‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 40 sur 56 · MAIS. [)K CL · texte numérisé non relu

MAIS. [)K CL

218 LF.S CHAGRINS DU DÉ'.'AKT.

port la patrie et la maison paternelle. Il l'entretenait de la vie laborieuse et pleitie de privations que mènent ces apôtres pour sauver les âmes rachetées du sang de leur Dieu ; il lui disait combien ils se montraient doux et affectueux avec les Indiens les plus sauvages et les plus repoussants, afin de les apprivoiser, et d'ôter à leurs mœurs celte barbarie qui les rend quelquefois plus redoutables que les bêles féroces.

Il lui décrivait ensuite les vastes prairies arrosées par les fleuves, où paissent d'innombrables troupeaux de cerfs, de chevreuils, de bouquetins et de bisons. Mais ce tableau ne représentait rien à Hermine; née sur une terre éternellement couverte de neige, elle ne pouvait s'imaginer l'aspect d'un grand espace rempli de verdure et de fleurs, non plus que celui de lacs ou de cours d'eau à l'état liquide. Encore moins concevait-elle l'idée des vastes forêts dont Martin lui parlait souvent. Dans la Dootie, et, à plus forte raison, dans les régions encore plus septentrionales, on ne trouve que de rares buissons, de maigres arbustes; Hermine ne pouvait donc s'imaginer qu'il y eût quelque part des arbres plus élevés que les ronces ou les saules nains qui croissent seuls dans ces parages glacés; aussi dans son étonnement à entendre Martin lui dépeindre l'étendue des forêts américaines qui ont jusqu'à cent et deux cent milles de long, la jeune sauvage poussail-elle des exclamations répétées , et s'écriait-elle enfin :

— Mais c'est donc une mer d'arbres !

Le Français, qui voulait se faire comprendre, cherchait quelque comparaison, mais cela était diflicile à trouver, car il n'y avait en Boolie ni champs de roseaux ni champs do blé qui pussent donner à Hermine l'idée d'un immense rassemblement de plantes ; il recourut à une image familière à la jeune fille, et, un jour qu'ils étaient ensemble à la chasse sous de hauts rochers, à toutes les aspérilçs desquels pendaient par milliers d'énormes glaçons terminés en pointe :

— Vois, dit- il à sa compagne , eh bien ! les forêts sont

Lr.S CrlAGUlNS DU DÉi'.VKT. 219

composées d'autant de troncs d'arbres qu'il y a, au-dessus de nos têtes, de glaces en pyramides renversées ; retourne ces pyramides par la pensée, mets-les la pointe en l'air, couvreles de rameaux et de feuillage, et tu auras une forêt ombreuse et verdoyante.

— Ah! ah ! disait bien la jeune sauvage, je comprends.

Mais elle ne comprenait pas du tout ; aussi la première fois que, pendant son voyage, elle aperçut une forêt de pins et de mélèzes, elle fut frappée de stupeur à la vue de ces troncs élevés, de ces rameaux énormes, de ce feuillage épais, de cet entrecroisement de branches noueuses, de cette ombre impénétrable ; ni elle ni son frère n'osaient mettre le pied dans un lieu si obscur, et, pour eux, si redoutable. Le Français les ayant encouragés, ils s'y aventurèrent pourtant ; mais en pénétrant dans ces profondeurs, ils étaient horriblement effrayés par le bruit retentissant des mugissements du vent et par l'agitation des branches qui leur rappelaient la mer bouleversée par la tempête ; ils craignaient a chaque pas de voir les rameaux qui se heurtaient, les cimes qui se balançaient tomber sur eux et les écraser ; le mouvement des feuilles même leur semblait effrayant, tant cette masse d'arbres et le labyrinthe des plantes qui poussaient à leurs pieds était chose nouvelle et extraordinaire pour les deux jeunes Esquimaux.

Le moment du départ approchait rapidement ; Martin n'avait rien plus à cœur que de bien nourrir et fortifier les chiens qui devaient traîner les voyageurs sur de si vastes espaces de glace et de neige, dont le parcours est fatigant à l'excès, lorsqu'il y a ramollissement et commencement de fonte, il eut soin aussi de laver ses deux revolvers et son fusil, et de les rendre brillants comme des miroirs; il fourbit et polit le métal de son précieux télescope et de sa boussole portative, ainsi que les pointes de ses piques et de sa hallebarde, cadeau inappréciable qu'il tenait de Pete.rsen. Il se donna beaucoup de peine pour emballer une grande quan-

220 LUS CIIaOKINS Dli DliPAIlT. '^SM

tité de peaux de souris musquée, d'hermine, de belette, et autres petils animiiux dont là fourrure est Irès-eslimée, les destinant en partie à être offertes à ses hôtes canadiens, en partie à être vendues pour se procurer de l'argent, nécessaire en tant d'occurrences. Il emportait aussi d'autres paquets contenant de la toile, du drap, et force bagatelles, tous objets dont il comptait faire des présents aux Indiens, et qu'il tenait de la générosité du capitaine J/ac-C/mAoc/c.

Martin s'appliqua par-dessus tout à presser fortement le pemmican et les autres viandes conservées dans l'huile, ou fumées, afin que ces comestibles tinssent le moins de place possible sur le traîneau. Il rangea avec art les sacs de charbon de terre, les cassettes contenant ses deux grandes bouteilles d'esprit de vui, les boîtes de fer-blanc remplies de thé, de sucre et autres provisions, les vases, les marmites, les flacons de rhum, et une foule de menus objets que les anglais lui avaient donnés, et qui tous devaient être d'une extrême utilité pendant un si long voyage II avait ployé très-adroitement les peaux qui devaient former la tente et celles qui étaient destinées au bateau; ménageant la place des cordages, des piquets, des pieux, des chevilles, des piques et autres armes du môme genre, des outils propres à raccommoder le traîneau, tels que tenailles, marteaux et clous, des couteaux, des haches, des harpons, etc., etc.,. Tout cela rangé et fixé semhluit faire partie du traîneau ; Martin avait déployé là le génie d'amarinage du matelot.

