‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 39 sur 56 · LES CHAGRINS DU DÉPART · texte numérisé non relu

LES CHAGRINS DU DÉPART

mer quatre gros canards du Groenland, la mère posant celui qu'elle tenait, demanda à sa fille :

— Hermine, pourquoi pleures-tu?

Lenfant, absorbée dans ses pensées, tressaillit à la voix de sa mère, et, relevant la tête, s'aperçut des deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues; alors, affectant la gaieté, elle répondit en riant ;

— Je ne pleure pas ; c'est la flamme de la lampe, dont l'éclat m'arrive en plein et me fait mal aux yeux.

— Ce n'est pas là l'effet-dela flamme, reprit la mère, mais celui d'un chagrin intérieur qui te ronge depuis longtemps. Hermine, parle franchement à ta mère ; je m'aperçois que l'idée de ce voyage, entrepris pour aller trouver les Robes noires, et qui t'avait d'abord passionnée, t'afllige à présent cruellement ; par l'effet de l'amour que tu nous portes, plus le jour approche où tu devras nous quitter, plus ton ame s'attriste. D'un côté, ce spectacle m'est doux, parce qu'il me prouve ta tendresse filiale et fraternelle ; mais, de l'autre, je voudrais te voir plus ferme dans tes pensées et tes résolutions. Une fille de mon sang ne saurait avoir un cœur faible et incertain ; ou tu ne devais pas me supplier avec tant d'intances de te permettre cette expédition, alors que tu y voyais ton père et deux de tes frères si opposés, ou bien, une fois mon consentement et celui de ton père obtenus, tu devais l'en tenir avec constance à tes premiers desseins. Je ne veux pas que Ton dise dans les bourgades des /7usA;is de la Bootie, que la fille du Martrier a un coeur de lapin; ou qu'elle veut et ne veut plus, comme ces phoques qui, après avoir rongé la croûte de glace sous laquelle ils étaient renfermés, et s'être ainsi ouvert un passage pour sortir de la mer, au lieu de venir respirer à l'air libre, montrent leur tète au dehors, regardent tout à l'entour, et se replongent dans les flots.

A ces paroles prononcées avec animation, Hermine sentit palpiter sou cœur d'une joie inattendue, et répondit vivement:

— Non, ma mère, votre 011e n'est pas semblable au pho-

212 r.ES CHAGRINS nu rÉPAUT,

que timide, qui se renfonce dans l'abîme quand il peut en sortir par l'ouverture qu'il s'est faite; mais plutôt à l'ours blanc lorsqu'il est blessé, qu'une troupe de chiens et de chasseurs lui barre le chemin, et qui les affronte pour forcer le passage ou mourir bravement. Je ne puis nier que mon amour pour ma famille me déchire le c:Bur; je ne serais pas digne d'être votre fille et celle du Slartrisr, si je n'éprouvais pas la plus vive douleur au moment de m'éioigner de vous, même pour «n temps; mais tout cela ne faii pas hésiter Hermitio, qui n'agit pas légèrement, ni sous l'impulsion d'une audace juvénille ; ce qu'elle veut, c'est de conjiaître le Grand Esprit du ciel et de le faire eiTSuite connaître et adorer »ux êtres qu'elle aime par-dessus tout , afin de les rendre dignes de jouir de sa présence pendant l'étefnité. Martin m'a appris que Dieu avait commis un ange a la garde de chacun de nous ; cet auge nous conduipa vers les Robus noires, et nous préservera de tout mal pendant le chemm , c'est pourquoi le pars tranquille, avec l'ange de Dieu pour défenseur et pour gardien ; vous aussi, vous avez le vôtre; priez-le, ainsi que le mie.i et celui de Héron, de nous obtenir du Grand Esprit un heureux voyage.

