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Le Marlricr, élanl i.boiuldmment pourvu de pelleteries, voulait que sa famille fût bien vêtue; sa femme était le maître tailleur, et Hermine l'ouvrière; l'une coupait, l'autre cousait ; et celle manière de coudre ressemble un peu au double point des cordonniers, car n'ayant ni aiguilles, ni fil, et tous les vêlements étant en peau, il faut percer de tous les bords de chaque morceau avec un petit ouiil pointu et passer dans ces trous soit en surgel, soit au pelil point, un nerf bien ténu de renne ou de renard, qui tient lien du liqneul des cordonniers. Le système d'habillement des Esquimaux, pour résister à un froid si intense, est de porter d'abord un vêtement juste de peau de phoque, vêtement qu'ils enduisent à l'intérieur, avant de le mettre, d'une couche épaisse de graisse de haleine figée. Quelques-uns revoient, au lieu de ruir de phoque, une peau de loup-cervier avec le poil en dedans ; et alors, ne pouvant oindre ce poil, c'est leur propre personne qu'ils enduisent d'un bon doigt dégraisse.
Par-dessus ce justaucoros qui se croise sur la poitrine, ils mettent une grande casaque à manches, en peau de renne ou d'ours blanc, et toujours le poil en dedans. Celte casaque est faite en sac, et on la passe par-dessus la tête comme une chemise échancrée. Autour du cou et en manière d'ornement, est une queue touffue cjc renard ou de martre. Les manches sont larges, et si longues qu'elles dépassent les mamsde plusieurs pouces; aussi les relôve-t-on sur les poignets pour agir. Les pantalons et les bas sont d'un seul morceau, toujours en peau, et doublés quelquefois à fintérieur de plumes d'oiteau marin. Les boites en entonnoir se tirent jusqu'au milieu de la cuisse, et les liges en sont ouatées de duvet d'oie, ou doublées de fourrure de renard ou de lapin blanc pour tenir les jambes chaudes. Ces longues bottes destinées au dehors, sont enduites de graisse de phoque: mais, dans l'habitation, on chausse des sandales de cuir de bœuf. La coiffure est un bonnet de peau de renard, de lièvre ou de loutre sans envers, avec deux appendices qui couvrent les
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oreilles et les joues et viennent se nouer sous lo menton ; ci;) sorte qu'on ne voit guères que la bouche, le nez et les yeux. et que cette partie découverte du visiige semble s'être mise li la fenêtre. Par-dessus toute cette pelleterie, et surtout pour les courses dans leurs traîneaux attelés de chiens, les Esquimaux jettent sur leurs ép«ules une large pelisse à capuchon, en peau de bœuf musqué ou de bison , qui les enveloppe entièrement; et c'est dans cet équipage qu'ils restent do longues heures couchés sur la glace a attendre les phoques pour les tuer à coups de (lèche.
Les femmes sont vêtues absolument comme les hommes, si ce n'est que leur casaque est ouverte par devant pour leur permettre de donner le sein à leurs enfants ; et qu'au lieu d'être arrondie au-dessus du genou, elle se termine en pointo adoucie. Les hommes coupent leurs cheveux courts, et elle.-; portent les leurs extrêmement longs et tressés, soit relevés, t^oit tombants sur les épaules. Dans la maison, elles s'attachent aux pieds des semelles de buflle qu'elles fixent par des lanières nouées autour de la jambe ; mais à la chasse et à la [lèche, elles portent des bottes graissées et fourrées comme les hommes. C'est sur elles que tombe tout le poids du ménage; ce sont elles qui font la cuisine, elles qui aiguisent la pomte des dards et des piques , elles qui dé(iècent les phoques et les baleines, qui en désossent la chair et en extraien!; la graisse qu'elles recueillent dans les baquets et les tonneaux , qui mettent les os en réserve pour en consiruire les maisons d'été, recouvertes de peaux en manière de tente. Tout fardeau est pour leurs épaules ; à elles, de porter les enfants, les vivres, le produit de la chasse et celui de la ^ pêche ; on les voit courbées et pantelantes sous un quartier <le bœuf qu'il leur faut rapporter de loin à la maison ; ou bien elles enlèvent et mettent sur leur dos un daim, une loutre, le faon ou un veau marin.