Au milieu de ces préparatifs, conduits autant que possible à la dérobée, en profilant des moments où la famille était partie pour la chasse et où la jeune fille ou son frère Héron restaient à la maison, un jour que, par extraordinaire, ils étaient allés tous deux avec Martin visiter les pièges à renards, YAngekok qui avait fait épier à dessein leur sortie, arriva chez le Marlricr. Le sorcier dont la physique se prêtait à celte apparence, avait employé tout son art a se donner l'air d'un spectre ; ses yeux dcmesurément ouverts

LtS t.llAGUlNS DO HÉPAUT. 221

roulaient dans leurs orbites, et semblaient prêt? à en sortir; ses cheveux hérisses se dressaient sur sa tête, comme s'il eût été en proie à une affreuse terreur ; ses joues étaient pâles, son front sillonné de rides profondes; sa bouche, entr'ouverte et écumante, laissait échapper un son rauque, comme la respiration d'une personne qui aurait la gorge serrée par un nœud coulant ; enfin, il se tordait en gémissant, et se livrait à toutes les contorsions que fait faire une violente douleur physique.

Le Mortricr et sa femme qui étaient seuls chez eux, pétrifiés à ce spectacle, regardaient le magicien sans trouver un mot. Le Marlrier finit cependant par aller lui prendre le bras et le faire asseoir sur une peau de bœuf musqué, puis il lui dit :

— Vénérable Angefcok, que t'est-il donc arrivé de si effrayable pour le jeter dans un tel état, et te faire presque paraître possédé du démon ? As-tu des malheurs publics à nous annoncer ? Eprouves-tu quelque chagrin particulier ? Voyons, tire-nous de cette anxiété, nous t'en supplions.

— Oui, mes bons amis, s'écria le jongleur, oui, il y a des malheurs publics et particuliers, et je souiïre d'avoir à vous les annoncer ; mais je parlerai pour remplir un devoir, au risque de vous alHiger. Sachez donc, ô vous que j'aime, que je dormais de ce sommeil du matin qui précède l'aurore, sur ma claie et bien enveloppé dans ma peau de bison, lorsque je me sentis frappé d'un grand coup dans le côté, en même temps que saisi aux cheveux par une main qui me secouait ludement. Je me réveille, j'ouvre les yeux, et que vois-je? Une lumière resplendissante éclairant ma chambre, et au centre de cette lumière, Torigarsulc, non pas avec le beau viscige souriant qu'il a d'ordinaire, mais furieux, menaçant, armé d'une hache formidable qu'il levait sur ma tête. A cet aspect, je jetai un cri aigu, et je voulus m'élancer pour me prosterner devant lui et l'adorer ; mais enveloppé comme je l'étais dans mon ample fourrure, cela me fut impossible ; je

222 LES niAGRl.NS DU DÉPART.

ne pus que tendre les mains vers lui en signe de supplication. Alors Torigarsuk, adoucissant son front et reprenant une physionomie majestueuse, où la bonté luttait avec un reste de courroux, me parla ainsi : « Angekok, tu n'échapperas ^pas à ma colère, et tous les UusJcis de cette péninsule seront punis et abandonnés par moi, si le Martrier ne cesse de pleurer sur le prochain départ de l'homme blanc et de ses deux enfants, Hermine et Héron, et s'il ne hâte ce départ de toutes ses forces, au lieu de le retarder, comme il le fait, sous mille prétextes. L'homme blanc est mon plus mortel ennemi, et s'il continue à demeurer sur la terre qui m'est consacrée, il menace de m'enlever mon empire ; or, je ne veux pas me laisser déposséder de braves et fidèles adorateurs comme vous, et je n'entends pas céder mon royaume à ce mortel audacieux. Il m'a déjà ôté le respect et l'hommage de ces deux jeunes gens qui ne m'invoquent plus dans leurs besoins, qui ne font plus cas de moi, et me dédaignent, moi qui déchaîne les aquilons, bouleverse les mers par les tempêtes, envoie les neiges du souffle de ma bouche, fais voler vers vous les oiseaux qui transmigrent sur vos rivages, qui vous amène d'un geste les cerfs, les élans, les bisons, les caribus et les bœufs musqués, et qui ne vous laisse manquer ni de phoques, ni de veaux marins, ni des autres monstres de l'océan, dont la chair est votre nourriture quotidienne. Je sais que ce téméraire veut conduire les enfants aux Robes noires, pour leur faire enseigner un Dieu plus grand que moi, et les ramener ensuite ici pour qu'ils apprennent aux Huskis a l'adorer à ma place, et à me précipiter dans les .abîmes de la mer. Eh bien! qu'ils partent ; je favoriserai leur voyage ; quant au retour, ah ! quant au retour, nous verrons.... Angekok, va chez le Martrier, et dis-lui de ma part de presser ce départ, et qu'il s'en trouvera bien. »

Il était clair que Y Angekok voulait se débarrasser de Martin qui lui était insupportable, et qu'il avait tissu à cet effet la fable de l'apparition ; mais le bon Martrier prit la chose au

trs CHAGRINS nu ni'PAriT. 22'?

Ptrieux: autant il avait jusque-là cherché à retarder le voyuge de ses enfanis, surtout à cause de sa fille à laquelle il portuit un amour ardent, en se servant tantôt d'un prétexte, tantôt d'un autre; autant il résolut de hâter courageusement celte s(''paration. Aussi, lorsque Martin revint de la chasse, il lui dit :

— lion chei hôte, je crois qu'il ne faut pas différer davantage à vous mettre en route ; la saison est aussi favorable que possible; l'aurore et le crépuscule sont prolongés, le t^oleil tourne quelque temps à l'horizon, de sorte que vous jouissez de plusieurs heures de clarté pour voyager ; ajoutez à cela que la lune est dans sa période croissante et répand une grande lueur sur la neige. Tes dispositions sont-elles faites? Te manque- t-il quelque chose?

— Rien, répondit Martin, tes enfants et moi nous sommes prêts; répèle à Hermine ce que tu viens de me dire.

Deux jours après, les voyageurs prenaient congé de leurs parents et de leurs amis ; la seule personne de la famille qui ne se livrât pas au désespoir, fut la mère. .Cette femme à l'ame virile, avait déjà conçu en elle-même le ferme dessein de renoncer aux supersliiioiis de sa race, et de reconnaître et adorer le Grand-Esprit du ciel au retour de sa fille. Au moment de partir pour l'île du Roi Guillaume, on trouva, devant la maison de glace, deux traîneaux; l'un renfermait les compagnes d'Hermine, et l'autre les amis de Héron; les jeunes filles voulurent prendre leur amie avec elles et les jeunes gens s'emparèrent de son frère. Goéland et Alcyon montèrent dans le traîneau de Martin, et, le signal donné, les trois véhicules partirent à briile abattue.

