XIV. LA VIERGE OACOTHE
Le soleil commençait h se montrer un peu plus au-dessus de l'horizon; il s'élevait de degré en degré sur l'écliplique à mesure que nos voyageurs avançaient vers le Midi; ses rayons devenaient moins obliques, et par conséquent plu? chauds et I lus éclatants. Ce long voyage sur d'immenses plaines de neige avait presque aveuglé nos amis; leurs yeux étaient brûlants et injectés de sang, leurs paupières gonflées, leur vue très-aifaiblie; les lunettes à neige ne suffisant plus, il fallut y ajouter un autre voile brun, afin de mieux Intercepter l'éclat de cette blancheur immaculée.
Ils reçurent un excellent accueil au fort du lac Garry, et refirent en ce lieu provision de charbon, àti pemmican et d'un peu de biscuit, mais surtout d'une eau dont la vertu apaise la cuisson des yeux lorsqu'on en fait de fréquentes lotions. Quant aux pastilles acidulées, elles leur étaient inutiles, grâce à la Providence qui ne les avait point abandonnés, et leur avait permis de faire une chasse assez abondante pour se nourrir presque toujours de viande fraîche. Il fallut s'arrêter un certain temps au lac Garry, à cause de la lassitude des chiens et aussi pour guérir la patte de l'un deux, blessé par la rencontre d'un corps dur et pointu qui avait pénétré dans sa chair et lui avait fait venir un abcès. Martin lui-mênje était brisé ; tous ses os étaient endoloris; et le vent du Nord avait si bien brûlé la peau de son visage, qu'elle tombait en écailles et en farine, laissant aux parties ainsi dénudées, une cuisson aiguë. Héron avait un pied malade, et ses yeux ne lui laissaient aucun repos. Hermine seule était fraîche et en bon état, à ce pomt que les Canadiens du fort, sachant ce que c'est qu'un
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4el voynge sur la glace, ne pouvaient revenir de lenr étonnemenl en voyant une jejne filie assez courageuse et assez robuste pour supporter si gaillardement une pareille épreuve. Le lac était plus qu'aux deux tiers dégelé, et ses bords se ^"ouvraient d'écureuils, de chevreaux et de faons accourus jiour se désaltérer; au-dessus de tous les endroits où l'eau éiait redevenue liquide, volaient des nuées de hérons, de plongeons, de bécaras ou phénicopterès, de canards, de grèbes, et aulrcs oiseaux aquatiques. Aussi Hermine était-elle sans cesse occupée à tendre des pièges ou à tirer des coups de carabine, arme qu'elle maniait avec un poignet de fer, et dirigeait avec un œil de lynx.
Mais elle éprouva une véritable stupéfaction b la vue d'un Lois de ces genévriers que les savants appellent genévriers de ( Ilimalnija, parce que c'est la dernière végétation que l'on trouve au milieu des glaces de ces hautes montagnes. Il en est de même à l'extrémité septentrionale du continent américain ; ce furent donc les premiers arbres que rencontra Hermine. Ils s'élèvent à la hauteur de deux hommes; leur feuillage est d'un vert olive ; leurs rameaux ont une direction presque horizontale, mais le branchage est tortu, noueux, entremêlé ; les feuilles bien découpées sont réunies en toufTes épaisses ; chacun de ces petits arbres semble plutôt un énorme buisson tout hérissé. Hermine, n'ayant jamais vu aucune espèce de bois, contemplait celui-ci, et prenait cette végétalion pour les cheveux de la terre qu'elle n'était pas éloignée de personnifier et de croire vivante. Enfin elle se décida à pénétrer dans le fourré ; ce fut d'abord bien timidement , puis elle devint plus hardie, et remarquant que les cannesavaient déposé leurs œufs dans les broussailles au pied des genévriers, elle se mit à les recueillir dans le pan de sa robe et a les porter à Martin, qui lui avait enseigné 'a en foire des omelettes à la chartreuse, les meilleures du monde. Et non-seulement elle fil usage de ces œufs pendant les jours que la petite troupe passa au fort, mais encore elle en emporta plusieurs cen-
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toines clans des barils de graisses ou des boîtes pleines do mousse, et ce fut une précieuse ressource pendant le voyage, toutes les fois que l'on manqua de gibier.
