‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 41 sur 56 · XIII. — Lrs ciiASSF.ims ca.naoif.ns · texte numérisé non relu

XIII. — Lrs ciiASSF.ims ca.naoif.ns

La péniiii^ule d'Adélaïde est bornée au nord par le détroit <!c Simpson; ci l'est, par le large bras de iner appelé du nom i\e Barrow ^ et la vaste enibourhure du Grand-Poisson; k I ouest, par la baie de Wilmot ; au Sud, par l'immense continent américain. Elle s'étend du soixante-huitième au soixanteneuvième degré de laiitude; baignée de trois côtés par ces mers glaciales, il y règne un froid extrême, et elle est presque toujours enveloppée de brouillards si épais qu'on souffre cruellement à la traverser. Mais, lorsque Martin y arriva, il >'était élevé un vent d'Ouest qui avait rejeté la bruine dans le golfe de Barrovv, de sorte que l'almoï^plière en était punliée, ut que la glace et la neige brillaient au soleil qui effleurait en tournant la ligne de l'horizon, et dont on pouvait dire avec le poète :« Dans sa langueur il jette négligemment ses rayons, sans craindre que sa chaleur fonde le moins du monde la surface de cette glace et de cette neige. »

Martin se réjouit de les voir si dures, parce que cela lui promettait un chemin commode pour plus d'un mois, et la traversée sûre en traîneau de tout lac qu'il pourrait rencontrer. Ayant aperçu d'un demi-mille de dislance, un rocher élevé qui dominait le fleuve, il le gravit avec dilTicullé ; puis, arrivé à son sommet et se tournant vers le Midi, il braqua ion télescope et se mit à examiner la direction qu'il convenait de suivre ; pensant qu'il ne serait pas prudent d'alTronler avec trois rameurs seulement, le courant du Grand-Poisson que les descriptions de Back lui avaient représenté comme redoutable par ses rochers, ses torrents rapides et ses cataractes, il préféra suivre de loin la rive du fleuve en en remontant le cours, ce qui aurait en outre l'avantage d'é[)argner aux voyageurs les

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détours et les méandres de ces eaux rapricieuses, la çlare encore solide leur permeltanl toujours de traverser le fleuve en traîneau pour abréger le chemin. Ayant pris cette résolution, Martin descendit de son observatoire, et trouva Ilermini? faisant bouillir l'eau, pour le thé, et son frère occupé à couper , trois gros morceaux de l'ours noir tué dans l'île du Roi Guillaume.

Ce repas matinal terminé, on causa quelque temps autour du feu; puis Martin, voyant qu'Hermine semblait pensive, l'interpella gaiement ainsi:

— Voyons, ma bonne fille, te voilà en imagination k b maison du Martrier, n'est-ce pas? Tu te figures le voir bien triste de ton départ; mais il paraît que tu ne songes pas au moyen de le consoler. Pourquoi donc as-tu emporté dans ta petite cage ces deux couples de pigeons?

— Oh! c'est vrai! s'écria lajeunefilleen se frappant le front. Suis-je assez étourdie! Tu as raison. Martin; je pensais à mon père, à ma mère, à mes frères, et je me sentais le cœur inondé de tristesse; mais je ne m'avisais pas de songer aux pigeons comme si je ne les avais pas emportés précisément pour cela! Ecris, je t'en prie, les nouvelles de notre voyagesur ce petit ruban de soie blanche que tu plieras ensuite ; et l'attachant avecun fil sousl'aigle gauche d'un pigeon, tu lâcheras notre messager qui volera près de mon père.

Martin traça deux billets ainsi conçus; « Hermine. — Héron. — Grand- Pui:^son. — Heureux voyaije. — On repart, demain. » Il asiujeilit les deux bandelettes écrites sous l'ailo de doux colombes, afin que si lune s'écartait de sa route aérienne ou devenait la proie de quelque vautour, l'autre eût ehance d'arriver à destination. Cela fait, il lâcha ces oiseaux qtii, après avoir un peu tourné autour de la tente, prirent leur vol vers le Nord, comme s'ils se fussent dirigés par l'aiguille aimantée, et franchirent sans s'arrêter le détroit de Simpson, l'Ile du Roi Guillaume, l'ilot de Dlatty ; puis, volant au-desf os du dernier bras de mer et dépassant le Pôle ma-