Les chiens des Esquimaux ont au plus haut degré l'instinct de l'envie , instinct qui leur est commun , plus ou moins, avec tout le reste de la race canine, mais qui est particulièrement fort chez ces animaux dont la nature ressemble à celle du loup. Leurs maîtres exploitent cette passion, eu s'en servant comme d'un aiguillon puissant pour les faire

224 I.LS ClIAGKl.VS DU DLPM'.T.

courir de toutes leurs forces et sans se ralentir : ils choisissent, dans la troupe des chiens, l'un des plus ardents et des plus agiles, et, pendant plusieurs jours, ils le caressent devant les autres, jouent avec lui, et lui donnent force boudin. 11 n'en faut pas davantage pour lui attirer la haine de ses camarades, qui lui jettent des regards féroces et le dévorent des yeux, furieux de ne pouvoir le déchirer a belles dents, à cause de la haute protection dont le couvre le conducteur. Quand on est sur le point de partir, on attelle au traîneau huit ou dix chiens de front, comme dans les antiques quadriges des Grecs et des Romains ; les voyageurs prennent place, et le conducteur, assis en avant, réunit tous les liens dans sa main gauche. Alors, un autre Esquimau attache en tête le favori au bout d'une grande corde, de manière à ce que deux longueurs de chien le séparent du reste de l'attelage. En voyant en avant d'eux ce rival heureux, les chiens hérissent leur poil en grinçant des dents. Le favori fuit légèrement; les autres le poursuivent pour le saisir, le mordre et le mettre en pièces ; de la fuite de celui-ci et de la poursuite de ceux-là, il résulte une course d'une rapidité prodigieuse, qui fait voler les voyageurs sur la surface glissante des champs de glace et de neige. Ce fut ainsi que partirent les trois traîneaux qui parcoururent plusieurs milles en dévorant l'espace.

Xil. — LF-S PlîtMlt-.KES ÉTAPES.

La rage des chiens en voyant devant eux et à distance, l'objet de leur haine, leur faisait tirer les trois traîneaux avec une impétuosité prodigieuse ; plus ilss'élançaient furieusement pour déchirer ce rival, plus celui-ci les entendant hurler et

i.rs rni MiÈi E^ ktapks. 225

rugir derrière lui. bondissait comme un cerf pour s'éloigner d'eux, et les traîneaux volaient sur la glace avec la rapidité du vent. Enlin, lorsqu'on eut ainsi parcouru plus de vingt milles, les conducteurs, serrant les rênes, arrêtèrent leurs chiens; et ceux-ci. après s'être secoués deux ou trois fois, se jetèrent avideoienl sur les entrailles du phoque qui leur furent abandonnées.

Pendant ce temps, les jeunes filles qui avaient apporté d'abondantes provisions, étendaient sur le sol une peau de bœuf musqué, et la couvraient de gros morceaux d'es'urgeon, de cerf et de buffle; puis, les voyageurs, s'asseyant autour de cette nappe improvisée, se mirent à manger à la laçon des Esquimaux, c'est-à-dire que la part de chacun, surtout parmi les jeunes gens, amis de Héron, pesait au moins douze à quatorze livres '. On arrosa le festin de force écuelles d'huile de phoque. Lorsque les convives furent rassasiés, on transforma la glace en parquet de salle de bal, et l'on commença, au son d'un tambour de basque, une danse à la mode du pays, c'est-à-dire une véritable bacchanale.

Le tambour de basque, accompagné de castagnettes, est placé au centre et règle la mesure des danseurs, formant à lentourun demi-cercle, et les danseuses un autre. La cérémonie commence par des contorsions de la tête, des bras et de tout le corps, faites en face les uns des autres, et d'une affectation, d'un ridicule, d'un grotesque achevés; puis, après deux pas de bourrée, vient un saut qui ne saurait être le plus léger du monde, vu rengloutissement de la mas.-e d'aliments dont nous avons parlé. Ce gracieux prélude terminé, le tambour de basque adopte un rhythme vif et gaillard, les castagnettes pressent leurs claquements , et le.s dan-

(1) La compagnie de la baie d'Hwhon accorde aux chasscuis r;uir.(li{'ns et à ceux qui accom|';i^rriont les acheteurs de fourrures le long du iliMive Hack et du .l/c/r/.enzjV, dou^e livres de viande par léle, ou vingt livres de poisson On pcMit jut-cr. d'apré.s cette donnée, si les Esciiiimaux doivent être de nature du\ orante.

226 LES i'(!i «l^.l:Es iTAPf:s.

seurs, hommes et femmes, se mettent à sauter futleusemen!. en rond, en se tordant, jetant les bras en l'air, branlant l.i tête, de la manière la plus folle et la plus désordonnée. Pour compléter l'efTet un peu infernal de la grâce et de la légèreté de la Terpsychore boréale, il faut ajouter à ce tableau des rires extravagants, des grimaces sans nom , des roulements d'yeux, pendant lesquels la graisse coule à flots sur les visages! Au milieu de ce tumulte, l'air change, on s'arrête; quelques pas, un battement de mains , et tout est fini ; le cercle se rompt et se reforme en groupes.

Quanta nos danseurs, le bal terminé, les adieux commencèrent; on n'entendit que : « Portez-vous bien! bon voyage! Souvenez-vous de moi! Puissiez-vous faire bonne chasse en chemin ! Puisse le vent du Nord ne pas venir vous glacer ! le sirocco ne pas vous envelopper de brouillards, vos chiens ne pas manquer d'haleine ! » Et cent autres souhaits du même genre , partis du cœur malgré la barbarie de ceux qui les prononçaient, et plus sincères que ne le sont bien souvent les vœux exprimés chez les nations civilisées. Au moment de remonter en traîneau, les uns pour retourner chez eux, les autres pour continuer leur voyage, il n'y eut ni baisers retentissants, ni tendres étreintes ; les frottements de nez en tinrent lieu : chez les Esquimaux, cette cérémonie équivaut aux caresses les plus précieuses et les plus expressives.