Il n'y a peut-être pas de femmes qui endurent plus de fatigues que celles des Esquimaux , et pour qui les hommes
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soient plus impitoyables. Jamais ils ne les aideraient, fût-ce d'une seule main, alors même qu'ils les verraient écrasées sous leur tâche. Les chiens seuls leur épargnent une peine, celle de nettoyer les ustensiles de cuisine et les plats dont il lèchent la graisse d'une langue avide; de môme pour les chaudrons et les marmites qui n'ont jamais été en contact avecle sable ni la cendre; les chiens font l'office de marmitons et les récurent de telle sorte que pas une cuisinière de nos villes ne les rendrait si clairs et si brillants. Notre goût civilisé s'en effaroucherait, mais les Esquimaux n'y regardent pas de si près ; ou plutôt, un coup de langue doit passer chez eux pour une politesse , car s'ils ont des convives à leur table, avant de' leur offrir un morceau de baleine ou de veau marin, ils le lèchent soigneusement pour en ôler la graisse qui l'enveloppe; et si l'on ne mangeait pas cette portion ainsi léchée, on passerait pour un mal appris, et l'hôte se regarderait comme gravement offensé dans son hospitalité. Notre civilisation n'admet pas de raffinements si exquis, et il y a parmi nous beaucoup de gens qui ne boiraient pas dans un verre où un autre se serait abreuvé.
Les vêlements, comme on le sait, ne donnent pas de chaleur; mais ils empêchent le froid extérieur de pénétrer, et ils servent à rassembler et retenir, plus ou moins, le calorique qui s'échappe du corps humain; s'ils ne reçoivent pas ce calorique, ils ne peuvent le communiquer, fussent-ils en peaux du poil le plus long et le plus fin, ou doublés de laine ou de duvet du dernier moelleux ; et nous voyons dans les récits de voyages au pôle, qu'un homme ayant perdu sa chaleur intérieure, par suite de manque de nourriture, mourut gelé bien qu'enveloppé de fourrures d'ours et de loup-cervier. Aussi les Esquimaux, pour combattre ce froid cruel de plus de quarante degrés, font-ils de le^ir corps une éluve en dévorant du malin au soir, avec une telle voracité qu'il faut, pour en supporte l'effet, qu'ils aient des estomacs d'autruche, capables de digérer du fer. Du reste, Icb sauvages de l'Amérique leur
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ont donné le nom d'Esquimaux, qui, dans leur langage, signifie mangeurs de poisson cru, tandis qu'ils se nomment Hus~ kis, et regardent comme injurieuse rappellation d'Esquimaux. Mais il est très-vrai qu'ils mangent leur poisson cru toutes les fois qu'ils n'ont pas de moyen de le faire cuire ; et, s'ils prennent un phoque loin de leur demeure, ils le dépouillent et le dépècent sur place, puis en dévorent les entrailles et le cœur encore tout palpitant. Chez eux, ils font cuire tous leurs aliments à la flamme de leurs grandes lampes, et ils savent les faire frire à l'huile, bouillir ou rôtir presque aussi bien qu'on le fait ailleurs avec la ressource du bois et du charbon.
Leur voracité est telle qu'ils engloutissent de gros morceaux presque sans les mâcher; tout ce qui peut leur entrer dans la bouche est aussiiôt avalé par une seule contracture du gosier; pour facililer le passage de ces énormes bouchées, ils mêlent à leurs aliments quantité de graisse crue ou cuite, de telle sorte que tout ce qui paraît sur leurs tables nage dans l'huile; leurs sauces les plus exquises sont composées de la graisse de l'oie et de celle du chien de mer mêlées et battues, ou de sang de renne, d'élan ou de bœuf musqué avec de l'huile fraîche de baleine et de l'eau de mer. Ils font encore usage d'une autre sauce qui (sauf le respect dû à nos lecteurs) paraît délicieuse à ces gens-là, et il n'y a pas a disputer des goûts : ils pressent les boyaux des rennes qu'ils ont tués, et en font sortir la fiente qui leur parait le plus excellent des assaisonnements. Eh ! n'élendons-nous pas soigneusement sur des rôlies celle de la bécasse, et ne trouvons-nous pas cela fort bon?