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gnétique, ils arrivèrent, à la maison du Murtrier autour de laquelle ils se mirent a voltiger en finissant par se poser sur les blocs de glace brillant dont elle était formée ; là, ils restèrent à roucouler jusqu'à ce que la belle-sœur d Hermine les eût aperçus, en sortant pour quelque soin domestique. Elle retourna remplir ses deux mains de nourriture et les pigeons volèrent dans son sein ; cherchant alors sous leur aile, comme le Français le lui avait enseigné, elle trouva les billets et alla les remettre à ï'AngrkoIc; celui-ci vint en faire la lecture à toute la famille, en sémerveillant de ce nouveau genre de message qui apportait tant de joie.

Pendant les deux jours que nos voyageurs campèrent à l'embouchure du Grand -Pois son, ils tendirent leurs filets et se procurèrent ainsi des brochettes de vanneaux à la chair délicate; ils tuèrent en outre un louveteau et trois renards qui furent d'une grande ressource pour les chiens , aussi le lendemain, lorsque Martin leva le camp, ces animaux, bien nourris et bien reposés, coururent-ils de toutes leurs forces pendant quatorze heures de suite. En peu de jours, on parvint jusqu'au lac Franklin, entièrement glacé, et que l'on traversa en traîneau ; puis, laissant à leur gauche les mille détours du fleuve Bach, les voyageurs allèrent planter leur tente sur la terre de Macdugall^ sous le Cercle polaire, où ils s'arrêtèrent quelque temps pour se reposer après un voyage si long et si pénible.

Le lendemain de leur arrivée dans ce lien, ils étaient rassemblés le matin autour du feu où rôtissaient trois lapins et un blaireau pris au piège et au trébuchet, et dont le parfum excitait leur appétit, lorsqu'ils virent le bord de la tente se soulever, et s'avancer une tête d'homme. A cet aspect inattendu , Martin sort de sa poche son revolver, l'arme et ajuste le curieux, qui lui crie en français :

— Bonjour ! nous sommes des amis !

Martin se lève précipitamment et répond dans la même langue.

214 Ll s CIIASSEUKS CANADIENS.

— Si vous étos des amis, entrez.

L étranger obéit ; il fut suivi de quatre aiilrcs qui tous saluèrent les trois voyageurs avec politesse ; puis le premier entré, qui paraissait le chef, prit la parole :

— Nous sommes, dit-il, des Canadiens appartenant à la Société de la baie à'Hmhon, et nous campons non loin d'ici entre les deux lacs Garry et Pelhj, où nous sommes venus chasser le castor. En apercevant votre tente, nous avons été saisis d'étonnemeut, car nous croyions être les plus avancés vers l'embouchure du Grand-Poisson, et nous ne comprenons pas d'où vous avez pu partir pour avoir atteint déjà cette lande déserte et glacée.

Alors Martin, avec toute la confiance d'un Français, raconta les motifs qui l'avaient porté à quitter 1% Boolie eu emmenant ces deux jeunes Esquimaux, et son projet d'aller avec eux chercher les missionnaires au lac de \ Esclave, pour les faire instruire dans la religion, et introduire ensuite par le Baptême, dans le sein de l'Eglise, objet de leurs désirs ardents. Ce récit lui valut force louanges des chasseurs qu'il invita à déjeuner, et qui acceptèrent de grand cœur, en ajoutant au menu un daim qu'ils avaient tué en route, et qu'ils avaient compté faire rôtir pour leur dîner. La surprise des Canadiens fut extrême en entendant le frère et la sœur parler si bien français; ils s'étonnaient aussi de leur trouver plus d'adresse et des manières plus avenantes qu'on n'en rencontre d'ordinaire chez les sauvages. Martin leur expliqua cemy.^tère, en leur vantant l'intelligence active et^aiguisée dllermine, et l'habileté de Héron qui était devenu assez bon tireur pour le disputer au chasseur de Vincennes le plus adroit et le plu? exercé, si bien qu'on lui devait souventlemeilleur rôti du dîner et du souper. Les félicitations redoublèrent ; et pourleurpremière rencontre avec les blancs, les jeunes Esquimaux durent se trouver satisfaits des compliments dont ils furent l'objet.