La séparation accomplie, lorsque chacun eut pris sa direction d'une course rapide, Hermine sentit dans son cœur un déchirement qui la rendit muette ; elle se retournait à chaque instant pour regarder encore une fois les amies qu'elle quittait, ses frères et leurs camarades, et ne pouvait retenir ses larmes et ses soupirs. Nous n'avons point encore parlé de l'affection secrète, mais ardente, qu'elle nourrissait pour un jeune homme de sa bourgade; celui-ci lui donnait tous les témoignages de l'attachement le plus vif et le plus profond, et il faisait partie de la troupe dont elle venait de se séparer. Notre

IFS PUEMlf.nrS ÉTATKS. 227

récit a dû inspirer de la bienveillance et de l'estime pour les belles qualités dont la nature avait doué Hermine, toute sauvage qu'elle était; mais nos lecteurs ne connaissent pas encore toute la grandeur et la générosité de cette ame qui triomphait ainsi de la plus puissante des passions, par le désir de parvenir à la connaissance de Dieu et de s'assurer une éternelle félicité; aidée aussi dans cette victoire, par le sublime dessein de convertir les siens , et surtout celui qu'elle espérait voir devenir son époux , a son retour en Doode.

L'amour, à la fois violent et innocent, régnant dans un cœur noble et ardent , est la flamme la plus vive qui existe ; celui qu'elle dévore compte pour rien les plus grands sacrifices ; on n'y trouve que douceur. Mais aussi voyons-nous fréquemment de jeunes vies lani^uir et s'éteindre faute de force pour renoncer à cet amour dont un intérêt plus élevé exige l'abandon. Ceux qui ont étudié les profonds mystères du cœu-r humain, apprécieront donc l'héroïsme avec lequel notre jeune sauvage s'éloignait pour un temps indéterminé de celui qu'elle aimait de toute la puissance de son cœur; et ils reconnaîtront qu'un tel acte est au-dessus de la vertu naturelle, et ne peut être attribué qu'à l'efî'ort de la grâce, agissant dans l'ame encore faible d'une enfant.

Martin, voyant Hermine ainsi absorbée, et lisant sur sa physionomie le combat de ses douloureuses pensées, respecta son silence, et pressa ses chiens en les dirigeant vers l'île du Roi-Guillaume . S'il avait pu lire dans lame de la vaillante enfant, il y aurait vu en effet la lutte des sentiments les plus intimes et les plus vifs, mais dominés par un courage supiême qui ne laissait point de place au regret, et donnait à cette ame les fortes ailes de la constance et de l'énergie. L'ange, préposé à sa garde, eut bientôt répandu dans son intelligence une lueur si brillante, et communiqué à sa volonté tant d'empire sur elle-même, que le combat fut aussi court que vif, et la victoire aussi complète que glorieu-

228 LES PREMIÈIIES ÉTAPES. i ^Ê

se. Hermine, sortant d'un profond sommeil, éclaircit son front, rasséréna son regard, et, se tournant vers Martin, lui sourit doucement, comme pour lui dire :

— Me voilà revenue.

Après trois heures de course, il fallut faire un détour d'au moins un mille pour éviter une énorme crevasse, et cet incident se représenta plusieurs fois. Ce danger est l'un des plus fréquents sur ces plaines de glace, comme on le voit par le Journal d'un voyage dans les mers polaires de l'infortuné Bellot, qui finit par tomber et disparaître dans l'une de ces crevasses. Il ne faut pas croire que ces espaces immenses soient couverts de glace et de neige comme d'un tapis soigneusement étendu; ils sont, au contraire, hérissés de monticules et d'aspérités creusés de trous plus ou moins profonds; enfin, la surface en est si inégale qu'en la parcourant les traîneaux sont toujours exposés à se renverser, culbutant dans leur chute bagages et voyageurs; ces derniers sont quelquefois traînés longtemps ainsi par leurs chiens impétueux, et il en résulte pour eux des contusions douloureuses et plus d'une luxation des membres.

Vers le soir, la petite troupe arriva à une étroite vallée; la neige, poussée par le souflle des vents, s'était amoncelée contre les parois de cette vallée. Martin fit halte h cet endroit, détacha ses chiens, et se mit, avec ses compagnons, à creuser la neige à coups de pic, afin de s'y faire un abri où ils pussent dormir tous les trois. En moins d'une heure, celte besogne fut terminée ; de la neige enlevée, on fit un rempart, à deux pas de l'excavation, pour la préserver de la fureur du vent ; on la ferma en fixant, en haut de l'ouverture, une peau de bison en guise de portière, au-dessus de laquelle on avait ménagé un petit espace destiné *a laisser sortir la fumée. On apporta un réchaud en fer rempli de charbon ; Hermine l'alluma au moyen d'un briquet phosphorique ; on mit dans un vase de la neige que le feu devait transformer en eau bouillante pour le thé ; Héron étendit à terre trois gran-

LES MilMII.IMS l-.TAi'IS. 229

diS fourrures, par-dessus lesquelles il posa autant de pe;iux de bœuf musqué servant de couvertures, après quoi les voyageurs soupèrent tranquillement des restes du dîner.

Pendant ce temps, les chiens, la curée terminée, s'étaient aussi préparé un refuge en se creusant chacun, dans la neige cl sous le vent, une tanière où ils pussent dormir à leur aise. Lorsqu'il vient à neiger dans la nuit, comme c'est l'ordinaire, plus les tourbillons sont violents, plus la neige est emportée lom de l'ouviTlure, grâce à celte orientation instinctive; si, au contraire, cette ouverture était placée de manière à recevoir le vent, elle serait le lendemain complètement obstruée. On ne saurait trop s'émerveiller de voir les chiens des Esquimaux supporter les plus longs voyages sans autre abri pour la nuit qu'un ciel qui semble de glace, ou les flocons de neige qui s'accumulent sur eux jusqu'à les recouvrir entièrement, fi bien que lorsque leur conducteur les appelle en sifflant, le malin, ils s'y trouvent ensevelis et ne se débarrassent de ce linceul épais qu'en s'agitant, se secouant, hérissant leur poil qui est abondant, soyeux, et très-long. Mais quand ils rencontrent quelque amas de neige, ils grattent jusqu'à ce qu'ils scient parvenus à s'y faire un trou où ils se blottissent, en se cai haut le museau sous leurs pattes.

