‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 4 sur 56 · L HOTE · texte numérisé non relu

L HOTE

îe voisinage du cercle polaire donnant à cette zone une direction presque verticale, lorsque le soleil remonte vers le tropique du Cancer, il tourne à l'horizon pendant plus de quatre mois et y produit un matin perpétuel ; et, quand il redescend vers le Capricorne, il laisse ces plages veuves et plongées dans une nuit sans interruption ; dans les mois de transition pendant lesquels le soleil monte et descend, il y règne un crépuscule dont la lueur équivaut à celle du jour naissant ou de celui qui fuit.

Cà et là, dans la muraille, étaient fixées de grosses chevilles faites du tronc du saule nain on du hêtre neigeux, seuls arbustes qui puissent pousser, tortus et rabougris, dans ces steppes dénudées , éternellement couvertes de neige. On accroche à ces chevillea les lacets qui servent à prendre les perdrix blanches, l-es oies, les nonetles blanches et les hérons polaires, lorsqu'ils transmigrent des pays plus méridionaux vers les cimes des montagnes les plus reculées du Groenland. On y suspend aussi les filets à prendre les poissons et les cordelettes en nerfs de renne pour pocher a la ligne dans Il mer, en brisant la croûte de glace, et jetant la ligne dans Teau par l'ouverture qu'on vient de pratiquer. On y voit encore, appuyés ou accrochés, les dards et les javelines dont se servent les hommes de ces peuplades pour percer les phoques, avec une adresse merveilleuse. Enfin, tout autour dos murs, sont rangés des tonneaux et des baquets remplis de graisse d'ours, de baleine ou de phoque, soit pure, soit avec des morceaux charnus de cheval et de veau marin, déjeune phoque et de loutre qui y sont plongés pour s'y conserver. Au-dessus de la hauteur des têtes, et d'un bout à l'antre de la chambre, sont tendues des cordes de nerfs tortillés sur lesquelles sont jetées les pelisses de fourrures des habitants de la maison. C'est là aussi qu'on étend, pour les aérer, les dépooilles des animaux qu'on fait d'abord sécher au vent, et qu'on apprête ensuite et assouplit, avec certaines substances mordantes et la graisse des jeunes baleines.

On dira peut-être : comment est-il possible qae, dans une m<M-oa de ghice. la chaleur d'une flumme si vive, entretenue le jour et la nuit, ne fonde pas la surface de la voûte, et que ce dégel n'amène pas un suintement et une pluie continuels? Comment vivre sous cette pluie, ot marcher dans le fossé boueux qu'elle doit creuser dans le sol?

Quelle pluie, bonté divine? Représentez-vous donc un froid si rigoureux et si cruel, que le thermomètre de Réaumur inarque jusqu'à quarante et quaranj^f««riW7(f^f?!Pa%dessous de zéro. En Russie, dans le tjwfl^fi^'Ri^er dé 1o(ï*-^ paralysa et détruisit l'armée ft'a^ciise, victorieuse de Wfts^^n, le thermomètre descendi^^peine à vmgt i^^és au-dessus de la glace, et cependanirhommes eTcîievaux gelaient ftisqu"à la mort. Songez à cJtoue doit être la gelée à g^^ânlecinq degrés! Celle de la BjWieAkjnne à laj3latûJ^<^reté du porphyre , et sous ces voules^MWWiiiaWWocs de glace y% fliiiis ces chambres qui semblent de cristal, quejie-q«e'SOirT!i il.imme des lampes , la chaleur la plus forte ne dépasse jamais douze degrés au-dessous de zéro ; c'est-à-dire qu'il y règne un froid assez intense pour geler les fossés, ies étangs, et même l'eau courante ; par conséquent, dans les maisons dont nous parlons, bien qu'elles soient fermées au vent du nord, (<t malgré les grandes lampes qui y sont allumées, il n'y a aucun risque que la glace fonde et forme une seule goutte d'eau ; elle est pour cela d'une trop forte trempe. Il suffit d'ailleurs de dire que le vif argent se coagule et se durcit jusqu'à devenir semblable à une barre d'acier qui ré-iste au marteau et conserve toutes las formes qu'on a voulu lui donner.