Quand le repas fut près de finir, Martin dit en langage Jlus/nle à Hermine de faire bouillir l'eau pour le thé, et

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rliargea Héron d'aller chercher an traîneau la bouteille de rhum qui n'avait pas encore été débouchée, parce quon la réservait précisément pour en régnler des amis d^ns l'occasion. Un des chasseurs, voyant Hermine puiser dans le panier de charbon de terre pour augmenter l'ardeur du feu réduit à l'état de braise, et amener plus vite l'ébullition de l'eau, dit aux voyngeurs :

— Une fois arrivés à notre Résidence du lac Garry, vous pouvez renouveler votre provision de charbon; du reste, k partir d'ici, vous n'aurez pas souvent à en faire usage, car, à peu de distance, commenccMil Ips forêts américaines, et vous ne manquerez plus de combustible.

Un autre, lorsque Héron revint avec la bouteille de rhum, s'écria :

— Comte, qui nous aurait dit ce matin, à la sortie de notre tanière de neige, que nous étions attendus par un si bon déjeuner, suivi de thé et de rhum comme dans la meilleuro maison de Québec ou de Montréal?

Celui que l'on appelait Comte n'avait pas encore trente ans; sa taille était haute et bien prise, sa physionomie mâle et digne, imposante même, et martiale, grâce à une longue barbe, à de grands favoris, à un front large et élevé. Il avait les cheveux et les yeux noirs, le regard très-vif, le nez aqnilin ; ses moustaches étaient épaisses et longues. Toute sa personne respirait la distinction et annonçait un rang élevé. Les quatreCanadiens lui témoignaient de la déférence, et f'un d'eux lui montrait tant de respect et de soumission, qu'on ne [louvait le prendre pour un camarade: ainsi, lorsque ton-; se lurent assis par terre autour du feu de la tente, celui-ci n'y |>rit place à son tour que sur un signe du Comte. Martin, en cnteniant le chasseur donner ce litre 'a son noble compagnon, regarda celui-ci avec un certain embarras, et lui fit modestement ses excuses de ne pouvoir lui rendre les honneurs dus à son rang, lui pauvre voyageur arrivant de lieux sauvages et désolés ; il ajouta que les quilques douceurs dont le Comte

HAIS. DE GL

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le voyait jouir dans son humble tente étaient un don géiiérenx du capitaine Mac Clintock qui. avec d'autres officiers anglais, parcourait les mers byperboréennes à la recherche de sir JuJin Franklin.

Ces paroles inspirèrent an Comte la plus vive ruriositr d'apixendre le résultat de tant d'investigations ; alors, Martin lui raconta brièvement comment, après tant d'années de recherches et d'anxiétés, on avait enûn su le naufrage de** deux vaisseaux YErèbe et la Terreur, brisés par les glaces; In mort naturelle de sir Franklin, et la fin malheureuse des officiers et des matelots qui avaient succombé au froid et à la faim, lesuns sur lesglaces du cap Herschrll, les autres sur les bords du détroit de Simpson et dans l'ilôt de Montréal, à l'embouchure du ffeuve Bock. Il apprit aussi au Comte qu'ayant rencontré le capitaine Mac Clintok en Unotie, près du Pôle Magnétique, où lui Martin habitait la maison de glace du père d'Hermine et de Héron, il l'avait accompagné à son départ. Le gentilhomme écoutait avidement ce récit ; il aurait voulu connaître tous les détails de la mort du grand homme tant cherché, mais le Français lui dit : que le parchemin trouvé dans la pyramide ne portail inscrit d'autre fait que celui de la mort de Franklin arrivée le 11 septembre 1847 ; qu'on n'y expliquait pas à quelle maladie il avait succombé, ni si le cadavre avait élé jeté à la mer, ou enterré au cap Victoria, ou enfin, ce qui est plus probable, conservé dans une caisse de zinc à bord de YErèbe, et perdu par conséquent par le naufrage de ce malheureux vaisseau qui ne périt qu'après la Terreur.

Sur ces entrelciiles, deux chasseurs Canadiens sortirent avec Héron pour se procurer quelque gibier en vue du souper; en leur absence, et tandis qu'Hermine préparait le daim qui devait être mangé au dîner, parti bouilli et parti rôti, le Comte, toujours avec ses compagnons autour du feu, se mit à raconter à Martm les événements advenus en Europe pendant que celui-ci buttait les mers arctiques à la pèche de la

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baleine. II lui apprit surtout, la descente des Français en Italie, la rencontre des Autrichiens, et les batailles sanglantes de Monlebello, de Magenta et de Solferino, où tous les chasseurs de Vincennesse battirent avec tant d'archarnemenl conlre les Bohémiens et les Tyroliens, ajoulantque les premiers avaieût été plus heureux que leurs adversaires, mais non plus braves ni plus habiles, au dire de généraux français qui avaient admiré la valeur de leurs ennemis.