II faut qu'ils aient des fibres d'acier ; car, au fort de l'hiver, la rigueur du froid est telle dans ces régions, que ni les [lisons, ni les bœufs musqués, ni les rennes, ne peuvent le supporter; bien qu'on trouve ces animaux jusqu'au dernier degré de cette zone glacée, le russe Wrangell as:-ure, qu'il les voyait, dans le cours de ses voyages arctiques, stupéfiés et engourdis au milieu des forêts; tandis que les chiens des E (juimaux dorment couchés sur la glace pendant ces nuits SI froides, et, au premier signa! de leur conducteur, se relèvent en bondissant, pour aller tirer le traîneau à bride abattue durant de longues heures.

Nos voyageurs se réveillèrent de grand matin, firent un déjeuner dont la substance nous ferait vivre deux jours,

230 Lr.S l'HrMlfcliF> ÉTMT.S.

burent par là-dessus une bonne tasse de thé, attelèrent leurs chiens, et se remirent en roule ; vers midi, ils avaient atteint le détroit qui sépare la Bootie de l'Ile du Boi- Guillaume; ils continuèrent leur chemin sur la mer solidifiée, devenue semblable au cristal, et dont la glace était si bien unie à celle du rivage que, sans la diiïérence des inégalités dont nous avons narlé et qui n'existaient que sur le continent, on aurait cru voyager encore en terre ferme. La petite troupe inclina vers le Midi, et arriva le jour même un peu au-dessus du cap IJerschell.

Il n'y avait pas là de monticules de neige; aussi fallut-il tailler dans la glace des blocs en forme de carré, ei les superposer les uns sur les autres; Héron possédait ce talent au plus haut degré, surtout en ce qui concernait la voûte. En moins de deux heures et demie, la cabane était construite; on y alluma du feu, on soupa, et l'on s'étendit sur les fourrures pour dormir. F^e feu avait été recouvert de cendre, en vue du lendemain ; la maison improvisée n'était éclairée à l'intérieur que par la faible lueur qu'y projetaient les rayons de la lune en frappant au-dehors les blocs de glace et les pénétrant Les deux jeunes gens dormaient à poings fermés, la tôle enfoncée sous la fourrure qui les recouvrait; mais leur compagnon avait le sommeil léger et le moindre bruit suffisait à l'éveiller. Tout à coup, il lui semble entendre un pas à l'entrée de la cabane où l'on avait suspendu une peau de bêle pour intercepter le vent; il ouvre les yeux, dresse l'oreille, et voils'agiter celle portière. Qu'est-ce que cela signifie? Peutêtre est-ce l'un des chiens qui essaie d'entrer pour venir se

coucher auprès du brasier. Ce n'est rien de semblable Le

Français voit une énorme masse brune qui s'étend, s'allonge,, se dresse en soufflant.

Oh! Dieu! c'est un ours noir, attiré par l'odeur humaine, et qui regarde tout autour de lui. Où sont donc les chiens'* (iOmment leur nez si fin n'a-t-il pas flairé l'odeur de l'ours?' Il faut qu'ils soient allés se tapir bien loin de la maison, sans.

t,rs i>iti MiÈiiKs l'.rvPE^. 231

quoi ils auraient senti le monstre, et se seraient jetés sur lui pour le melire en pièces. Martin, très-embarrassé, ne savait s'il devait le tirer au cœur avec son revolver, ou attendre en guettant ses mouvements. L'ours n'attaque jamais l'homme, à moins d'être blessé ou affamé ; si le premier coup de pistolet ne portait pas, ou que la balle atteignît l'animal sans le tuer raide, il sauterait sur les voyageurs, et, dans ce lieu resserré, aucun d'eux ne pourrait échapper à ses griffes. L'ours eut bientôt mis fin a l'incertitude du Français, en se tournant vers le mur et soufflant de plus belle. Martin se souvint alors que le soir, après le soupe, il avait enfilé au bout d'une pique, une cuisse de cerf destmée à être rôtie pour lo déjeuner; l'ours se dirigeait vers cette proie pour s'en saisir; ainsi fit-il d'un coup de griffe; et, après s'en être emparée et l'avoir portée à sa gueule, il retomba sur ses quatre pattes et reprit la porte. Mais Martin se leva d'un bond, visa au cœur le monstre à peine à quelques pas, tira deux fois coup sur coup, et retendit par terre. A ces détonations, Héron et Hermine s'éveillèrent, appelèrent le Français, et, ne le voyant plus sous ses fourrures, ils restèrent saisis de terreur. Les chiens, attirés par le bruit hors de leurs tanières, accoururent en hurlant, se précipitèrent sur l'animal abattu et le mordirent à belles dents. Ils s'étaient fort éloignés en effet, à la recherche d'un creux qu'ils avaient découvert et où ils s'étaient blottis dans la neige; et l'ours était arrivé à la cabane de glace du côté opposé à leur tanière. Héron, revenu à lui, saisit un javelot et s'élança au dehors, tandis que sa sœur, au moyen du briquet phosphorique, allumait une petite lampe,

Les deux hommes eurent gtand'peine à faire lâcher prise aux chiens; ensuite, appelant Hermine pour tenir la portière relevée, ils traînèrent l'ours dans la maison ; tout chaud encore, ils le dépouillèrent, l'éventrèrent, et jetèrent ses entrailles aux chiens qui y trouvèrent une pâture abondante. Avant de se recoucher, instruits par l'expérience, ils plantèrent deux pieux en fer à 1 entrée de la maison, afin de rendra

232 LRS rur.MIÈl.ES ÉTAPES.

impossible à tonto l>êie IVrore de s'y glisser. Une fois l'aulic arrivée, el tandis qu'Hermine préparait le déjeuner, ses deux compagnons séparèrent à coups de hache les cuisses, les épaules, les reins et la partie postérieure de l'ours dont la chair est très-eslimée; celle de l'ours blanc donne des douleurs ; mais l'ours noir est un manger aussi agréable que sain; les pattes sont un mets royal par leur délicatesse. Avec ce bon renfort de provisions, nos voyageurs repartirent.