Tandis que la mère et la fille causaient ainai, on entendit les hurlements des chiens qui revenaient de la chasse avec le Âlartrier. Hermine descendit en touî-e hâte de son banc, et courut à la rencontre de son père qu'elle aida à rentrer un énorme phoque dont la graisse suffit à remplir plusieurs marmites. Peu après, Alcyon et Goéland révinrent à leur tour. émerveillés de la capture qu'ils avaient faite d'un renard blanc portant au cou un collier de cuivre sur lequel étaient gravés des signes inconnus pour eux.

— Qu'est-ce que cela peut être ? se demandaieot-ils. A-l-on jamais vu des animaux à colliers? Ceux-ci viennent-ils au monde le cou ainsi eniouré de métal? Et il y a une serrure en fer! qui l'a fermée ? Qui a eniouré ce cercle jaune de rebords rouges? Qui y a gravé ces signes?

LrS CHAGRINS nu DÉPAHT. 217

Tandis que les Esquimaux se livraient à leur élonnement. Marlin rentra avec Héron; tous deux avaient leur carnier plein d'outardes et de canards au plumage chanj^eant. Hermine leur cria aussitôt :

— Oh 1 voyez la prise de mes frères I regardez ce qui ctiioure le cou de ce renard! Connaissez-vous cela?

Martin jeta les yeux sur le collier et s'écria :

— Ah ! Voici un courrier des voyageurs polaires ; lisons : Collinson, vaisseau l'Eîitrcprise, cap Barroio 1852. Délr. Prin. Galles 1853. Baie Cambridge 1854. — Enfermé dans les glaces. Pas de nouvelles de Franklin.

Alors le Français dit à toute la famille rassemblée curieusement autour de lui :

• — Mes chers hôtes, sachez que les blancs qui parcourent vos mers glacées sur des maisons flottantes, à la recherche de sir Franklin, ont l'habitude, lorsqu'ils prennent au piège quelques renards vivaiits, de leur mettre au cou de ces cercles de cuivre en y inscrivant des renseignements sur leur situntion. Le capitaine Collinson se trouvant retenu dans les glaces où il passa l'hiver de 185;} c 1854, et ayant attrapé coi animal, lui mit le collier que vous voyez, sur lequel il avait écrit en anglais le résumé de ses voyages. Il était arrivé dans la mer polaire par l'Océan pacifique; franchissant le détroit de Behring il était parvenu au eap Barrow en 1852; Tannée suivante, il se trouvait dans le détroit du Prince de Galles; en 1854, il jeta l'ancre dans la baie de Cambridge sur los côtes de la Victoria dont nous sommes voisins; là il se vi^ enfermé par les glaces avec son bâtiment ; on a su depuis, à son retour en Angleterre, que le dégel avait ouvert sa prison le 15 juillet, et que, le 21 du mois d'août, ij s'était arrêté dans le port de Clarence. Il ne revit sa patrie que dans les premiers jours de 1855, il y a quatre ans par conséquent, satjs avoir découvert la moindre trace de sir Franklin, cet homme blanc si célèbre , à la recherche duquel était le capitaine Mac-Clinlock, lorsqu'il arriva jusqu'à vous l'hiver dernier et

LF> CHAGIMNS DU DKPAIiT.

VOUS fit de si beaux présents. Coliinson donc , ayant pris plusieurs renards, leur mit ces colliers gravés, et leur rendit la liberté, afin que, dans leurs courses lointaines, ils eussent la chance de tomber dans les mains de s\t Franklin, et que celui-ci pûl apprendre, par ce moyen, que ses compatriotes étaient proches, et que leurs vaisseaux se trouvaient à l'ancre dans telle baie. L'animal pris par Alcyon est un do ceuî-Ik ; bien que vieux et rusé, il a donné dans le piège.

Hermine s'écria tout animée :

— ' Nous aussi, nous enverrons du continent, américain des renards porteurs de nouvelles de notre voyage. Oh ! oui certainement. Nous avons déjà bien des plaques de métal rapportées dans l'île du naufrage ; Martin gravera dessus : Hermine, — - Fleuve du Grand-Poisson. — Compaynoîis, — bleu. — Vous apprendrez ainsi à quel endroit nous sommes; et par ce mot bien, vous comprendrez que la traversée du bras de mer a été heureuse, que nous sommes en bonne santé et en hu.i état, que nous ne manquons pas de vivres, que nous poursuivons notre chemin avec espoir.