Les yeux de Martin lançaient des flammes à ce récit ; enfin il s'c'cria ;

— Oui, monsieur le Comte, les Allemands sont des braVes soldats, ils résistent héroïquement aux charges, ils tirent la carabine avec une justesse à couper un cheveu en deux ; mais nous antres chasseurs de Vincennes. nous formons l'infanterie légère la plus leste et la plus adroite que l'Europe ait jamais vue faire feu sur les champs de bataille, monter à l'assaut des tranchées, ou voltiger dans les embuscades. A présent, ditesmoi un peu comment vous pouvez savoir, au fond de ce désert, les afTairesd'Italie ?

— Les journaux d'Angleterre et de France arrivent toujours à Québec; de là, on nous les envoie à la baie d'Uiulsûti, et de là encore aux Résidences appelées Forts, où demeure un chef de chasseurs ou d'acheteurs de peauk ; aussi, en arrivant au lac Garrysur les bords duquel nous sommes fixés en ce moment, vous y trouverez les journaux; ils sont anciens: nous en recevons un paquet à la fois, et nous les lisons à notre aise au retour de nos expéditions; mais enfin, nous savons les événements contemporains, aussi bien, si ce n'est aussitôt, que l'habitant des villes.

Alors le gentilhomme se mit à raconter les changements survenus en Italie, le bouleversement des Etats, les trames des constitutionnels et des républicains, le danger de Naples, les fureurs et les menaces dont l'Eglise était l'objet.

— Et Rome? demanda Martm avec anxiété; j'ai bonne espérance à son sujet ; dites, y a-t-il encore uue garuisoa

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française? Les braves de Vlncennes sont-ils ericore à l'ombre (Je la couptile de Saint-Pierre?

— Oui. jusqu'à présent, et jusqu'à présent aussi le tombeau de Saint-Pierre est respecté, et le Pape est resté inébranliible, comme une tour imposante dont le soudle des vents ne peut ébranler le sommet. On écrit de-là bas qu'il se fait à Rome de grandes prières ; que tous les catholiques de l'univers, comme s'ils n'avaient qu'une seule ame, s'unissent aux Romains dans ces prières, et que chacun d'eux s'ingénie à manifester son amour pour le Père des fidèles, et à lui apporter son tribut filial, soit par des écrits, soit par une aide pécuniaire. La jeunesse de France, de Belgique, d'Allemagne, de Pologne, d'Irlande, d'Espagne, de Hongrie et d'Italie accourt s'enrôler sous la bannière de Saint-Pierre ; plus la fureur de Garibaldi et de ses bandes va s augmentant, plus ces preux champions du Christ se pressent autour de sa bannière, pour empêcher ces contempteurs du Christ et de son Vicaire d'accomplir leurs coupables desseins en envahissant le patrimoine de l'Eglise * .

— Oh ! que ne suis-]e en Europe! s'écria Martin. Comment I Garibaldi reparaît sur la scène, lui qui connaît si bien la justesse de ma carabine? Elle a renversé de cheval assez de ses forbans venus d'Amérique, à la porte Saint- Pancrace! Mais j'espère que, s'il lui prenait fantaisie de s'approcher des murs de Rome, les chasseurs de Vincennes se chargeraient de lui broder à jour sableuse écarlate, et de secouer les plumes de coq de son chapeau.

— Quant à cela, dit le Comte, il trouvera à se faire accommoder, car les derniers journaux venus d'Europe annoncent que le général Lamoricière va être mis à la tête

' Ceci était écrit avant l'invasion piémontaise, dont les chefs appellent du nom outrageant de mercenaire, ceMe jeunesse, l'élite de la catholicité. Ceux qui osent la traiter ainsi dans les proclamations, oublient qu'ils ont été véritablement U la solde des nations étrangères!

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de rarmée pontificale, pour conlialtre les relellis armés contre l'Égli«e.