Un peu au-delà du cap Herschell, ils aperçurent le squelette de ce malheureux marin de l'équipage de sir Franklin, que l'olTicier Obson avait retiré de dessous la glace. Martin aurait bien voulu pouvoir enterrer ces os blanchissants; mais le sol était aussi dur que la pierre, et tous ses efforts ne par- \inrent pas à l'entamer d'un travers de main ; son outil de fer rebondissait comme s'il eût frappé sur du porphyre ; tels sont les effets de la gelée dans ces climats! Poursuivant leur chemin, nos amis arrivèrent à la nuit sur les bords du détroit qui sépare l'Ile du Roi-Guillaume du continent américain ; mais cette journée avait été pénible à l'excès. Le froid était intense, le brouillard d'une épaisseur extrême, et l'on ne saurait imaginer combien il est terrible de voyager au milieu de cette obscurité ; les chiens courent au hasard ; les ravins dont est creusée la neige durcie, mettent le traîneau dans le plus grand danger de se renverser ; l'humidité s'attache aux paupières en y formant une colle glacée qu'il faut ôter à chaque instant, et cause aux yeux une cuisson insupportable. Les lunettes a neige servent de peu, car le brouillard pénètre partout. Comme si ce n'eût pas été assez de tant de souffrance, Héron s'aperçut que, sous l'action de ce froid à la fois aigu et iiumide, le visage de Martin prenait la teinte jaune qui annonce que la chair humaine commence à geler ; aussitôt, il arrêta les chiens, remplit ses deux mains de neige et en frotta la figure du Français jusqu'à ce qu'il y eût rappelé la chaleur et la coloraiion. Et ce ne fut pas la seule alerte de ce genre,

r.rs FU! Mifenrs iLruT.s. 233

aussi falIut-il roniplir un panier de noigo, et, do temps en temps, s'en frotter le visage*.

Ce sombre brouillard dura deux jours et deux nuits, à la grande morlifiralion des voyageurs, jusqu'à ce qu'un vent du Midi fût venu balayer le ciel el lui rendre son élat cristallm, ce qui réjouit tort la petite troupe, bien que l'intensité du froid en fût encore augmentée. Avant la fin du jour où la sérénité s'était rétablie, ils parvinrent au bord du détroit de Simpson. En regardant d'une grande hauteur ce vaste miroir de glace, ils furent saisis d'admiration ; la pureté de l'air permettait à la vue de s'étendre jusqu'au rivage américain, dont les côtes bleuâtres se confondaient avec l'azur du ciel. Celte mer si profonde que ses courants impétueux gonflent, agitent et bouleversent sans cesse dès qu'elle échappe à sa prison déglace, avait alors une immobilité et un brillant qui la rendaient semblable à un continent d'acier poli. A peine, lorsque ses flots sont déchaînés, les plus robustes navires peuvent-ils résister à sa fureur; dans cette saison, les traîneaux parcouraient sa surface en toute sécurité, et les troupeaux de rennes, de bisons et de bouquetins la traversaient à loisir, comme ils en ont riiabilude vers la fin de l'hiver, en venant des forêts à'Atabasha et du lac de \' Esclave, pour aller paître la mousse en Boolie et dans la péninsule de MrIriUe.

Martin mesurait de l'œil ce bras de mer, et frémissait en pensant que lorsqu'il serait parvenu au milieu avec ses compagnons, quelque tremblement de terre sous-marin ou quelque autre convulsion de la nature pouvait soulever violemment les flots, briser tout à coup cet immense pont de glace. et les engloutir tous les trois dans l'abîme. Aussi, se tournant vers le frère et la sœur : « Amis, leur dit-il, c'est ici qu'il

(1) BeJlot dit au sujet de l'une de ses excursions : « Toutes les ciiui minutes, nous nous arri^tions pour nous frotter la figure, et fondre la noige qui collait nos p.iupii'res. »

WMs Dh Gl,,

234 LES PREMIËKIS ÉTAPES.

faut s'agenouiller et réciter dévotement trois Acp, alin que demain la sainte Mère de Dieu daigne nous guider pendant ce périlleux passage, et éloigner de nous tout danger. »

Les deux jeunes sauvages obéirent, et, se prosternant, ils invoquèrent la Madone du fond de leur cœur. Ensuite ils s'occupèrent des préparatifs du coucher, et du souper pour lequel Hermine déploya un talent, un soin et une industrie remarquables.

Héron avait profité des haltes du voyage pour tuer cinq renards blancs dont les chiens s'étaient repus, après qu'Hermine en eut enlevé les peaux dont le poil était d'une finesse extrême, ce qu'elle fit dans le traîneau même et sans interrompre la course. Tandis que le jeune Esquimau conduisait les chiens, Martin avait tiré au vol deux belles oies marines, œ qui rendit le souper aussi fin qu'abondant; ce repas fut pris bien à l'aise dans une cabane de glace que se construisirent les voyageurs, et où ils dormirent ensuite d'un sommeil réparateur qui doubla leurs forces pour le lendemain. Aussitôt qu'ils eurent quitté et replié les peaux qui leur servaient de couche, et avant même de déjeuner, à la suite de la prière du matin, faite en commun comme d'habitude, Martin se retira à part pour invoquer seul à seul le saint ange à la garde duquel il se confiait, et le supplier de le préserver de tout péril, ainsi que ses chers compagnons, pendant le long parcours qu'ils avaient à faire sur la mer. De son côté. Héron, occupé d'autres soins, donnait double pitance aux chiens pour augmenter leur vigueur et leur haleine, et les rendre capables de fournir d'une seule traile cette énorme course que l'on tenait à ne pas interrompre, afin de n'être point surpris par la nuit sur cet océan furieux qu'on entendait rugir sous le fragile couvercle de glace qui l'emprisonnait.

Lorsque tout fut prêt, les voyageurs montèrent en traîneau, et descendirent lentement la pente escarpée du rivage jusqu'à ce qu'ils se vissent au bord de la mer glacée. Là, ils s'arrêtèrent un moment, et Martin s'écria d'une voix liante :

Lrs piii MiîcKis Éi Ai'i:s. 233

(I Allons, ;im:s, faisons le signe de la croix, au nom du Père, ol du Fils, el du Saint-Esprit. » Puis, rognrdant tout autour de lui, il vit la glace compacte, l'atmosphère trans[)arente, le riel serein — il fouetta ses chiens qui partirent à bride abattue, et le traîneau voia sur l'immensité cristalline.

