoi, on en remplit de petits sacs, et ces espèces de saucissons se conservent tort longtemps. Les navigateurs des régions arctiques font usage de celte nourriture, beaucoup plus £a:iicquo les Muniics s,alees et lumees.
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maux . particulièrement de petils miroirs, des sonnettes et de !a verroterie de différentes couleurs, toutes choses dont Martin lui témoigna la plus grande reconnaissance.
Le Marlrier, en revenant de la chasse, offrit au capitaine une épaisse peau de bœuf musqué, et plusieurs autres de loup gris, d'ours blanc et de renne, auxquelles il joignit une excellente provision de voyage, formée de chair de phoque et de grandes dalles d'esturgeon mariné.