— Vive Dieu ! Lamoricière général en chef des troupes ponliticales! Oh! celui-là saura dégoûter du jeu tous ces bravaches; il s'entend à faire la guerre de partisan '. En Algérie, les Arabes ont passé plus d'un mauvais quart d'iieure quand il nous envoyait par détachements silencieux, les surprendre de derrière les monticules de sable, ou bien en filant le long des haies de figuiers indiens, ou en pénétrant au plus épais des bois. Les trouvaut rassemblés en masse compacte, nous déchargions sur eux nos carabines à coup sûr; et ces pauvres Bédouins, encapuchonnés dans leurs burnous blancs, quittaient la selle et faisaient de rudes culbutes, comme les garibaldiens de la terrasse de la Cereria, que je tirais du palais des quatre vents, et qui s'affaissaient sur la balustrade,

■— Oh ! tu ne m'apprendras pas ce qu'est le généi^al Lamoricière! Moi aussi, j'ai servi spus ses ordres en Afrique, dans la cavalerie légère,et je t'assure qu'il excellait à nous faire manœuvrer, ou à nous lancer à toute bride pour entourer les villages, tandis qu'à la tèie de l'infanterie, il leur donnait l'assaut et prenait le lièvre au gîte ; quant aux fuyards, à peine s'élaient-ils glissés hors de leurs huttes bâties en forme de fours, que nous tombions sur eux, les balafrant à grands coups de sabre, et leur mettant souvent la peau du cou sur le dos.

— Là! s'écria Martin, j'étais bien sûr que vous étiez français, parce que vous avez l'accent de Paris et non celui du Canada. Ainsi donc, nous avons fait ensemble les campagnes d'Alger, d'Oran et de Constantine. Qui aurait jamais deviné cela?

En ce moment, on entendit le son d'un cor de chasse, et

' Le général do Lumoricif>re a toujours dit à Rome qu'il s'engageait à défendre les Marches, l'Omhrie et le Patrimoine de Saint-Pierre contre les bandes de révoltés et de volontaires, mais (\\j\\ ne pourrait résister à une armée régulière qui viendrait écraser sa petite troupe.

"260 t.K? CHASSEURS canadiens.

l'on vit arriver les trois chasseurs portant une chèvre blanche, une couple de dindons sauvages et quatre faisans. Les connpagnons restés sous la tente, s'écrièrent :

— Bravo, bravo! voilà le sou])er d'aujourd'hui et le déjeuner de demain ; vive la carabine!

— El vive! reprit Martin, vive rhabilcté de notre cuisinière! Vous verrez quel régal elle va nous apprêter à la mode de son pays. Hermine, faites-nous cuire à l'étoufFée les dindons, et les faisans avec une sauce de graisse de phoque; personne n'en laissera sa part.

Hermine, devant le feu ardent où rôtissait ie quartier de daim,étaitdevenue fort rouge, mais rns'enteudani louer ainsi, son visage se colora d'une teinte encore plus vive; elle baissa les yeux et dit avec un petit sourire modeste :

— Messieurs, le dîner attend votre bon plaisir.

— Eli! mais reprit le Comte, puisque vous avez un pot au feu, nous mangerions yolonliers de la soupe. Adolphe, va chercher à notre traîneau huit morceaux de biscuit ; tu en casseras quatre que tu jetteras dans le bouillon, en y ajoutant une poignée de sel pour donner du goût.

Le repas fut très-gai; les Canadiens y ajoutèrent encore d'autres accessoires, et voulurent le terminer par un pot de confiture de groseilles, et un punch très-fort qui en fut le couronnement. Le froid était cuisant, et, dans l'après-midi, la neige commença à tomber par énormes flocons semblables aux touffes de poil, éclatantes de blancheur, de la petite chèvre sauvage tuée dans la matinée. Que faire? On se tint tranquille auprès du feu, à se raconter réciproquement ses aventures, tout en plumant les faisans et les deux beaux dindons, à la crête rouge comme du corail.

Martin, s'adressant au gentilhomme, lui dit :

— Monsieur le Comte, je vous avais jugé français sur ce que vous parlez tout à fait en parisien, tandis que les Canadiens emploient encore le vieux langage du temps de Louis 7vlV, si bien qu'à les entendre, on croit lire du Molière,

LES CllAS.^EUIlS r.ANAIHK.NS. 251

OU les guerres de la Ligue. Puisque je ne me suis pas trompé en ce qui vous concerne, vous pouvez juger si je suis dévoré de la curiosité de savoir quelles vicissitudes vous ont enlevé aux raffinements de la vie de Paris, et vous ont amené à parcourir cette solitude, habitée seulement par les ours et les loups, pour y mener la dure existence des chasseurs de castors et de cerfs rangifères. Votre affabilité excusera mon hardiesse, et vous ne vous offenserez pas de mes questions.