Quand les hommes ont l'estomac plein, ils appellent leurs femmes, et se font gaver comme nous faisons des oies et des dindons que nous voulons engraisser, en leur fourrant des noix dans le gosier. Les femmes donc, dans leur charité conjugale, prennent de grosses bouchées de chair de phoque, les plongent dans la graisse, ouvrent la bouche de leurs maris, et
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leur enronoeni- les morceaux avec leurs doigts dans le copier, comme les charcutiers enfoncent, dons les boyaux, le hachis du boudin ou de la saucisse. C'est un spectacle à voir que celui de ces gras petits hommes tout ronds, la têJe levéfi. la bouche ouverte, recevant ainsi la becquée, essoufflés, pantelants, les joues gonflées, l'oeil slupide, et la sueur perlant sur leurs tempes! Ainsi bourrés et pansés, jugez quel foyer ils ont dans l'estomac, et quelle chaleur doit se répandre dans tous leurs membres. Au reste, les femmes ne leur cèdent en rien, et s'en donnent aussi à cœur-joie jusqu'à ce que rien ne puisse plus passer. C'est ainsi qu'elles en usent également avec leurs enfants qu'elles bourrent de graisse et de viande ou de poisson à leur faire perdre haleine; alors elles les couchent par terre, et là elles les tournent et retournent en les roulant par la chambre, pour faire descendre la nourriture dans les intestins ; aussi ces enfants sont-ils si ronds et si bouffis, qu'ils n'ofTrent à la vue qu'un paquet de chair.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les Esquimaux n'ont aucune des boissons que nous connaissons; il n'y en a pas une qui, par ce froid, pût rester à l'état liquide; toutes se tourneraient en glace; et les fît-on dégeler à la flamme, leur liquéfaction ne durerait qu'un moment puisque tout ce qui reçoit l'action de l'air regèle et se solidifie auss^ôt. A cause de cela, les Esquimaux ont adopté l'huile pour boisson; et plus elle est rance et d'un goût fort, et plus elle semblo exquise à leur palais. Il y a de quoi faire soulever un estomac de pierre, tant la saveur en doit être repoussante; et celte puanteur qui vous prend au nez, doit être dégoûtante à l'excès. Ils ont encore des mélanges de bouillons huileux qu'ils boivent comme du nectar, et qui sont formés de l'écume qu'ils recueillent en faisant bouillir les phoques et les veaux marins à deini-gàlés et exhalant une odeur fétide. Ils sont habitués à cela, car lorsqu'ils tuent des phoques ou prennent du poisson, ils en melLent en réserve une partie sous la neigr-, sous la giace, ou dans quelque anfracluosité qu'ils bouchent
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avec des pierres, afin que les ours, les loups et les renards ne viennent pas la dévorer. Puis lorsqu'ils se trouvent a la chasse ou en voyage, et que la faim les prend dans le voisinage de ces provisions, ils les déterrent et mangent joyeusement, comme un mets exquis, cette chair putréfiée.
Ils ne connaissent aucun arl, si ce n'est celui de construire leurs demeures que l'on peut à peine traiter de maisons; et sur ce point, ils ont l'adresse du castor qui b4Uli-âa.j;e traite d'après les lois de l'instinct. Nous avons^^ï^jé diîs^leotifitr^tions faites avec des quartiers de gla^j^^cnâis on en fait aus^^ avec des blocs de neige qui, d^|*v;tfes contrées, est dnv comme le porhhyre, en les.&upei^^nt et les açïïondissant^tf' voûte. Il n'y a pas de danger ajt§^elte ix^^vienne à fQ^^ avant le mois de juillet ou celHi,îl'août; et même, d^^it'ertaines années particulièrement Rigoureuses, les q^^sms ain,-i bâties restent entières et solide^^omrffôï-si^^p^êtaientrde bronze. Si les Esquimaux sont dans*Tê^'8?B de s'é]ji>igner de leur bourgade pour chasser l'orque, ou^Ie renne.etTours qu'ils iitlendent au passage dans certaines gorges, ils se défendent de la bise glaciale qui produit sur la peau humaine l'effet de la brûlure, en creusant dans les monticules de neige, des excavations dont ils bouchent en grande partie l'ouverture) avec cette même neige qu'ils ont brisée; après quoi, ils tendent devant l'entrée, une peau de bison qui les garantit du vent. Et même à l'entour de leurs maisons de glace, ils creusent, dans la neige amoncelée, de ces sortes de cavernes qui leur servent de magasins à mettre leurs baquets, leurs canots et leurs rames; d'autres sont affectés au logement des chiens, dont chaque famille possède une bande.