Tout ce qui, dans les climats doux, est liquide, devient un corps solide dans ces régions polaires : la bière, eût-elle élé soumise à une double fermentation, le vin, quelque capiteux qu'il puisse être, le rhum, l'eau-de-vie, l'hydromel, l'alcool, fût-il du plus haut degré, sous l'action de ce froid gèlent inévi'ablement , sans que le feu de ces liquides si ardents puisse les soustraire à cette loi commune. Les matières

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grasses et onctueuses qui ne se solidifient jamais, se coagulent et deviennent semblables à la gomme. Le peu d'humidité que peuvent renfermer les vêtements, gèle entre chaque fil et durcit l'étoffe; ainsi pendant l'hiver que le courageux Parry passa dans l'île de Merville, bloqué par les glaces, il ne pouvait venir à bout de faire sécher ses chemises à un grand feu, parce que l'humidité qui se vaporisait par devant sous l'action de la flamme, rcgelait par derrière au contact de l'air. Les couvertures de laine, dont les voyageurs se couvraient la nuit dans leurs lits grossiers, étaient le matin, par l'effet des évaporations du corps humain, raides comme des plaques de zinc, la vapeur dont elles étaient imprégnées s'y étant gelée. On ne saurait toucher un objet en métal sans y laisser sa peau attachée, comme si l'on eût manié un charbon ardent, aussi fie/^oi raconte-t-il que, pendant son hivernage de 4 852 à l'île de Sommerset, et dans un voyage qu'il faisait sur la glace avec son équipage vers la baie de Creswell, le froid était si atroce qu'ayant voulu boire à un bidon de fer blanc, chacun laissait la peau de ses lèvres collée au bord du robinet, de telle sorte que lui et ses compagnons avaient la bouche déchirée.

La maison de glace, où nous avons fait connaissance avec Hermine, au moment de l'arrivée du mallieureux étranger, appartenait à un Esquimau de la tribu dite des Innuita, litibitants des régions polaires les plus septentrionales. Les Esquimaux du Groenland se nomment Karalits, ceux du Labrador s'intitulent Pelits Esquimaux, et ceux qui vivent au nord de l'Amérique, le long de la baie d'Hudson. du fleuve Mackenzie, et de celui du Grand Poisson, se disent Graiids Esquimaux. Ces peuples, privés de tout commerce avec d'autres nations, paraissent issus de la race finnoise; on croit que, du golfe d' ri «ac/j/r à i extrémité de l'Asie orientale. 'ils ont gagné, en traversant le détroit de Behring, le Cap Clarence à l'extrême occident de l'Amérique septentrionale ; puis de là, par la baie de Kotzcbuo, les îles de la Géorgie et la

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pointe de Barrow, laissant les côtes loin derrière eux, et sur leurs pirogues ou canots de peau de phoque , ils enfilèrent hardiment le détroit de Banks, de Melville, de Barrow et de Lancastre, et le parcoururent jusqu'à la baie de Baffin dans locéan Atlantique d'où ils s'étendirent ensuite dans le Groenland, jusqu'à nie de Prudhue et celle de Louis-Napoléon sous le cercle polaire et le quatre-vingtième deg.é de latitude nord. Ces peuples, ainsi séparés du commerce des autres hommes, sont restés barbares, et la lumière de la vraie Foi n'a pas encore pénétré jusqu'à eux pour leur montrer le chemin du salut. Les Karalils du Groenland furent bien visités en 1721 par Hans Eggede, ministre luthérien de Norwége, qui les rencontra en cherchant les traces des anciennes colonies norvégiennes, et s'efforça de leur apprendre à connaître Jésus- Christ; mais les protestants étant des rameaux détachés du tronc de la vigne et desséchés, ils ne peuvent produire les fruits de la vie éternelle; aussi, ces midheureux sauvages demeurèrent-ils dans leur ignorance traditionnelle. Au ministre Eggede succédèrent, dans le Groenland oriental, sis Frères Moraves^ autre secte hétérodoxe, qui établit ses missionnaires dans les bourgades des Esquimaux depuis les côtes de Frédéric F/ jusqu'au cap Farewdl. Quant à l'Occident, les colonies danoises d'Uppernavik, de l'île des Dames et de ia baie de Disco, ont des ministres luthériens qui tentèrent d'évangéliser ces malheureux hameaux, et toujours en vain. Mais les Esquimaux des îles polaires, habitant des pays plas éloignés entre eux et plus séparés du monde, n'ont jamais entendu une parole de la vérité éternelle; en sorte que ces pauvres gens vivent sans la connaissance de Dieu, et sont privés des consolations qu'a apportées à la terre le Rédempteur quils ignorent. Ils n'ont pas de faux dieux qu'ils adorent nia qui ils sacrifient; toute leur religion est renfermée dans les jongleries de leurs sorciers; et tandis qu'ils sont sans crainte du Seigneur qui les a créés, et les a rachetés par un si grand acte d'amour, ils redoutent les fantômes, les esprits

elles loups-garous qu'ils s'efforcent d'apaiser par mille pratiques superstitieuses.

