‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 34 sur 56 · LES PRÉPARATIFS · texte numérisé non relu

LES PRÉPARATIFS

Les habitants de la bourgade lui disaient :

— Invoque ton esprit souterrain.

A quoi il répliquait :

— Mon esprit ne peut rien contre Thomme blanc ; ce qu'il a de mieux à faire, c'est de se tenir coi et bien caché au fond de l'abîme, parce que si la fantaisie prenait à Martin de l'en tirer, il serait capable de lui jouer de très-mauvais tours, de lui casser les cornes, de kii couper la queue et de le faire disparaître. Mon pauvre esprit me visite toutes les nuits, les yeux pleins de larmes, et me cne de toutes ses forces : « Délivre-moi de ce blanc, ou je ne me rendrai plus à tes conjurations ; je ne te guérirai plus un malade ; je n'emprisonnerai plus le vent du Nord qui bouleverse les mers et empêche les phoques de venir à leur surface ; je n'appellerai plus les bandes d'oies marines, de foulques, de canards et de vanneaux qui s'abattent par milliers sur vos lagunes ; je rendrai boiteux les rennes, les élans, les bisons et les bœufs musqués, afin qu'ils ne viennent pas au mois de juillet brouter vos lichens ; j'ordonnerai aux loups, aux ours blancs et gris de dévorer vos chiens ; en un mot, si vous ne chassez pas cet homme des maisons de glace, je vous ferai mourir de faim et de misère. » Et moi, savez-vous ce que je lai ai répondu? « Eh! pourquoi ne le chasses-tu pas toi-même?» Ni moi ni personne dans le hameau ne sommes capables de lui arracher un cheveu : il tient la foudre au bout de ses doigts ; et puis, il a un certain bâton en fer qu'il appuie à son épaule, après quoi il ferme un œil , lire avec le doigt un petit morceau de fer, et il sort de là le feu, le tonnerre et la mort ; je l'ai vu, moi, de mes yeux vu, tuer d'abord un ours blanc, ensuite un bison à une distance d'un bon mille... conî^Drenez-vous cela? Martin crache la mort à un mille I Qui se hasarderait à l'approcher ? Et notez qu'il a enseigné ce joli jeu à Héron, et môme 'a Hermine, car j'ai vu celle-ci tuer net un loup avec un petit bâton long comme la main, qui a une manivelle , qui éclate , et en

LTS PREPAKATirS.

t'clalant met à mort t'hommo ou l'aiiimal qui se présente en face de lui. «

— Et que répond l'Esprit à ces raisons-là ? reprenaient les Esquimaux, consternés par ce tableau de la puissance formidable de Martin.

— Que pourrait-il répondre*? Il me fiiil la grimace, grince des dents et disparaît. Il est évident que si Torigarsuk ne se décide pas à prendre un parti, nous sommes tous perdus.

Enfin, l'un des assistants, s'approchant un peu de l'Ange- Jcok, lui dit :

•— Je crois que Martin se chargera de trancher la question ; car... mais chut... bouche close... je ne me hasarderai pas à en dire davantage.

— Oh ! qu'est-ce que c'est donc que ces plaisanterieslà ? s'écria l'un de ses camarades. Que veux-tu qu'il t'arrive, si l'on n'en répète rien? Allons, vite, décide-toi ; laisse là ces imaginations de femmelette qui le passent parla tête. N es-tu plus ce Vautour qui a tué tant de phoques, fait faire ia ouJbute à tant d'ours, arraché le cœur a tant de bisons ? qui l'année dernière s'est défendu contre six énormes loups afTamés de sa chair? qui, sur un certain rocher de glace, a lutté corps >. corps avec un ours noir, et l'a serré d'une telle étreinte qu'il lui a arrêté la respiration dans le gosier? Toi, avœr peur du bruit!