Les chiens sont les chevaux des Esquimaux : il les altèlent à leurs traîneaux par des liens que le conducteur tient réunis ; il les guide avec le fouet et la voix dans ces immenses landes glacées. Mais il faut beaucoup de patience pour leur enseigner a courir droit devant eux, et sans s'écarter les uns des autres, car le chien est do sa nature indépendant et va-
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gobond. On en attèle huit ou dix à un traîjcau qui contient, en outre du cocher, $ix hommes, trois de chaque côté, assis sur le bord du traîneau, les Jambes en dehors, et étendues pour éviter qu'elles ne se heurtent aux aspérités de la glace ou à quelque morceau de bois. Une fois excités, les chiens vont d'une course très-rapide , et ils n'osent la ralentir de peur de recevoir une des corrections que leur conducteur leur administre fréquemment. Arrivés au but, et déliés, ils se secouent d'abord, puis, tout haletants, se mettent à gratter la neige et s'y creusent une tanière, dans laquelle ils se réfugient pour échapper aux morsures aiguës du vent du nord. Mais si l'Esquimau blesse à mort un ours blanc, un loup ou un renne, alors ils s'élancent hors de leur repaire sur les traces de l'animal qui s'enfuit; ils le rejoignent, le saisissent, l'arrêtent ; et si le chasseur n'accourait, ils le déchireraient et le mettraient en pièces.
L'Esquimau achève la bête, l eventre et en jette les entrailles à ses chiens, qui, hargneux et glapissants, s'arrachent les morceaux de la gueule avec l'avidité des hyènes, et lèchent ensuite le sang. Puis, les chasseurs chargent l'animal sur le traîneau, et les chiens l'amènent jusqu'à la maison.
Les trois fils du Martricr étaient hardis à la chasse et fameux par leurs succès; l'un se nommait Alcyon, l'autre Eéron et le troisième Goéland, tous oiseaux de mer au vol puissant. Il n'arrivait jamais à ces jeunes gens de revenir les mains vides; et quelquefois leur traîneau était chargé de deux ours, ou de trois loups, ou même de quatre élans. Le père, de son côté, était habile 'a tuer à coups de flèche, phoques, baleines, chevaux et veaux marins, et fournissait la famille de conserves pour l'hiver, de graisse, de lard, de cuir et d'huile, tandis que ses fils l'approvisionnaient amplement de pelleteries ; et que les femme.-^, avec leurs trappes, leurs pièges et leurs lacets, prenaient quantité de renards, de fouines, de civettes et d'autres petits animaux qui fournissaient à la fois un régal et des fourrures précieuses. Lorsque tout est couvert
de neige, ces pauvres petites bêtes parcourent quelquefois jusqu'à cent, niillesen quête de quelque noué'riture, et viennent .rôder autour des bourgades et des Esquimaux; les femmes tendent des pièges sur leur passage, et y placent, comme appât, un petit morceau de phoque; l'animal, attiré par l'odeur, se précipite avidement sur celte proie; au premier coup de dent, la détente part, la trappe tombe et la bête reste prise dessous. Les voyageurs retenus par les glaces avec leur vaisseau, tendent aussi des pièges à ces pauvres animaux qui errent misérablement pour chercher quelque chose a manger; et une fois pris, tués et évenlrés, il arrive souvent qu'en fouillant dans leurs intestins, on les trouve ainsi que l'estomac, vides de tout aliment, et contenant seulement un liquide visqueux, ce qui explique que ces bêtes afliimées n'aient littéralement que la peau sur les os.