— Nullement, répondit le comte, et rien de ce que je pourrai vous dire ne me compromettra auprès de mes compagnons, dont l'un est mon serviteur, et les autres des obligés de mon père, tous gens loyaux et dévoués que leur attachement pour moi a conduits à me suivre à travers ces landes inhospitalières, qui donneraient leur sang et leur vie pour ma défense, et qui vont à tour de rôle porter mes lettres à Montréal et chercher les réponses. Apprends donc que je descends d'une race antique et noble, et que plusieurs de mes ancêtres furent maréchaux de France sous le règne des maisons de Valois et de Bourbon. A la chute de Charles, mon père embrassa le parti de Louis-Philippe d'Orléans, et devint irès-puissant à sa cour. Dans la révolution imprévue de 1848, il courut le danger d'être massacré par la populace furieuse, et ne put qu'à grand'peine se réfugier dans la pauvre maison d'un ouvrier habitant le bourg de Saint-Denis; j'étais précisément en congé à cette époque, et je me trouvais dans l'un de nos châteaux de Vendée; mon père, voyant le désordre général, et la populace des barricades de Pans menacer de bouleverser la France, mit ordre à ses affaires, rassembla tout ce qu'il put d'argent, et se résolut à traverser l'Atlantique pour aller mener une vie tranquille au Canada, où il possédait, du chef de sa mère, de vastes domaines sur ivè bords du fleuve Saint-Laurent et dans le Labrador. Je lo lejoignis à Bordeaux, et là nous nous embarquâmes pour iJontréal.

» Nous étions établis dans cette ville, lorsqu'y arriva, sous

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Je coup d'une affreuse misère, une de ces anciennes fannilles restées fidèles au parti d'Henri V, et que nous appelons légitimistes ; elle avait traversé l'Océan pour fuir les agitations de Paris ; comme le vaisseau qui la portait venait de dépasser le banc de Terre-Neuve, il survint une tempête à laquelle le bâiiment ne put résister ; jeté sur des récifs, il s'y brisa, et les passagers eurent peine à se sauver ainsi que l'équipage, dans les canots ; argent, vêtements , biens do toute nature, tout fut perdu ;le Baron de*** arriva a Montréal sans autres habits que ceux qui le couvraient, et il n'atteignit cette ville que par le secours de la charité. Il était accompagné d'une fille de seize ans, dont le visage était d'une grande beauté, bien moins remarquable pourtant que celle de son ame ; elle avait été élevée à Paris par les religieuses du Sacré-Cœur, et elle surpassait toutes ses compagnes, nonseulement dans la connaissance de la littérature, des langues étrangères et des travaux d'aiguilles qui conviennent aune demoiselle, même d'une grande noblesse, mais plus encore par sa piété, sa modestie, et son amour si tendre pour la Mère de Dieu que ses maîtresses l'avaient admise dans la congrt-gation des Enfants de Marie.

» Pendant la traversée elle portait suspendue en évidence sur sa poitrine, une médaille d'or à l'image de sa protectrice bien-aimée ; et dans les premiers temps de son arrivée au Canada, elle se glorifiait de cet insigne céleste qui était pour elle comme la livrée de la Madone. Son père avait pris gîte dans une maisonnette assez voisine de notre demeure ; le mien vint à savoir l'histoire du naufrage; il apprit aussi que ces nobles émigrés, quelque misérable que fût l'existence à laquelle ils s'étaient réduits, ne pouvaient plus subsister que très-peu de jours sur ce qui leur restait du prix d'un camée que le Baron avait ôté de son doigt pour s'en défaire, de sorte que la pieuse demoiselle était sur le point de vendre sa chère médaille de la Vierge immaculée; le cœur de mon père s'émut profondément et il résolut d'aller secourir celle famille intéressante.