— Du bruit ! J'ai peur de Martin et de ce bâton à manivelle dont on parlait ; mais n'importe, advienne que pourra, je vais tout te dire ; écoutez bien, vous autres : sachez donc que la bBile-fille du Martrier a raconté à ma femme, dans le plus grand secret, qu'Hermine avait demandé à son père de lui permettre, si Martin guérissait sa mère, d'aller avec lui et son Irère Héron, trouver les Robes noires au-delà du fleuve du Grand-Poisson, pour entendre la parole du Grand Esprit du ciel. Le Martrier avait d'abord refusé ; mais voyant que, malgré toutes les conjurations, Torifl-^rsuA: ne pouvait sauver ba femme, et que la pauvre créature était déjà à toute exlré-

LIS pni^PAr.ATiFS. '!80

mité, il fonsentit ; alors Hermine et Héron prononcèrent les paroles magiques qu'ils ont apprises de Mariin, et leur mère tut guérie ; de sorte qu'au mois de février , quand la lumière du jour commencera à paraître sur la mer, ils partiront tous les trois pour le fleuve du Grand-Poisson; ils font déjà leurs préparatifs.

— Ah I interrompit l'un des Esquimaux, je comprends maintenant pourquoi Hermine n'est plus ni chair ni poisson; elle abandonne nos usages, et tourne fort aux façons des blancs : « Figurez-vous I me disait ma fille la Mouette, qu'entrant un matin dans la maison du Martrier, j'y trouvai Hermine qui avait fait fondre de la neige sur le feu dans un chaudron ; puis, ayant versé l'eau presque bouillante dans une cuvette appartenant à l'iiomme blanc, s'en lavait les mains et le visage pour les dégraisser, avec une boule rougo qui sentie musc, et mousse beaucoup lorsqu'on la iioite. Si elle adopte celte mode, la petite sotte ne vivra pas longtemps, car il est impossible de supporter la rigueur du froid sans avoir un doigt de graisse sur les joues, sur le front et sur le cou. »

— Ce n'est pas tout ! reprit un troisième ; mon frère l'Ettturgeon pénétra un jour dans une gorge, où il trouva Hermine, Héron et Martin, assis et attendant les rennes au passage. Hermine et son frère, armés chacun d'un morceau de fer pointu, traçaient, sur une plaque de glace, des sigm-s que Martin leur indiquait ; puis, après avoir ainsi gravé un certain temps, ils se mirent à dire à haute voix en regardant, ces caractères, tant de belles choses au sujet du ciel, que je n'y comprenais rien. 11 est donc bien clair, mes amis, que Martin leur a enseigné les signes mystérieux du Grcui.l Esprit; et toi, Angekok, tu peux te tenir en repos avec tes conjurations. Vrai, je donnerais la graisse de deux baleines pour apprendre cet art-là, et j'y ajouterais dix peaux de bisons. Sapristi ! avec ces caractères, je deviendrais plus riche que le Marlricr ; j'appellerais les phoques, et ils accour-

LtS l'Ur.PVRATIFS.

raient des profondeurs de la mer sur nos bancs de glace, pour s'y laisser prendre avec autant de facilité que les petits de nos chiennes ; j'appellerais les loutres, les chevaux et les veaux marins par dizaines ; et j'aurais des peaux, des vivres, de la graisse pour moi et toute la bourgade. Avec ces signes magaifiques, j'appellerais encore les rennes, les bisons , les bœufs musqués, et ils viendraient par troupes se faire toucher, caresser, traire par moi. Je crierais aux oies, aux canards, aux grues d'arriver ; et grues, canards, oies voleraient au-dessus de ma tête et me tomberaient dans la main. Aussi, Angekok, si j'étais à ta place, loin d'exciter Martin à partir, je m'en ferais un ami, et je le supplierais avec instances de m'enseigner les signes magnifiques avec lesquels on ressuscite les moribonds.

Tandis que ces pauvres gens bavardaient ainsi, dans leur ignorance et leur superstition, Martin avait bien d'autres ]irojets en tête, et s'entretenait en lui-même des moyens les meilleurs et les plus sûrs de conduire son entreprise à bon port. Les difficultés de cette entreprise l'elTrayaient ; la traversée du détroit de Simpson ne lui paraissait pas très-dangereuse, parce qu'au mois de février la glace est encore si dure, qu'elle relie les deux rivages comme par un immense plancher de roche vive, capable de supporter le poids d'une montagne si elle venait à s'écrouler sur lui. La péninsule d'Adélaïde, où commence le grand continent américain, est si près de l'île du Roi Guillaume qu'on y va du Cap Herschell en moins d'une journée, sur un traîneau attelé de bons chiens ; mais après ?