Que le lecteur juge donc si, dans ces solitudes couvertes do neige et revêtues de glace, le nouvel hôte d'Hermine avait dû être exténué par une longue et mortelle inanition. L'épuisement qu'amène une faim prolongée n'avait pu être vaincu que par la fermeté de son ame^ et par un courage désespéré qui le maintenait debout et le poussait sans cesse à la recherche de quelque nourriture. Il était donc entré dans la première maison de glace qu'il avait eu le bonheur d'apercevoir, et là sa maigreur et sa pâleur avaient terrifié la jeune fille momentanément isolée, à qui il avait semblé un fantôme sorti du tombeau, pour la saisir, l'entraîner et la faire disparaître avec lui comme une ombre. Cependant, ce malheureux assis à la place qu'on lui avait indiquée, et qui d'abord, dans son extrême abattement, n'avait mangé qu'avec lenteur, ayant un peu repris haleine, s'était mis à avaler si vite et si avidement qu'une bouchée n'attendait pas l'autre, qu'il en était devenu très-rouge et tout en nage, et que sa respiration faisait le bruit d'un souiïlot de forge. Hermine leva les yeux, et, le voyant en cet état:
— Etranger, lui dil-clle, lu manges trop à la hâte; tune
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pourras supporter cet effort; il faut que tu boivTS, si lu ne veux suffoquer. Nous buvons de l'huile qui facilite nos digestions, et nous conserve, nous augmente même la chaleur intérieure qui nous empêche de geler sous un froid si rigoureux: mais vous autres blancs, vous voulez boire la glace et la neige fondues à la flamme, et vous ignorez qu'ensuite elles regèlent dans votre estomac et y redeviennent glace et neige. Je vous assure que c'est de l'huile qu'il faut boire; l'huile ne gèle jamais. Je me rappelle que, lorsque j'étais encore enfant, il arriva chez nous en traîneau, un homme blanc, qui avait des épaules d'or sous sa pelisse, et dont les compagnons portaient au cou et f^ux poignets, de petits aerpents également en or.
— Ce devait être, interrompit l'étranger, le capitaine Colllnson, qui parcourut en effet, en 1853, îa Buolie et la terre du roi Guillaume, à la recherche de sir John Franldin.
— Oui, ses compagnons l'appelaient capitaine. Ils étaient bien affamés, car leurs provisions étaient épuisées depuis (.eux jours; aussi mon père, \q Mar trier, leur servit-il un .qi'and repas de renne, de phoque et de canard boréal; et lorsqu'ils eurent beaucoup mangé, mon père voulut leur verser de I huile à boire; mais ils refusèrent et versèrent euxmêmes, dans leurs tasses de cuir, une eau de feu qu'ils burent avec un grand plaisir; je me souviens qu'ils m'en firent goûter ainsi qu'à mon frère et qu'on aurait cru avaler de la flamme. Mon père branlait la tête, et disait : « Gela vous réchauffe pour le moment, mais je vous attends dans une heure d'ici. » Et en effet, une fois cette première bouffée de chaleur pas- .^ée, on les vit pâlir, leurs dénis claquaient, et ils serraient leurs pelisses autour d'eux; tandis que mon père et nous tous. • avec une grande tasse d'huile dans le corps, nous étions vermeils comme le sang du bison.
Ayant ainsi parlé, Hermine prit une grande coquille, et l'ayant remplie d'huile de baleine, la présenta à son hôte; celui-ci, avant de la vider, tira d'une valise attachée sur ses éjjaules, un petit grain de camphre, et ayant bu l'huile d'un
ppui triiil pour surmonter son dégoût, il se liàta de briser entre ses dents ce puissant aromate.
Hermine, le voyant rassasié, alla remplir la lampe de graisse, et suspendit, à la chaîne qui la soutenait, un chaudron renfermant un gros morceau de phoque qu'elle devait servir bouilli à la famille. Puis elle tira d'un baquet une cuisse de cert, et l'ayant battue dans tous les sens avec une espèce de maillet, elle la roula dans la graisse pour la faire rôtir à la flamme lorsqu'il en serait temps ; elle remplit deux écuelles, ou plutôt deux écailles de tortue , d'une sauce formée dégraisse et de sang de chien marin, mélange qui est pour ces peuples l'assaisonnement du rôti. Ensuite, ayant pris tout ce que sa main pouvait contenir de graisse d'oie, et l'ayant bien pétrie, elle s'en frotta le visage qui devint luisant comme le couvercle d'une soupière en porcelaine de la Chine. Il n'y avait, pour s'essuyer ni serviette, ni torchon, ni linge d'aucune espèce ; mais la jeune fille s'arma d'une spatule en os, avec laquelle elle se mit à dégraisser ses doigts et lu paume de ses mains, comme les lutteurs antiques se débarrassaient de la sueur qui les couvrait au moyen de la brosse. C'est là le mode de lavage qu'emploient les Esquimaux ; après quoi, ayant ainsi enlevé la vieille graisse de leur visage et de leurs mains, ils s'enduisent de nouveau avec de la graièse fraîche.