Le Comte de Maistre a une pensée sublime pour justifier avec des arguments humains, les décrets insondables de Dieu qui, depuis tant de siècles, retient ensevelis dans les ténèbres et l'ombre de la mort, les nations sauvages de l'Océanie et des régions arctiques, sur lesquelles s.^mble peser une effroyable malédiction. Ce grand et noble penseur dit à ce sujet : examinez tous ces peuples, les plus barbares, les plus grossiers, les plus stupides, parmi lesquels ne se trouve ni l'idée ni le sentiment de la Divinité, et qui, par suite, n'ont ni idoles ni temples, ni autels. Vous n'en rencontrerez pas un qui ne soit adonné aux sorcelleries, aux enchantements, aux évocations diaboliques, toutes choses qui leur sont un si grand obstacle à recevoir la foi dont le Seigneur a plus d'une fois, dans sa miséricorde infinie, fait pleuvoir sur eux la rosée, qu'ils ont toujours montré une obstination perverse à la repousser pour ne pas abandonner le culte du démon. Qui donc les a dépouillés des traditions primitives qui parlaient tant de Dieu? Qui a éteint dans leur ame ce flambeau dont la lueur anime l'homme à chercher la Divinité, et à la trouver ou dans le ciel , ou dans les créatures les plus bienfaisantes de la terre? Dans cette fuite loin de Dieu, comment ont-ils gardé à leurs côtés le démon à qui, par l'entremise de leurs sorciers, ils demandent la vie, l'abondance de la chasse et de la pèche, et qu'ils supplient le plus souvent d'accabler de maux leurs ennemis? Si Dieu ne refuse à aucun homme la grâce suffisante pour opérer son salut; s'il est également indubitable que Dieu, dans sa miséricorde sans bornes, ne laisserait pas périr celui qui conformerait en tout sa vie aux lois de la droite raison naturelle, on est forcé de conclure que c<î5 nations aveugles sont accablées sous le poids d'un crime exécrable dont la malédiction les poursuit, et les livre au pouvoir de satan, auquel ils se sont voués corps et ame.

Cependant, depuis la déclaration du dogme de l'Immaculée

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Conreplion de Marie, qui a eu lieu au gran I triomphe de l'Kglibe, en 1854. une troupe de prêtres généreux, animéj; par leur dévotion à la Vierge sans tache, projetèrent, dans leurs grands cœurs, d'entreprendre les difficiles et périlleuses missions de la Laponie et de l'Amérique boréale ; partis pour les mers glaciales en 1835. ils pénétrèrent à l'Est chez le^^ Lapons, à l'Ouest par la baie d'//u(/son jusqu'au lac du Grand Ours; et plus au nord, jusque vers les grands fleuves de Mackenzie et de Coppormiue. Mais parviendront-ils ensuite jusqu'à la Bootie, jusqu'à la Victoria et jusqu'au pôle magnétique, au-delà du soixante-dixième degré, là où les derniers navigateurs ont rencontré les tribus des Esquimaux? Pourront-ils résister à ces gelées, à ces ouragans, à ces brouillards épais et noirs? Dans quelles tanières de glace et de neige, ou sous quelles dépouilles de bison ou d'orque et de baleine s'abriteront-ils? Qui les défendra des loups affamés et delà fureur des ours blancs, qui vont cherchant leur proie par troupes nombreuses? De quoi se nourriront-ils sur ces plages désolées où les élans, les rennes, les boeufs musqués ne trouvent ni une feuille de lichen, ni un brin de mousse ? où les écureuils et les loirs parcourent des centaines de milles en courant sur la glace, pour découvrir une petite branche à ronger ou une coque de gland à avaler? Néanmoins, le prêtre catholique, brûlé du feu de la charité chrétienne, ne reconnaît pour obstacles ni le froid, ni la faim, ni la fatigue, ni l'intérêt do su vie, ni la crainte de la mort; et nous verrons ces apôtres braver la gelée, la neige, l'aquilon et la tempête pour planter la croix sur les pics de glace, et sur le bord escarpé des anses où se réfugie le phoque.