« Romonterai-je. se demandait Martin, remonterai-je le fleuve du Grand-Poisson, malgré ses hautes cataractes, les rochers, les amas de pierres qui précipitent son cours en le resserrant ? Cette nacelle de guttapercha que m'a donnée le capitaine Mac Clintock n'est guère propre à remonter des courants d'une si prodigieuse rapidité ; l'indomptable Bach qui découvrit ce fleuve, appelé aujourd'hui de son nom, fut

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cent fois sur le point d'y perdre la vie. Au lieu de cela, ne tournerai-je point à droite, dans la direction du Coppermine, terme des excursions que font les missionnaires en partant du lac du Gra}id-Ours ? Mais ce voyage est d'une longueur extrême ; il faut traverser d'immenses solitudes, remplies de glaces et de neiges éternelles , exposées à des rafales qui renversent tout ce qu'elles touchent... Enfin, espérons en la divine Providence et confions-nous en notre bon ange. Back, Dease, Richardson, Franklin, Rae ont parcouru ces landes glacées, sans autre mobile que la curiosité scientifique, tandis que nous affrontons cette dangereuse traversée dans le but sublime de conduire à la Rédemption deux âmes dévorées du désir de la vie éternelle, et qui pourront ensuite ouvrir la voie de l'Evangile aux Esquimaux de la Victoria, du Roi Guillaume, de la Bootie et de la péninsule de Melville. »Au milieu de ces méditations, il se souvint que plusieurs habitants de la Bourgade s'étaient transportés, à bien des reprises, sur le continent américain pour vendre leurs fourrures aux agents de la Compagnie de la baie d'Hudson, et qu'ils devaient être en état de lui indiquer les lieux de rendez-vous, où ces agents ont une maison approvisionnée do vivres et de munitions, qu'ils appellent Fort.

Martin suivit cette idée, et les renseignements qu'il reçut furent la cause de son salut ; car il ne lui eût pas été possible d'accomplir un voyage si long et si pénible, sans être assuré de trouver de temps en temps un refuge.

Les missions de l'Amérique polaire, ainsi que nous l'avons dit plus haut, sont fort nouvelles, puisque la première idée de les fonder date de la glorieuse proclamation faite à Rome du dogme de l'Immaculée Conception de la vierge Marie, Mère de Dieu; les premiers apôtres de ces régions glacées ne les ont abordées qu'en 1857; parvenus d'abord au lac du Grand-Ours, situé au soixante-septième degré de latitude nord, ils poussèrent ensuite, à l'ouest, jusqu'au fleuve Hlackenzie, à l'est, jusqu'au Coppermine, qui tous les deux se jet-

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tent. dans la mer Glaciale, au soixante-dixième degré. Les ré cits de leur dangereux et pénible apostolat, que nous envoient ces missionnaires, sont tellement prodigieux, qu'en les lisant on ne peut s'empêcher de s'écrier : Là est la force du Dieu fout-puissant! En riïet, sans le secours divin, comment de jeunes prêtres français, natifs des climats tempérés de l'Aquitaine, de la Gascogne, du Languedoc et de la Provence, comment coux môme qui sont nés en Picardie, dans le Maiiie ou en Bretagne, tous accoutumés à une vie douce, à des habitations commodes, à la chaleur du foyer paternel, pourraient-ils supporter les rigueurs de ces froids polaires qui atteignent souvent quarante-cinq c^ quarante-huit degrés au-dessous de zéro ; passer ces intern"kinables hivers dans des cabanes de terre, ou d'écorce de pin, ou de branches de sapin, triste abri contre des éléments si impitoyables ; enfin dormir enveloppés dans une fourrure d'ours blanc, sans autre lit qu'une peau de bison étendue à terre, ou tout au plus séparée du sol par des nlanches de mélèze.