— Doucement, mon enfant, interrompit Martin. Les renards n'ont pas, dans votre maison, un gîte auquel ils doivent s'empresser de revenir, aussitôt en liberté ; il peut se faire qu'au lieu d'aller au Nord, ils tournent au Midi; mais je vais vous indiquer un moyen infaillible de faire parvenir des nouvelles à voire famille. Vous savez qu'en outre des lièvres et des lapins que vous conservez vivants dans ce retranchement que voilà, vous avez, de l'autre côté, huit ou dix paires de pigeons à qui j'ai fabriqué une laçon de colombier, et que vous et votre belle-sœur uourrissez, avec amour, de foies et de cœurs d'élans, de rennes et de bisons, cuits, desséchés et coupés en très-petits morceaux; nous en emporterons quatre, dous leur mettrons au cou un petit ruban sur lequel vous aurez écrit en langue Huskile le lieu où nous nous trouverons, et aussi, je l'espère, ce mot bien qui indiquera notre état satisfaisant; nous les lâcherons ensuite, et, n'en doutez

LES CIlACfîlNS DU OÉI'ART. 215

pas, fussions-nous à «n millier de milles, ils reviendront au nid. Alcyon portera le ruban à V Angekok qai lui en lira les paroles écrites; il les redira aux siens, et ainsi tranquillisés sur notre compte , il lui semblera ne pas nous avoir quittés.

— Oh ! que c'est bien I que c'est bien I s'écria Hermine. A peine aurons-nous traversé la mer glacée de Simpson que nous vous enverrons une colombe, elle volera tout droit jusqu'à son pigeonnier, et vous apprendrez ainsi tout ce qui nous regarde. Ah! que les blancs sont ingénieux! Je voudrais que mes deux chères anies, ÏOuiarde et la Perdrix, connussent ce joli moyen ; quand leurs frères vont chasser au loin, elles les prieraient d'emporter avec eux deux ou trois pigeons, qui rapporteraient de leurs nouvelles à tire d'ailes.

Depuis cette conversation , Hermine passait sa vie au colombier, nourrissant ses précieux oiseaux avec un soin infatigable. Elle en porta deux couples à l'Outarde et à la Perilrix, afin qu'elles tes élevassent et en eussent des couvées. Elle leur montra en même temps ia manière de les nourrir; >esamis réussirent parfaitement h suivre ses leçons, et les Esquimaux apprirent ainsi à se procurer des messagers lointains qui remplacent nos télégraphes.

Cependant rien ne pouvait distraire cette ame primitive du chagrin de quitter les siens, et cette pensée lui était de jour en Jour plus douloureuse. La pauvre enfant priait la Madone de iui adoucir cette épreuve; elle s'adressait à son ange gardien, et, s'agenouillant le soir avant de se coucher, elle le suppliait de l'aider à s'endormir tout de suite pour ne pas s'enfoncer dans ses pénibles rêveries ; elle obtenait quelquefois cette grâce, mais bien souvent le sommeil la fuyait, ^t alors, elle se tourmentait, se rongeait , s'abandonnait aux plus cruels pressentiments. Elle se figurait être parvenue à Ja moitié du détroit qui sépare la Bootie et l'île du Roi-Guillaume du continent américain ; elle entendait alors mugir

216 LLS CIIAGIUNS nU liÉPAUT.

sourdement les flots sous la croûte de glace qui les recouvrait, elle sentait trembler sous ses pieds ce pont redoutable, elle le voyait se fendre et s'ouvrir çà et là, et les vagues longtemps comprimées se gonfler, s'élever tout écumantes, et se répandre au loin en se brisant ; il lui semblait déjà tomber dans l'eau avec son traîneau; les chiens essayaient de nager et ne pouvaient résister à l'impéluosité du courant. Sous le coup de pareilles agitations, la jeune fille était prise de transpiration , puis de tremblement; elle se tordait dans sa peau de bison et ne pouvait s'endormir.

