‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 37 sur 56 · XII. LES CHAGRINS DU DÉPART · texte numérisé non relu

XII. LES CHAGRINS DU DÉPART

Dans l'enfance des nations, alors que ies hommes joignaient la simplicité du cœur à la rudesse des mœurs et des usages, les facultés imaginalives et sentimentales de l'ame étaient celles qui donnaient la vie et servaient de moteur à leurs pensées, à leurs actes, à leurs affections. Plus l'imagination est vive, plus elle met d'ardeur et de feu à se représenter les choses, à les harmoniser en elle-même, à les peindre avec clarté, avec brièveté, avec charme ; à rendre ses créations vivantes et solides, à leur donner, pour ainsi dire, de la chair et des muscles, du sang et des os; et, bien que les sujets sur lesquels elle s'exerce ne soient que des images, animées à la vérité, mais enfin purement idéales, elle sait leur faire un corps, les vêtir, les colorer, les douer de l'éclat le plus brillant, d'une vie qui s'exprime par les manifestations les plus vives.

Chez les hommes simples et primitifs, les sentiments de l'ame sont donc subordonnés à l'imagination qui leur communique un feu ardent, vivace et redoutable. Ces natures, encore dans leur pureté première, ignorant la dissimulation, la feinte et l'hypocrisie, expriment leurs pensées et leurs sentiments avec la rapidité de l'éclair et le fracas du tonnerre; rien ne résiste à cette impétuosité semblable à celle des cataractes que forment les eaux longtemps suspendues et retenues, en se précipitant bruyamment, tout écumantes et bouillonnantes.

Nous, enfants d'une civilisation qui enlace nos cœurs et nos esprits de liens inextricables, nous sommes devenus incapables de comprendre la force native des affections sincères ,

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pures, simples et vives dans une ame vierge de toute rase et de toute intention mauvaise. Voilà pourquoi, partout où règne cette politesse fausse et trompeuse qui empoisonne toutes les relations, la simplicité du cœur n'excite que le dédain, et est prise pour de la stupidité; et pourquoi un homme qui se montre franchement tel qu'il est, passe pour un imbécile, la sincérité étant réputée l'apanage des enfants et des niais. L'un vous hait à la mort et vous montre un visage souriant; l'autre, rongé d'envie pour ce qui vous appartient, vous donne des louanges en lace, et vous porte aux nues ; celui-ci désire passionnément une chose et afTocte de la déprécier et de n'en pas vouloir; cet autre a au fond de l'ame une douleur qui le tue, et dévorant ses larmes, il plaisante avec sis amis dans des lieux de plaisir.

Les sauvages sont tout différents ■■ ce qu'ils sentent, ils l'expriment ouvertement et avec celte fougue passionnée qui agite leur ame ; qu'ils aiment ou haïssent, qu'ils espèrent ou craignent, que leur volonté soit affirmative ou négative, leurs sentiments se peignent sur leurs visages, dans leur voix, dans leurs actes; éclatent dans leurs physionomies, dans leurs traits, dans la coloration de leur Ogure, dans tous leurs gestes. Us rient et pleurent comme des enfants, caressent comme des petiis chiens, rugissent comme des tigres, se livrent h des fureurs pareilles à celles des ours, lis sont enfin extrêmes en tout.

Qu'on se représente donc les combats intérieurs d'Hermine à l'approche de son départ pour le continent américain. Héron, jeune homme à l'eïprit ardent, passionné pour la ciiasse, altéré de nouveautés, entraîné par sa vive imagination qui lui peignait d'avance mille aventures étranges, Héron, bien qu'il ne manquât pas de tendresse pour les siens, ne sentait pas aussi douloureusement que sa sœur, le chogrin de celle séparation momentanée; mais la pauvre Hermine éprouvait une angoisse inexprimable; tout ce qui l'entourait prenait pour elle une voix qui lui allait au cœur en lui rappelant une joie

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nu une douleur de sa vie : et à ces souvenirs doux ou pénibles, il lui semblait que chacun des objets muets et insensibles qui en avaient été les témoins, s'animaient pour l'inviter à rester dans la demeure héréditaire où s'était écoulée son adolescence.

Assise sur son banc, elle regardait les habits de son pèro étendus sur les cordelettes en nerfs d'élan qu'elle avait tressées de ses mains ; elle revoyait avec complaisance les broderies dont elle en avait orné les bords, les échancrures garnies de queues de martre destinées à entourer le cou, les manches à revers de martre zibeline ou de belette; les capuchons fourrés de peau de lapin blanc, les collets de peau de loup-cervier gris ou tacheté, faits de manière à ce que le poil fût tourné en dedans. Elle regardait aussi les pelisses de sa mère, bordées au bas, de fourrure de souris bleue, et aux manches, de fouine blanche comme la neige; les justaucorps ornés de tresses qu'elle avait faites avec les nerfs les plus fins du renard ; les bérets de fête, à oreillettes, fourrés par elle de douces et moelleuse? peaux d'écureuils argentés; elle passait la revue de tout, jusqu'aux gants de peau de lièvre, et tout paraissait lui reprocher son départ.

Lorsque ses amies venaient la voir, elle baissait les yeux et ne trouvait pas un mot à leur dire ; si on lui faisait quelque récit, elle regardait fixement la personne qui parlait, et celleci pouvait se croire écoutée attentivement ; mais sa pensée distraite errait bientôt sur le détroit de Simpson, tantôt vers les bouches du Grand-Poisson, tantôt sur quelque plage déseMe qu'il lui faudrait traverser en traîneau. Ses compagnes disaient que le mauvais esprit l'avait stupéfiée, et lui avaient ôté la mémoire; ou qu'une vision bien étrange, descendue des étoiles, la mettait hors d'elle-même. Si elles fussent venues se plaindre à elle de la faim, alors, elle ne leur aurait plus semblé oublieu?e; elle aurait couru aux vases dans lesquels on conserve les viandes, et y prenant de gros morceaux ue phoque, de renne ou de cerf, elle les leur aurait donnés,

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