Quant à la nourriture, il faut se conformer aux usages des naturels, oublier le goxit du pain, n'avoir jamais une goutte de vin pour se restaurer, su voir même bien souvent privé d'une tasse de thé quand l'estomac glacé en éprouve le plus impérieux besoin, vivre dans la pauvreté la plus absolue, manquer des objets les plus nécessaires, manger sans fourchette en déchirant de ses mains les viandes grillées, faute du couteau perdu, tombé quelquefois dans un fleuve ou dans un lac, quand le canot s'est rempli d'eau, puis vidé subitement. Les vivres préparés par les mains des Indiennes sont dégoûtants et pleins d'ordures; la chair dont ces j)euples se nourrissent est très-souvent pourrie, surtout celle du poisson, qu'ils ont coutume d'entasser sur le rivage un jour avant de l'ouvrir, de le dépouiller et de le faire sécher au vent.

Et encore si cette nourriture rebutante ne manquait jamais! Que de fois le pauvre missionnaire, après avoir marché toute la journée avec des raquettes à neige, en se déchirant

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aux branches et aux épines des épaisses forêts, arrive enfin à une cabane de ramée sans porte, pour n'y trouver ni une bouchée de viande ni un débris de poisson, et se voir entouré d'une douzaine d'hommes, de femmes, d'enfants à demi-morts de faim, décharnés, sales, la peau desséchée au feu qui les brûle par-devant, tandis que le vent qui siffle a travers les fentes de la hutte les glace et les raidit par-derrière! Le pieux voy<igeur, après avoir adressé quelques paroles de consolation a ces malheureux, s'accroupit auprès du foyer pour réciter l'office divin à la lueur de sa flamme; puis, toujours à jeun, va se blottir dans un coin où il s'enveloppe de sa pelisse pour dormir ; le lendemain, il se remet en route sans nourritiwe. par un froid de quarante degrés, heureux si le Canadien qui l'afcompagno peut tuer en chemin nu renard, une coaple de perdrix blanches, ou quelque rat rmisqué que Ton fera griller eu toute hâte et que l'on mangera à moitié cuit.

Ce ne sont pas là de rares incidents; car le missionnaire, pour suivre les troupes d'indiens dans leurs chasses et leurs pêches sur les bords du Mackenzie, du Coppermine, de Vlloods et du grand golfe de Bathurst, doit parcourir avec eux ces interminables plaines de neige, et cela pendant plusieurs jours, dormant en traîneau par ce froid exorbitant, k la belle étoile ou sous des flocons de neige incessants qui l'ont bientôt recouvert tout entier, de telle sorte qu'en s'éveillant il s'y trouve enseveli, et no peut qu'à grand'peine se débarrasser, en s'agitant et se débattant, de cette épaisse tunique que la gelée durcit à la surface, à mesure que la chaleur de la transpiration l'amollit en dessous. D'autres fois, il survient, pendant ces nuits passées à la belle étoile, un tourbilion de vent qui rase, en la pulvérisant, la sxiperticie de la neige, et de ces particules glacées remplit les oreilles et les narines du missionnaire, lui couvre les cheveux et les paupières, en lui causant une sensation si aiguë, un frisson si profond, qu'il tressaille convulsivement et se redresse sous le coup de lu

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douleur. Ce qui peut lui arriver de moins fâcheux, c'est de se trouver, à la nuit, près de quelque monticule de neige, parce qu'il s'y creuse à coups de pic une cellule où il peut, du moins, mettre tout son corps à l'abri des vents impétueux, des pluies diluviennes ou des tourbillons de neige.

Nous qui, dans les villes Jltalie, habitons des chambres, sinon chaudes, au moins d'une température supportable, et couchons sous de bonnes couvertures de laine, nous ne saurions nous faire aucune idée de la souffrance d'un malheureux, passant, l'estomac vide et par un froid de quarante et quelques degrés, six ou sept longues nuits sans autre matela:? que la neige durcie, et sans autre couverture qu'une peau de bête. Gomment réchauffer ses pieds, devenus humides à fouler la glace, ses mains raidies dans leurs gants? Il sont craquer ses os sous la chair crispée ; ses côtes et sa poitrine sont endolories; le matin, il se lève avec difficulté; et nne fois debout, tout son corps lui fait mal, toutes ses articulations refusent le service; pendant longtemps, il ne marche que par saccades. Pendant une nuit que je passai au sommet du grand Saint-Bernard, dans une petite chambre boisée en sapin, et sous trois couvertures ouatées, je me sentais à chaque instant frissonner jusqu'à la moelle des os, et ma tête était absolument engourdie. Allez donc dormir sur la glace, avec deux pieds de neige pour édredon I Vous verrez quelle agréable chaleur vous caressera les membres !