Lrs ClUS'îF.URS CANADIENS. 253

» Mon père fut frappé d'un spectacle louchant à son entrée chez le pauvre gentilhomme qui habitait une petite chambre au rez-de-chaussée ; celui-ci était entouré, d'un côté, de son fils, jeune garçon de quatorze ans; de l'autre, de sa fille qui, agenouillée, tenait à la main sa médaille qu'elle avait ôtée de son cou ; avant de la remettre au fidèle serviteur qui devait l'emporter pour la vendre, elle la regardait longuement, la baisait et la serrait sur son cœur avec une tendresse et une désohuion inexprimables. Son père la contemplait en silence, son frère pleurait ; la Jeune fille, pâle, oppressée, disait dans sa douleur : « Ah I Mère chérie, qui, m'as toujours gardée, protégée, consolée, comment pourraije me séparer de loi ? Mais que la volonté de Dieu soit faite 1 Obtiens pour c^lui qui te portera sur son sein, ô Reine de mon cœur, toutes les grâces que m'a values ton inépuisable bonté. » Puis, se tournant vers l'émigré : « Mon père, lui dit-elle, embrassons-la une fois encore, et bénissez-moi avec elle. » Le gentilhomme levait en effet la main pour donner à sa fille la bénédiction demandée, lorsque mon père entra.

» Le Baron eut un moment d'embarras à la vue de cet étranger ; mais ses habitudes de politesse le lui firent accueillir avec courtoisie , alors mon père lui dit qu'étant français comme lui, et ayant appris son malheureux naufrage, il était venu lui apporter des consolations et lui offrir son amitié en lui demandant la sienne , et il ajouta aussitôt, sans plus de préparations, que, pour premier gage de cette amitié qu'il sollicitait, il suppliait le Baron de vouloir bien accepter le prêt d'une centaine de napoléons.

» A ces mots, la jeune fille s'élança d'un bond sur les mains de son père et lui reprit la médaille qu'elle baisa et rebaisa ; puis elle cria au serviteur. « Claude, retire-toi, elle est encore à moi. «Et se tournant vers mon père avec une vivacité pleine de grâ?e : « Monsieur, lui dit-elle, c'est à vous que je dois de conserver l'image de ma Mère bien-aimée. je ne la prierai et ne l'embrasserai plus à l'avenir sans lui parler

MAIS. DEGL.

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de vous. Que Dieu vous récompense, et vous ronde b joie que vous me donnez aujourd'hui ! » Le visage couvert d'une honorable rougeur, le Baron remercia mon père de son assistance, et lui raconta comment sa fille, pressée par les besoins de la famille, était prête à vendre cette médaille dont elle avait été jusque-là inséparable, lui expliquant ainsi le bonheur et la reconnaissance qui débordaient de ce jeune cœur. Mon père voulut laisser ses obligés à leurs douces émotions ; il leur serra la main à tous les trois, et se retira. Il avait, en face de son hôlel, une jolie maisonnette élégamment meublée qu'il louait d'ordinaire à des marchands européens ; le soir, après souper, m'ayant raconté sa visite au Baron, et la misère où celui-ci avait été plongé par son naufrage, il me confia que l'idée lui était venue d'offrir au gentilhomme celte demeure commode, et je le pressai vivement d'exécuter ce projet. Alors, il s'occupa de faire porter, dans la future habitation des émigrés, des provisions, des vêtements, du linge d'une extrême finesse, tous les objets, en un mot, qu'il crut pouvoir être utiles ou agréables à ses hôtes; et ayant ainsi pourvu à leurs besoins et à leurs jouissances d'intérieur, il fit consentir le Baron à s'installer dans cette maison préparée pour lui.

« La jeune Virginie, ainsi que je vous l'ai dit, joignait à la plus touchante piété, une excellente éducation : elle jouait agréablement du piano, chantait avec goût, peignait à merveille ; elle était, en même temps, fort instruite en géographie, en histoire, et fai.*ait son étude favorite de la botanique et de l'ornithologie, et, dans les ouvrages de femme et lef soins du ménage, personne ne lui était supérieur. Nous passions, mon père et moi, toutes nos soirées avec le Baron, ses enfants et un ou deux amis respectables habitant la ville ; Virginie jouait du piano ou chantait ; je l'accompagnais sur la flûte, et nous prolongions ainsi les veillées. La modestie, la réserve, la sagesse, la douceur et le bon sens de celte jeune peréonne m'avaient ravi et me tenaient sous le charme ;

LES CllVSSI uns CANADIENS. 235

n'ayant jamais eu de secret pour mon père, je lui ouvris mon cœur et lui demandai conseil. Il approuva rct amour, et me promit de servir mes intérêts auprès du Baron. Il s'était aperçu, à plusieurs indices, que Virginie avait pour moi une réelle affection, et l'assurance qu'il m'en donna me rendit te plus heureux jeune homme de Montréal.