En quittant la station de Garry, où ils avaient été traités avec tant de courtoisie, nos amis s'acheminèrent vers le lac Pelli/. en même temps qu'une bande de chasseurs, montés comme eux sur un traîneau, et qui les accompagnèrent fort loin, avant de prendre une autre direction, en quête des élans et des rennes qui émigraient déjà vers les régions polaires. Le voyage devenait horriblement difficile : la glace n'avait plus beaucoup de solidité; la neige commençait à se fondre sous l'influence d'un air plus doux, de sorte qu'on ne tenait plus pied et qu'il fallait se servir des raquettes, et le plus souvent des bottes à la façon des Esquimaux pour n'être point trempés. Les chiens enfonçaient quelquefois dans des fondrières, d'où ils avaient grand'peine à retirer le traîneau.
Sur le lac Pelly, Hermine montra autant de courage que de charité : une jeune fille indienne voguait sur une pirogue au milieu du lac où elle était allée pêcher, et se dirigeait vers le rivage, lorsqu'un furieux coup de vent venant du Sud-Ouest, poussa contre l'embarcation un glaçon qui la fit chavirer, se remplir et s'enfoncer; la jeune fille tomba dans le lac; elle était enveloppée d'une grande peau d'ours blanc qui lui servait de manteau; et, ne pouvant par conséquent faire usage de ses bras, elle serait allée au fond de l'eau. Hermine qui était venue tendre des filets sur le bord encore glacé du lac pour y prendre des oies, voyant cet accident, ôta précipitamment sa pelisse et se jeta dans le lac : elle nageait comme une loutre ; arrivée à l'endroit où la pirogue avait été submergée, elle plongea, saisit l'Indienne par les cheveux, revint avec elle à la surface, et, là soutenant d'une main, nageant de I autre, elle regagna le rivage. La jeune fille était sans connaissance; Hermine la chargea sur ses épaules et la porta à Martin ; celui-ci la rappela à la vie au moyen de linges chauds et de frictions, et bientôt elle fut rendue à sa nière.
LA VIEUGE D^COrilE.
Un aulre jour que la tente était dressée non loin de la rivière de Bullen qui se jette dans le fleuve du Grand-Poisson, Hermine donna une autre preuve de la bonté de son cœur et de la compassion pour les misères humaines, qui la rendait si remarquable malgré sa rusticité. Héron et Martin battaient le pays à la recherche d'un daim ou d'un buffle ; la jeune fille, restée seule, après avoir terminé sa besogne du malin, sortit pour aller tendre des lacs dans un petit vallon qu'elle connaissait, afin d'y prendre quelque faisan ou quelque coq de montagne. A son retour, elle aperçut un groupe de peaux de loups s'agitant sur la neige a demi-fondue. D'abord elle s'effraya et portait déjà la main à son revolver, lorsqu'elle vit se dresser une de ces peaux, et reconnut qu'elle recouvrait une femme réduite à l'état de squelette, suivie de quatre petits êtres aussi décharnés qu'elle , et pouvant à peine se soutenir. La jeune sauvage s'avança vivement, et que trouva-t-elle? Une pauvre Indienne et ses quatre enfants, demi-morts d'inanition ; ils s'étaient jetés sur les débris en putréfaction d'un bison dévoré par les loups l'automne précédent, et dont la fonte des neiges venait de laisser la carcasse à découvert. Ces misérables créatures, privées depuis plus de trois jours de toute espèce de nourriture, rongeaient ces os comme l'auraient pu faire des chiens, pour y trouver le peu de chair pourrie qui y restait encore; un des enfants s'était emparé d'une patte, et mordait à belles dents les nerfs du jarret. Ces petits malheureux étaient pâles, d'une maigreur affreuse . leurs lèvres amincies se collaient sur les gencives : la mère, de haute taille et fortement bâtie, paraissait un grand faisceau d'os enfermés dans un sac de peau flottante. C'était une chose horrible que de voir ces pauvres êtres décharnés, revêtus de ces vieilles dépouilles de loups.
Hermine se sentit émue de piiié jusqu'au fond de l'ame; ne pouvant se faire comprendre autrement que par signes, elle indiqua du doigt la lente, mais l'Indienne ne bougea pas; elle tenait de toutes ses forces une côte du bison et la ron-
LA VICUGK DACOTIIE.