Une autre douceur de l'e.sistenre des missionnaires arctiques, c'est d'être appelés à réciter les prières des agonisants; quelquefois, le malade habite à quinze ou vingt milles du presbytère; le missionnaire, après une journée laborieuse, vient à peine de se coucher, lorsqu'il est réveillé par deux sauvages qui, les mains croisées sur la poitrine et la tête inclinée, lui disent :

— Robe noire, viens; notre mère est à l'extrémité; elle ne veut pas mourir sans la consolation des saints sacrements.

Le prêtre se lève, entre dans l'église, suspend a son cou

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le saint ciboire, ploce sur sa poilrine le saint chrême, dans sa poche l'étole et le rituel ; pendant ce temps, sqn métis * a déjà lié une dizaine de chiens et les a attelés au traîneau ; les deux sauvages s'y asseient avec le missionnaire, le métis fait claquer son fouet, et l'on part.

Le prêtre trouve la mourante assise sur ses talons devant un feu ardent, la lête appuyée sur le sein de sa fille accroupie derrière elle, et qui de temps en temps lui met dans la bouche quelques bèbes de graisse de Caribu ou de cerï rangifère, trempées dans une sauce de mûres sauvages. A l'entrée de la Robs noire, tous les assistants s'agenouillent avec la malade pour recevoir sa bénédiction ; ils sortent ensuite pendant la confession, et, cette confession terminée, reviennent pour la cérémonie du saint Viatique. Il n'y a là ni table pour poser la boite qui tient lieu de saint ciboire, ni chaise, ni escabeau. Le sol de la chambre est une mare de boue remplie de débris de poisson, d'intestins d'animaux en putréfaction, d'immondices infects. Le prêtre cherche dans le bois à brûler une souche d'arbre sur laquelle il pose un petit piédestal recouvert d'étoffe pour y placer la sainte hostie. Puis, ayant fait communier la malade, il lui donne l'exlrêmeonction, et dit sur elle les prières des agonisants. Pendant ce temps, les enfants de la mourante préparent deux grandes écorces de mélèze pour y coucher leur mère après sa mort, et la porter ainsi jusqu'au cimetière de la Résidence, où elle veut être enterrée en terre sainte.

La nuit s'est donc écoulée sans sommeil pour le bon missionnaire; il s'apprête à retourner chez lui, lorsqu'une jeune sauvage accourt toute haletante, presque épuisée, se jeter à ses pieds, et l'implorer ainsi :•

— Robe noire, viens au secours de mon père, mortellement blessé ; les Mûchoires-de-Chien, dans la forêt du Mac-

(1) Les métis sont les enfants d'un blanc et d'une Indionnc, et viceversâ.

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Icenzie, lui ont lancé un darJ empoisonné qui lui a traversé la cuisse; avant que sa blessure lut refroidie, il a pu fuir au plus épais du bois et r^agner sa cabane. Il se sent près fl'expirer ; déjà la plaie s'est décolorée, et il m'a crié : « Ma fille chérie, je veux mourir lavé de l'eau que la Roha noire verj«e sur la tête, et qui ouvre le royaume du Grand Esprit; va, cours la chercher, et reviens avec elle. »