«Sur ces entrefaites un Anglais, des plus riches et des plus puissants parmi la riche et puissante aristocratie britannique, et possesseur de vastes domaines dans le Canada, vint s'établir à Montréal, et y tenir un état presque royal. Il n'avait guère plus de vingt-huit ans ; il passait tous les jours à cheval dans la rue que nous habitions, et ayant une fois, par hasard, aperçu Virginie qui la traversait avec son frère, il devint follement épris d'elle. Il se mil alors, suivant l'usage des jeunes gens, à passer à tout propos sous ses fenêtres, tantôt à cheval, tantôt en voilure ou 'a pied ; elle ne pouvait sortir avec son père ou son frère sans qu'il la suivît ; enfin, il l'assiégeait de telle sorte qu'elle n'avait plus un moment de tranquillité. Je m'étais aperçu de cet amour dès son origine, et comme on craint tout lorsqu'on aime, il me causait ua grand souci. Cependant je me taisais et je dissimulais ; mais l'Anglais fît tant par ses amis, qu'il réussit à se faire présenter chez le Baron. Virginie, dans sa candeur, me racontait les incidents de chaque jour, et les conversations que Lord*** avait avec son père ; mais un soir, je la trouvai pâle et d'une tristesse mortelle ; saisissant le moment où mon père causait avec le sien, je lui demandai la cause de l'état où je la voyais.

» Elle rougit, et les larmes lui vinrent aux yeux ; comme elle gardait !e silence, j'insistai, et elle me dit ingénument que Lord*** avait entrepris de prouver à son père que je ne pouvais être un époux digne de sa fille, puisqu'il était légilimiale et que mon père et moi étions orléanistes; qu'allant plus loin encore, il avait prétendu que ce mariage serait non-seulemeni malheureux, mais encore peu honorable pour le Baron.

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» — Mon père, ajouta Virginie, a répondu avec noblesse et en se tenant dans les généralités; mais ces discours m'ont afHigée jusqu'au fond du cœur. »

» Je la consolai de mon mieux ; et la soirée finie, je rentrai chez moi dévoré de ressentiment et de jalousie.

» Le matin venu, j'écrivis à Lord*** qu'il avait souillé mon honneur d'une tache qui ne pouvait se laver que dans le sang ; et je l'invitai à se rendre au coucher du soleil sous les peupliers qui bordent le fleuve pour s'y battre avec moi à l'épée ou au pistolet. Il choisit ce dernier, et le soir venu, nous nous rencontrâmes avec nos témoins, au lieu du rendez-vous. Lord*** tira le premier, et me manqua ; je l'atteignis et lui cassai la rotule. Son rang, ses richesses, ses hautes relations et la puissance de sa famille m'exposèrent à une si cruelle persécution que j6 dûs m'éloigner de Montréal. L'Anglais n'avait pas seulement le genou brisé, mais encore deux nerfs coupés, ce qui le condamna à rester boiteux. Jugez de la colère du gouverneur du Canada, des angoisses de mon père et de la douleur de Virginie ; elle faillit en mourir.

»Je me lançai en désespéré sur les plages de la baie à'Hudson ; je m'enfonçai dans ces landes désolées avec mes quatre compagnons pour y mener la vie de chasseur. Depuis trois ans, mon père essaie de tous les moyens pour obtenir ma grâce de Londres, mais il a, jusqu'à présent, peu d'espoir de succès. Cependant Virginie me console par ses lettres, prie pour moi, et s'ofTre à m'épouser pour venir vivre avec moi, dans ce désert de glace, partager mes peines, mes tristesses, mes privations, et adoucir mon malheur par sa présence. Généreuse enfant! elle ne connaît pas toute la désolation de cet exil ; elle ignore que mes souffrances seraient doublées si je voyais languir cet ange à mes côtés I »

Martin qui n'avait pas cessé d'écouter avec attention, levant alors les yeux, vit Hermine pleurer d'attendrissement à ce triste récit.

LA VIEUGE DACOTIIC.

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