Si l'excès de la fatigue l'amenait enfin à s'assoupir, les songes les plus funestes avec leurs noirs fantômes, venaient bouleverser son ame : tantôt c'était un ours blanc, débouchant d'un ravin pour se jeter sur elle au moment où elle sortait toute tremblante d'une large fente de la glace ; elle voyait devant elle le monstre à la gueule béante; derrière, un abîme ; à droite et à gauche, de hautes murailles de glace; la retraite lui était fermée, le salut impossible ; la bête féroce la touchait de ses griffes, l'effleurait de son museau... Un frispon subit la réveillait, et elle se sentait inondée de sueur froide. Tantôt il lui semblait naviguer sur un grand fleuve au courant rapide; les rochers du rivage paraissaient fuir en arrière, l'onde frémissait h leurs pieds et bouillonnait avec grand bruit entre les récifs; tout à coup Hermine s'apercevait du voisinage d'une cataracte formidable qui se précipitait d'une hauteur de plus de mille pieds dans l'abîme; elle tentait avec la rame un effort désespéré, se courbant en deux pour avoir plus de force ; elle en appelait à Martin et 'a son frère, elle poussait un cri aigu, puis l'embarcation se renversait sous l'effort impétueux du courant; elle se voyait lancée dans les airs, et se réveillait terrifiée.

Telles étaient les angoisses qui torturaient Hermine pen- ('ant ces derniers jours; mais, si d'un côté, son amour iirdent pour ses parents lui faisait sentir plus fortement d'heure en heure l'amerlume de la séparation, de l'autre, son

LES CnAGHlNS DU CI^:i'AKT. 217

désir non moins ardent de connaître la parole du Grandl'isprit la remplissait d'une joie inéligible à la vue de chaque aurore nouvelle. Notre pauvre cœur est ainsi fait. Que de fois il craint et désire à la fois la même chose, qui l'afflige et le réjouit, l'attire et le repousse, sans savoir auquel des deux sentiments, dont la lutte le déchire, il doit obéir ou résister! Mais quand la nature et la grâce se livrent un combat, ce qui vient du ciel l'emporte sur ce qui vient de la terre, et la victoire donne des ailes à l'ame pour s'élever au-dessus de toutes les affections humaines, au point de les perdre de vue en s'élancant jusqu'aux nobles sphères des intelligences célestes où elle se transforme et devient supérieure à ellemême. .

Martin admirait les efforts héroïques que faisait la jeune sauvage au milieu de tant de souffrances ; il ne perdait pas une occasion de la consoler, de l'encourager, de l'animer, bien que l'ardeur et l'énergie de son ame lui fussent à elles seules un puissant aiguillon ; il lui peignait le joyeux accueil qui les attendait, de la part des blancs, presque tous natifs du Canada, parlant français et conservant les manières gracieuses et courtoises de la nation à laquelle ils appartenaient autrefois. Quoiqu'ils eussent vécu de longues années sur les bords glacés du Grand-Poisson, du Coppermine, et des lacs de l'esclave et du Grand-Ours, ou dans les profondeurs des forêts, soit pour chasser le castor et autres animaux k la fourrure précieuse, soit pour acheter des peaux aux Indiens ot aux Esquimaux, ils n'en étaient pas pour cela devenus moins doux et moins hospitaliers.

Martin parlait aussi fréquemment à la jeune fille de l'affa bililé, de la charité, de la patience, du dévouement des Robes noi7-es; il lui promettait qu'elle trouverait dans ces saints missionnaires la tendresse des meilleurs pères , en môme temps que des soins et une sollicitude maternels, une prévoyance de ses besoins, un zèle à les connaître et à y pour- \oir qui ne lui permettraient pas de regretter, sous ce rap-

Page 1