Le cœur du missionnaire tressaille d'allégresse, e« apprenant que le bon Pasteur veut ajouter à son troupeau celte nouvelle brebis ; tout brisé qu'il est de fatigue, il attèle ses chiens, part en traîneau avec la jeune Indienne, et tandis que l'attelage court sur la lande glacée, il fait entendre à la pti«vre enf;mt des paroles de vérité qu'elle écoute avidement. En arrivant , il reconnaît que le sauvage est blessé à mort; il voit la plaie livide et gangrenée; il parle au moribond de Dieu ; il lui expose les mystères de la divine rédemption du Christ ; il lui dit que la première loi de l'Homme- Dieu, mort sur la crois pour les pécheurs, est celle du pardon des injures, et il l'exhorte à pardonnera ses meurtriers. Le sauvage rassemble ses forces, se soulève sur les coudes, et orie de toute la voix qui lui reste :

— Mâchoires-de-Chien,\'Oreille-de-Hèvre te pardonne; ma fille, avant d'épouser la Corne-de-bison, tu lui diras : a Corncde-bison, tu ne m'auras pas pour femme, si tu ne jures de pardonner à ceux qui ont tué mou père. » Rohe Noire, lu es témoin de ce que je fais ; à présent, lave-moi de l'eau du Grand Esprit, et je meurs content.

Le missionnaire le baptise ; il expire bientôt après. La jeune orpheline devient la fille de la Robe noire ; le bon prêtre Tchtimène à sa Résidence, la confie aux matroues chrétiennes , la fait instruire par les catéchistes, et l'admet enfin au sacrement de régénération.

Lorsqu'il revient à la mai^aou de la Mission, après plusieurs jours et plusieurs nuits de fatigues et de souffrances, qu'il arrive transi <\i froid et souvent affamé, son besoin de nour-

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riture et de sommeil esl extrême; mais bien loin de pouvoir se mettre à table et s'aller coucher ensuite, il trouve sa demeure assiégée par une foule de néophytes venus de très-loin. L'un apporte sur son dos un enfant mourant à baptiser ; un autre était en train de couper un arbre, lorsque sa hache ayant ghssé, lui a fait à la cuisse une profonde entaille ; on l'apporte tout pâmé sur un brancard rustique, et il faut que la Robe noire lave sa blessure 'et en diminue la douleur, en y versant ie baume dont il dispose, et en la bandant comme il sait le faire. Un Iroisièmp. veut épouser h l'autel sa fiancée, et il ne peut attendre jusqu'au lendemain, car il doit se joindre à une troupe des siens pour la chaise aux rennes, et il a au moins trois journées de marche a faire avant d'atteindre les prairies où ses tentes sont dressées. Si bien que le pauvre missionnaire, se faisant tout à tous, est quelquefois brûiani do la fièvre que lui donne l'excès de la lassitude, et finit par tomber à terre complètement épuisé.

Aux épreuves particulières à ces âpres climats polaires, viennent s'ajouter celles qui accompagnent partout ailleurs l'apostolat dont la race indienne est l'objet, parce que cette race est barbare, grossière, ignorante de toute loi civile, et souvent môme de toute loi naturelle ; paresseuse, légère, sans affection, ni constance ; un jour vous faisant bon visage et le lendemain vou.-' lançant des regards sournoisement hostiles ; capable de vous voler jusqu'à votre chemise ; heureux encore si vous n'êtes pas assommé d'un coup de massue, ou percé de ia pointe d'une pique. De plus, ces gens-là sont d'une extiême dissimulation que l'un pourrait appeler perfidie; tandis qu'ils couvent au fond de leur ame des pensées de mort, leur visage n'exprime que la bienveillance et la douceur; ils s'ofirent , avec toutes les apparences ds la loyauté , à vous suivre pour vous faire honneur et vous protéger, lorsque déjà ils ont dépêché des messagers aux bandes féroces caclices dans les forêts, pour les avertir de tomber sur vous à ['improviste, ou de tendre une embuscade sur votre chemin,

il.WS. DE GL.

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soit au plus profond d'une vallée, soit sur le bord d'un torrent. Mais au milieu de tant de mortelles angoisses de ses prêtres, Dieu qui regarde d'un œil de miséricorde ces créatures barbares si éloignées de sop esprit, dispose quelque chef de l'une de leurs tribus à écouter docilement la parole de vie ; au missionnaire alors, de porter la hache dans cette forêt sauvage, épaisse et résistante *, et d'en défricher le sol avec toute l'industrie, la patience, la fermeté que lui inspire son zèle. Il lui faut d'abord travailler à humaniser ses futurs néophytes, à les apprivoiser , à les adoucir, à les façonner ; puis, il leur rompt peu à peu le pain des commandemenis divins, et les conduit dans le sanctuaire des mystères de la hédempiion, aidé par la grâce qui s'insinue avec douceur dans ces âmes, s'y établit fortement, en dissipe les ténèbres et les éclaire de la lumière céleste.