Le père d'Hermine n'était point prince de sa bourgade, car les Esquimaux n'ont ni lois ni gouvernement, mais chaque père de famille est roi dans sa maison de glace, et vit en harmonie et dans des liens de bon voisinage avec les autres familles, sans s'ingérer dans leurs afTaires. Mais il était respecté de tous comme le plus riche, et comme le descendant

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direct de ceux qui, de l'île de Melville, si septentrionale qu'elle avoisine le cercle polaire, descendirent dans la Boolie. Et effectivement, les courageux navigateurs des mers arctiques, tels que Parry, Ross, Lyons,Austin, Penny, et Inglefield, ont reconnu la trace d'anciennes tribus d'Esquimaux dans les îles de Cornouailles, de Devonshire, de Sommerseî, le long du canal de Wellington, c'est-à-dire dans les contrées les plus reculées que l'on connaisse sous l'étoile polaire ; et il paraît que depuis longtemps déjà, elles s'étaient établies dans des pays plus voisins du continent américain, dans la Jiootie, 1 île du roi Guillaume, dans le Wollaston et la terre de Victoria.

Ce noble Esquimau était appelé le Martrier, parce que, à l'âge de dix ou onze ans, voyant une petite martre blanche accourir affamée vers sa cabane, pour lécher le sang d'un phoque qu'on venait d'éventrer, il saisit un gros glaçon, le lui jeta, l'atteignit par derrière, et l'ayant ainsi étourdie, s'élança sur elle et la prit. Devenue jeune homme, il épousa une jeune fille riche du voisinage, qui lui apporta en dot une douzaine de peaux de bœuf musqué, autant de peaux de bison, quatre belles peaux de loup gris de fer, d'ours blanc, de cerf rangifère, avec dix peaux de phoque et deux trèsbelles cornes de licorne. Quant aux fourrures moelleuses du renard blanc, de la martre, de la belette, de la civette, de l'hermine, de l'écureuil, du loir et durât blanc, elles étaient en abondance, et le mari en trafiqua au cap Ilerschell et à la péninsule û' Adélaïde, avec les agents de la compagnie de la baie é'Hudson.

Le Martrier avait trois fils dont l'un seulement était marié depuis peu ; sa femme qui était allée à la chasse aux renards avec sa belle-mère, n'aimait pas Hermine, ainsi que cela arrive d'ordinaire entre beiles-sœurs, même chez les sauvages ; car l'épouse croit voir dans la sœur de son mari la ménagère et le tyran domestique ; et il semble à celle-ci qu'elle trouve dans la femme de son frère une rivale qui

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enlève à la famille tout l'amour de ce frère, et qui aspire à la supplanter personnellement dans l'administration intérieure. Chez les Esquimaux, il n'y a ni coffres, ni armoires, ni bahuts à serrure, d'où il suit que le trousseau de clés, gardé ailleurs avec tant de jalousie par les belles-mères et les belles-sœurs, ne cause point, parmi eux, ces altercations fréquentes, ces mauvaises humeurs et ces amertumes des jeunes épouses, à qui il semble si dur de ne pas régner sur le cellier, le grenier, la cave et la lingerie ; car, dans ces maisons de j^lace, tout est accroché aux chevilles de bois ou étendu sur les cordes ; tout est à découvert, tout est sous la main, l'intensité du froid rendant impossible de fermer un meuble ou un ustensile quelconque sans s'exposer à voir les couver clp" rester gelés et adhérents aux bords des vases, ou les battants retenus par la glace dans les jambages des portes, la rigueur exorbitante du climat solidifiant toute humidité mêlée à l'air ambiant, et la fixant ainsi à Télyt de glace autour de chaque objet.

Cependant les femmes des Esquimaux ne s'en querellent pas moins, sinon pour les clés, du moins pour le privilège de découper les morceaux de phoque, de cheval marin et do jeune baleine, et de les partager à tous les membres de la famille, ainsi que pour le droit de verser dans les lassos l'huile rance de baleine et de phoque qui est leur boissoa favorite, dépourvus qu'ils sont de vin, d'eau-de-vie et de bière. Dans les repas de fête, on boit le jus d'une espèce de mûre sauvage, qu'on écrase et dont on mêle le suc avec du sang de chien de mer. Après avoir tué un phoque, on en recueille le sang dans une coquille, et la fille de la maison le verse à chacun dans les lasses larges et profondes qui sont aussi formées de coquillages. C'est alors que la jeune épouse regarde de travers sa belle-sœur ; et que celle-ci quelquefois, tout en versant, lui répond par un coup d'œil moqueur et malicieux qui signifie: «Tu voudrais bien remplir cet office, n'est-ce pas ? Mais c'est le mien, et je le garde ! »

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