Le froid avait un peu diminué; le soleil, levé depuis un certain lenipsdéjà, tournait à l'horizon oriental en le rasant, et ses rayons, frappant les plus légères inégalités de la g'ace, i<'s faisaient briller sur ce vaste espace, devenu semblable à un champ semé d'étoiles resplendissantes. Les voyageurs, pourvus de leurs lunettes à neige, avaient parcouru dix-huit à vingt milles, lorsque s'éleva du Midi une brume, d'abord légère, étendant sur la partie inférieure du ciel un voile transparent, mais qui peu à peu monta, s'agrandit et s'épaissit en «nasses sombres. Martin, accoutumé à tous les incidents su- Iiits qui se produisent sur les mers glaciales, n'eut pas plulot vu de larges bandes noires se former à l'horizon, qu'il eu augura mal, et dit à ses compagnons :

— Amis, nous n'aurons bientôt plus besoin de nos lunettes à neige, car la blancheur éclatante qui offense à présent nos yeux, sera transformée en obscurité.

Après avoir ainsi parlé, il excita les chiens de la voix et du fouet, jusqu'à ce que leur allure eilt pris la rapidité du vol. Au bout d'un quart d'heure, le mistral s'éleva, accompagné d'un broudiard noirûtre qui enveloppa tout le détroit glacé; l'air épais et troublé avait pris l'odeur du soufre ; le vent était devenu furieux; une humidité froide qui pénétrait jusqu'aux os, s'attachait aux cheveux et aux moustaches des humains et au poil hérissé des chiens qu'elle couvrait de glaçons, ainsi que les queues de renard dont les trois voyageurs s'enveloppaient le menton, le cou et la bouche.

Martin regardait souvent l'aiguille de sa petite boussole portative, de crainte de s'égarer au milieu de ces sombres vapeurs. Tout à coup, un cri poussé par Hermine le fit 1res-

2Î6 LI.>< PIUMlii'Î.S ÉTAPES.

— Qu'est-ce? demanda-t-il à lu jeune tille, en se relournant vers elle.

— Te sens-tu malade? ajouta Héron.

— Ne voyez-vous pas, répondit-elle, celte bande de buffles furieux qui se précipitent au-devant de nous, les cornes basses et la crinière hérissée? Nous sommes perdus!

En eflet, ce troupeau redoutable arrivait en phalange toujours croissante, et ces animaux sauvages bondissaient, et de leurs pieds de derrière faisaient voler des tourbillons dépoussière. La jeune fille, se serrant contre son frère, qui conduisait alors l'attelage, lui cria :

' — Fais un détour, dérobe-nous a cette attaque formidable, ou nous serons tous percés, déchirés à coups de cornes, broyés sous les pieds de ces bêtes féroces.

Martin, habitué à se mesurer avec les géants de la mer, ne changea pas de couleur ; il observa les chiens, et remarquant que ces animaux ne donnaient aucun signe d'effroi, mais qu'ils couraient à la rencontre du danger sans se détourner de leur chemin, il dit d'une voix ferme à Héron :

— Fouette, et ne crains rien.

En elTet, les chiens passèrent outre, et le troupeau do liisons s'évanouit.

Quelques milles plus loin, la croûte de glace, jusque-là si unie, qui recouvrait la mer, se gonfla, se hérissa de montagnes abruptes, creusées de profondes cavernes, d'où s'élançaient par bonds furieux, et avec une violence irrésistible, des animaux monstrueux, prêts à dévorer les voyageurs. Des dragons volants battaient des ailes, et de leur gueule largement ouverte vomissaient une fumée dont les torrents impétueux traversaient le brouillard; ailleurs, c'étaient des ours blancs, gris et noirs accourant avec rage. A cette vue, le cœur manquait aux deux jeunes gens; et Hermine s'écrinil :

— 0 Grand-Esprit du ciel, ô .\larie, venez à notre aide! Sauvez-nous de ces monstres !

Montagnes, cavernes, préopices, dragons et bètes féroces,

LfS rriFMli-llF.S KTVPI.S. 237

rien n'effraya l'attelage rapide ; dans sa course toujours dirigée en ^roite ligne vers la rive opposée, il avait dé]h accompli le tiers de ce périlleux trajet. Mais, au moment où les Esquimaux commençaient à se remettre de tant d'alarmes, ils voient surgir, du côté du continent et comme pour leur barrer le passage, une armée plus nombreuse qne ne l'était ceJle de Pharaon lors du passage de la mer Rouge. Une maww énorme de chars traînés par huit ou dix chevaux de front, se croisaient, se mêlaient, se pressaient, s'éloignaient dans une agitation incessante ; ils étaient montés par de formidables géants coiffés de casques à panaches ondoyants, portant la lance et l'écu au poing, revêtus de cuirasses étincelantes; celte foule redoutable accourait, rapide comme le vent, sur la mer de glace, dont la surface résonnait sous les roues impétueusement lancées et le pas pressé des chevaux.

A cette vue, Hermine saisit le bras de Martm, en s'écriant:

— Ah ! tu me conduis à la mort ! Hélas I retournons d'où nous sommes partis; ramène-moi à ma mère qui me pleure maintenant, mais qui ignore que nous soyons victimes des brigands ; vois comme ils approchent, et comme ils sont menaçants!

— Hermine, répondit le Français, en montrant un visage tranquille, ces guerriers-là ne tuent personne et ne font pas de prisonniers. Dis-moi : as-tu été percée là-bas par les cornes des buffles? Plus tard, les dragons l'ont-ils dévorée? La griffe des ours l'a-t-elle déchirée? Nos chiens nous sauveront.

Et les chiens traversèrent les cohortes des géants ; le traîneau vola de nouveau sur un champ libre ; le vent de terre dissipant le brouillard laissa voir en face la péninsule d' Adélaïde.