Mais pour arriver k cet heureux résultat, il faut que lapôtre de ces peuples, les uns féroces, les autres d'une intelligence épaisse, tous adonnés à la superstition, se fatigue jour et nuit à leur émietter la doctrine, à revêtir les vérités de la Foi d'images appropriées à ces esprits puérils , incapables de s'appliquer aux abstractions , ne comprenant que les symboles qui frappent les yeux et l'imagination. Enfin le missionnaire, façonnant cette matière rebelle, en forme les plus beaux vases d'élection d'où s'élève un parfum suave qui monte jusqu'au ciel et le réjouit du plus pur encens que la terre lui ait jamais envoyé aux jours heureux de la primitive Eglise, quand la charité réunissait tous les fidèles en un seul cœur et une seule ame *.

(1) Dante.

(2) Voir ce que dit le missionnaiie Poiat de la conversion des Cœursd'Alènes, dans les montagnes Rocheuses : « Dès ce moment, grâce à la puissance du Dieu Sauveur, non-seulement les assemblées nocturnes, les cérémonies sacrilèges, les visions diaboliques, si fréquentes auparavant, disparurent tout à fait ; mais le jeu fut abandonné, le mariage quj depuis bien des siècles, peut-être, no connaissait plus ni unité ni indis-

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La plus rude épreuve du courage et de la constance des missionnaires arctiques, est dans leurs longues excursions à travers d'interminables déserts de glace et de neige, à la recherche des tribus idolâtres dont ils visitent toutes les cabanes une à une, afin d'y baptiser les enfants mourants, et de leur ouvrir ainsi le paradis. Quelquefois, en moins d'un mois, ils parviennent à en baptiser une centaine, surtout lorsqu'une épidémie de petite vérole ou de fièvre scarlatine désole le pays. Ils suivent aussi les traces des tribus errantes et les rejoignent dans les vallées profondes où elles vont attendre les cerfs et les daims, chassés des montagnes par les tourbillons de neige qui les y assaillent à l'improviste. En pareil cas, si les femmes viennent à accoucher, elles ont la cruauté d'abandonner leurs nouveaux-nés pour n'en n'être point gênées, et de les jeter sur la neige où leur mort est certaine. Le missionnaire accourt à leurs vagissements, remplit de cette môme neige la coupe qu'il porte avec lui, la fait fondre à la chaleur de son haleine, et, de cette eau devenue sainte, baptise la petite créature qui souvent rend le dernier soupir entre ses mains, et s'envole au ciel.

Ce n'est pas tout : lorsqu'à eu lieu un combat, le missionnaire, oubliant l'horrible rigueur du froid, saule sur son traîneau et presse ses chiens ou ses rennes pour aller soulager les blessés avec ses baumes, ou les disposer à mourir chrétiens . et presque toujours Dieu accorde à son apôtre cette consolation suprême , le blessé , instruit en abrégé des mystères de la foi, abjure ses idoles du fond de l'ame, reçoit le baptême, et expire dans l'embrassement du Seigneur. Mais la charité du prêtre ne s'arrête point encore là; elle le conduit jusqu'aux huttes des vainqueurs ; il voit les bûchers préparés pour brûler vifs les prisonniers de guerre ; il voit

solubilité, fut rappelé à sa première institution. Enfin, depuis Noël jusqu'à la Purificution, le feu du missionnaire fut alimenté avec tout ce qui restait de l'ancienne superstition. » Pag. 187.

LES PRElMnATir:5

ces malheureux attachés aux arbres, torturés avec des torches allumées et des crochets de fer, les doigts brisés, de^ pointes aiguës fixées dans leur chair , martyrisés enfin de mille manières ; il rassemble les chefs, et fait tant par ses discours et ses promesses, qu'il parvienjt soit à sauver ces infortunés, soit à obtenir au moins qu'on les tue d'un coup de hache sans les faire passer par les affreux supplices qu'on leur réservait encore avant de les mettre à mort.