La toilette d'Hermine terminée, elle alla se rasseoir à sa place, les jambes croisées sous elle, reprit son oie, et recommença à la plumer en observant un profond silence. L'étranger regardait tout autour de lui, et n'osait bouger, lorsque, au bout d'un certain temps, la jeune fille s'étant levée tout à coup, se tourna vers son hôte.
— Etranger, lui dit-elle, tu ne saurais rester ici plus longtemps : si mes frères ou mon père reviennent et me trouvent seule avec toi, tu es mort. Mais ne crois pas que Yiluaka soit capable de violer jamais les lois de l'hospitalité ; tu tombais d'inanition, et lu t'es réfucçié dans la maison de
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glace ; Hermine t'a secouru et restauré ; elle a senti sur sa mairî une larme tombée de tes yeux ; elle te sauvera. Lèvetoi et suis-moi.
Le voyageur voulait se jeter à ses pieds pour la supplier de ne pas l'abandonner à la mort sur ces horribles plages glacées ; mais elle, sélant pourvue d'un instrument tranchant qu'elle trouva dans un coin, se courba pour sortir par la porte basse que nous connaissons, et répéta : o Suis-moi. » Le froid était si intense qu'aussitôt dehors, l'étranger pâlit ; mais Hermine rassemblant ses deux mains, et les remplissant de cette poussière de neige que le vent du nord répand sur la superficie des amoncellements, la lui jeta à la figure en lui disant : «Frotte-toi fort. » Pendant ce temps, allant à un monticule de neige, elle commença à le fouiller avec son instrument ; et ayant creusé une tanière dont elle diminua l'ouverture avec des débris de neige, elle courut à la maison, y prit deux grandes peaux, l'une de bœuf musqué, l'autre d'ours blanc, jeta cette dernière sur les épaules de l'étranger, et suspendit l'autre par deux chevilles, devant l'entrée de la caverne artificielle. Au moment où le voyageur allait y pénétrer, elle lui dit :
— Ma mère et ma belle-sœur approchent.
Lui chercha de l'œil, et, ne voyant rien que des glaces, il demanda.
— Où sont-elles ?
— A deux milles à peine, répondit la jeune fille, ne les cntends-tu point parler"?
Et, en effet, on distinguait toutes leurs paroles, comme si elles eussent été à dix pas. L'étranger restait stupéfait de ce prodige, mais Hermine lui dit.
— Qu'y a-t-il d'étonnant? Lorsque nos hommes nous apj.'"llent, nous les entendons de quatre milles.
Et elle disait vrai ; car on lit dans les relations des voyages au pôle de Parry, de Ross et de Bellot, que dans ces régions glacées, la voix retentit à de prodigieuses dislances;
I, OIU!^ nLVNC
(le telle sorte qu'une conversation sur un ton or('inaire entre deux personnes, s'entend distinctement à deux milles, là où ne parviendrait pas dans nos climats le son d'une trompe marine.
1 1. — Lour.s nLANC.
Du détroit de Bellot, une tempête furieuse s'était abattue sur les plages de la Bootie; pendant plusieurs heures, un brouillard impénétrable les avait plongées dans des ténèbres prolondes : Puis, cet ouragan boréal ayant purifié le ciel et la terre, le ciel avait pris l'éclat du diamant ; sur la terre, on voyait briller toutes les aspérités des hauteurs glacées, et voler au soufïle du vent la neige réduite en poussière à sa surface, et les fragments de glace brisés et enlevés par la tourmente aux masses qui remplissent les bas-fonds. Les monticules s'aplanissaient; les vallons aux pentes glissantes se comblaient ; les glaçons s'écroulaient des rochers où ils étaient restés suspendus ; d'autres, formés au-dessus des précipices, se brisaient en tombant, et leur chute avait l'éclat du tonnerre, et retentissait avec un bruit effroyable dans les gorges et les cavernes des montagne'*. La mer aussi a ses convulsions; les grandes vagues de la haute mer se pressant et se chassant incessamment, viennent épuiser leur rage sous la croûte de glace qui entoure le rivage jusqu'à une distance énorme, et coure les anses, les bas-fonds et les criques ; à ces secousses épouvantables, la glace vole en éclats avec un bruit et un retentissement horribles; ses fragments se dressent et retombent comme les vagues elles-mêmes; et ce sont des gémissements, une agitation, un trouble général à croire à la destruction du monde, tant il semble que la terre, ébranlée, secouée, prête à se briser, va s'abîmer et disparaître.