Si mes lecteurs demandent comment on put triompher si facilement de si effrayables dangers, je répondrai: rien qu'en les affrontant, car il n'y avait en réalité, ni monsires, ni monlagnes, ni armée, mais seulement de ces illusions d'oplique, ei fréquentes sur les immenses plaines de glace, à ce que nous

238 LF.S PP.EMIF.I'.KS i;t\I'!:s.

apprennent les voyageurs polaires. Le vont, impétueux, rasant la surface de cette glace, en soulève les menus débris, et les ennporte dans son tourbillon où ils sont brisés et réduits en poudre; ces atomes prismatiques, dans leur course errante, subissent mille transfigurations; ils se rassemblent en tourbillonnant, forment des masses capricieuses qui s'épaississent et s'éclaircissent alternativement, se colorent, s'illuminent; et ces jeux de la lumière et du vent figurent aux yeux du voyageur tout ce que son imagination peut se représenter, sous l'influence du trouble dont il est saisi au milieu de ces redoutables solitudes. Lorsque les brouillards viennent s'ajouter à ce tableau, en obscurcissant l'atmosphère et réfléchissant l'éclat des particules de glace, ces images far^tasliques auxquelles le mouvement donne l'apparence de la vie, en sont prodigieusement agrandies et multipliées; ces apparitions s'avancent menaçantes ; mais qui les brave, ne trouve que des atomes, et passe au travers sans même s'en apercevoir.

Ces fantômes et les impressions qu'ils causent, ne sont point l'apanage exclusif des déserts hyperboréens; on les reivcontre bien souvent dans les rues, sur les places, dans les appartements des villes les plus civilisées et les plus populeuses. Si les apparitions ne sont^pas visibles à l'œil, elles ont lieu au fond de lame d'hommes à l'esprit cultivé, dont le cœur passe pour noble, l'intelligence élevée, la science et la sagesse très-grandes; car l'iniagination ne règne pas moins dans les lieux les plus habités que dans la solitude; partout, elle fait prendre pour l'évidence et la réalité les créations de lame troublée par le bouillonnement des passions. De là viennent tant d'espérances et de craintes, de joies et de douleurs, de colères et d'apaisements, de désirs et de haines pour des fantômes auxquels on a attribué un corps et un esprit, et que le premier souffle de la raison sufiit à dissiper.

Cependant, nos voyageurs approchaient rapidement de la côte américaine; il semblait que les chiens redoublassent d'ardeur, dans la prévision d'un long repos. Enfin, on apcr-

Les rilEJUTRES ÉI.VPES. 239

çut les rorlios qui borrJL'nt l'emboucliure du fleuve du Grand- Poisson, et les trois amis s'écrièrent tout d'une voix : o Terre ! terre I » A peine avaient-ils touché celte terre tant désirée qu'ils s'élancèrent hors de leur traîneau. Hermine n'eut pas plutôt senti sous ses pieds le sol du rivage qu'elle se prosterna, et baisant pieusement la terre, fit à haute voix celle prière :

— 0 Grand-Esprit, je te rends grâces de m'avoir permis d'atteindre ce pays où je pourrai te connaître, t'aimer et te servir de toute mon ame, de tout mon cœur et de toutes mes forces. Cette terre est pour moi la terre sainte, puisqu'elle a reçu les Robes noires qui ont ta parole à la bouche, et dans les mains la clé des Sacrements, clé avec laquelle ils m'ouvriront les portes de la vie éternelle. Maintenant, ô Seigneur de tous les esprits célestes, guide et soutiens-nous jusqu'au terme de nos ardents désirs.

Qui dune aurait pu donner à une jeune sauvage celte sublime inspiration, si ce n'est FE^prit-Saint dont les rayons éclairent les intelligences les plus obscurcies et fondent les cœurs les plus durs? Le pèlerin qui touche au terme de son voyage aspire au repos; le marchand qui débarque au port tourne sa pensée vers de nijuveaux gains ; le conquérant qui foule la terre étrangère en convoite i'empire, et excite ses guerriers à de nouveaux combats; mais le cœur enflammé de l'amour de Dieu salue avec respect la terre sur laquelle il doit rencontrer de nouvelles fatigues, de nouveaux dangers, de plus rudes épreuves, affrontés dans le seul but de s'assurer une éternelle félicité dans le sein de celui qui est la source de tout amour comme de tout bonheur.

Martin contemplait Hermine ainsi prosternée; connaissant cette ame ardente et pufe, il devinait les sentiments qui devaient l'enflaninier de reconnaissance pour Dieu Quand la jeune fille se releva, il vit sa physionomie sereine éclairée d'un sourire céleste. Après l'avoir laissée quelques instants à elle-même, il lui dit :

240 LES Plî! MlîliFS l'TAlES.

— Hermine, il nous faut chercher un heu commode pour un campement de deux jours au moins; nous avons besoin d'un peu de repos, et les chiens aussi. Héron, tu peux les détacher, afin qu'ils se couchent tout à leur aise. Voici un rocher qui nous servira de rempart contre le vent du Nord ; je suis d'avis de planter notre tenle dans son voisinage ; allons, vile les piquets; et toi, Hermine, prépare les peaux. Jusqu'à présent nous avons logé dans des cabanes de glace et de neige ; mais ici, nous pouvons dresser la tente qui nous conservera notre chaleur et nous préservera de l'humidité.

Tandis que les deux hommes étaient occupés à creaser des trous pour y planter les piquets, les chiens commencèrent à aboyer et à se remuer ; Martin regarda tout à l'entour, et il aperçut un ours blanc, surgissant des glaces du Grand- Poisson , attiré qu'il était par l'odeur des hommes et des animaux.

— Ah I s'écria le Français tout réjoui, sois le bienvenu; vous aurez un bon souper, vaillants coursiers !

Il dit, prend son fusil à deux coups, se cache derrière un rocher, et dès qu'il voit le monstre à sa portée... bouml... L'ours roule sur lui-même comme une toupie; Martin lâche son second coup; l'animal pousse un rugissement formidable et tombe; les chiens se jetèrent dessus; mais Héron les ' écarta, et l'on dépouilla la proie dont la fourrure élait magnifique; la chair fut ensuite abandonnée en pâture à ces animaux toujours affamés, qui se querellèrent et se battirent sur ses débris jusqu'à la fin c'u campement à l'embouchure du fleuve.

Lrs nixssFURS r.ANAnu-.ss. 2 H

Page 1