Ainsi que nos lecteurs peuvent s'en rendre compte, je n'ai fait qu'indiquer, par des traits faibles et vagues, les travaux, les fatigues, les peines, les douleurs, les misères et les angoisses d'un apostolat qui joint aux souffrances partout inséparables de ce laborieux ministère, l'âpreté du climat, la perpétuité des glaces, l'horreur des ténèbres et du désert, les tortures de la faim, la privation de sommeil, les périls de toute nature, les gOTifiies béants, le fracas des glaces qui se brisent, le retentissement des masses de neige semblables à des montagnes qui tombent, roulent, se précipitent de hauteurs prodigieuses, renversant et broyant tout ce qui s'oppose à leur passage.

Ajoutez à ces terreurs d'une nature incessamment en lutte avec les éléments, des mois entiers d'un jour éclatant et non interrompu, sans aurore, sans matin ni soir, pendant lesquels le soleil ne se lève ni ne se couche, mais tourne au-dessus de l'horizon, toujours resplendissant d'une lumière rendue, par la réfraction des neiges et des glaces, éblouissante aux yeux qui en sont enflammés et brûlés. Puis, après cet excès de clarfeé, voilà que le soleil disparaît et s'ensevelit profondément, laissant derrière lui une nuit de plusieurs autres mois, sans la consolation d'une aube ou d'un crépuscule, où l'obscurité est aussi absolue à midi qu'à minuit, où il n'y a pas à espérer qu'une lueur vienne réjouir la vue, marquer les heures, et rendre ainsi la fatigue moins accablante et le repos plus doux. Le pauvre missionnaire des régions polaires, pendant ce jour et cette nuit interminables, éloigné de tant de milliers de milles de sa patrie, de sa famille et de ses amis,

lys pni:p.\RATiFS.

seul, abandonné, isolé, ne trouve dans les sentiments humains aucun secours pour soutenir sa force morale; il ne vit, ne se nourrit spirituellement que des consolations surnaturell<>s que Dieu verse dans son cœur chaque fois qu'il sauve une ame, soulage une misère, subvient à un besoin, détourne un malheur, empêche un péché, dispense une grâce, pardonne une injure.

Cette esquisse, malgré sa pâleur et son i:nsu(risance, était nécessaire pour donner quelque idée du zèle héroïque qui soutient la magnanime entreprise des prêires catholiques, voués depuis quelques années au salut des peuplades sauvages du cercle polaire. Revenons maintenant à Martin qui avait Conçu la généreuse pensée de faire participer les deux jeunes Esquimaux à de si grands biens, et qui se préparait à l'accomplissement de ses pieux désirs. Le Martrier et les deux frères d'Hermine et de Héron, voyant ces apprêts, et sachant qu'ils avaient pour but de leur enlever deiwx mt^ml)res chéris de leur famille, se rongeaient secrètement de chagrin; lorsqu'ils se trouvaient seuls à la chasse, ils se lamentaient entre eux et cherchaient le moyen de mettre obstacle au voyage projeté.

Mais la femme du Mar trier, qui devait Texisteaco et la santé aux soins de Martin, et lui avait accordé son consentement pour prix de sa vie, restait fidèle à sa parole et n'admettait pas qu'elle y pût manquer. Quand son mari se plaignait à elle de leur engagement commun, elle lui démontrhit par de bonnes raisons que Martin, si sage et si prudent en toutes choses, n'aurait jamais conçu l'idée d'une telle entreprise s'il n'eût ou l'espérance, et presque la certitude, de la mener à bonne fin pour le plus grand bien de leurs enfants, et plus lard, par l'intermédiaire de ceux-ci, de toute la famille. Elle lui faisait remarquer combien Hermine était devenue difTérente d'elle-même, soumise, douce, et, en même temps, active et adroite; combien toutes les jeunes filles du hameau tenaient à honneur d'être ses amies, l'honorant plus encore (}ue

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