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geaitavec une sorte de rage. Alors la jeune fille, ne sachant que faire, et voulant à tout prix porter secours à ces infortunés, saisit le plus jeune des enfants, âgé d'environ six ans, par le milieu du corps, et le jetant sous son bras, prit le chemin de la tente. La mère, croyant qu'on voulait lui enlever son fils, jeta un cri aigu; ses autres enfants l'imitèrent, et coururent aptes Hermine pour lui arracher leur frère ; mais la robuste jeune fille, déployant toute son agilité, fut bientôt arrivée à la tente où l'Indienne la suivit de près, et, se jetant à genoux devant elle, la supplia à grands cris de lui rendre son fils.
Hermine, sans lâcher l'enfant, prit un gros morceau de phoque mariné, et le donna à la mère. Il arriva alors ce qui arrive toujours avec les afTamés : les enfants voyant cette proie entre les mains de leur mère, se jetèrent dessus comme des lionceaux, et sans attendre qu'elle leur fût partagée, la déchirèrent de leurs ongles et de leurs dents Mais Hermine intervenant, les fit asseoir à terre sur une fourrure, et distribua les parts qui furent aussitôt dévorées. La mère ne se possédait pas de joie en voyant ses fils rougir par l'efTet de cette nourriture avalée avec tant de hâte; la bouche pleine, elle aussi, elle poussait des cris inarticulés pour exprimer la reconnaissance qui débordait de son cœur maternel ; l'éclat de ses yeux, l'expression de toute sa physionomie s'associaient à ces démonstrations La jeune fille pleurait d'attendrissement, tout en offrant à ses protégés de bons morceaux de cerf et de daim conservés, qu'ils dévoraient avec l'avidité particulière aux Indiens après plusieurs jours déjeune.
Hermine ne se contenta point de ce secours momentané ; elle prit un des sacs a pemmican devenu vide, y fit entrer une bonne provision de chair de bison, de renne, de phoque et d'esturgeon, et le donna, ainsi rempli, à la mère, afin qu'elle et ses enfants ne succombassent pas à la faim dans le irajet qu'ils avaient encore à faire avant d'arriver au fort Garry.
LA VIERGE DAtOTlIR.
Sur ces entrefaites, les chasseurs revinrent, chargés de venaison; leur premier mouvement, à la vue du sac donné par la jeune fille à ces infortunés, fut de s'écrier :
— Hermine, que fais-tu ? Nous avons encore un long voyage devant nous ; et si les vivres viennent à nous manquer?..,
— La providence de Dieu ne nous manquera pas, répondit vivement la jeune sauvage. Voyez ces pauvres Indiens épuisés d'inanition ; chaque bouchée qu'ils mangeront dans le désert nous vaudra une prière à Dieu, et Dieu enverra au bout du canon de nos fusils de quoi fournir notre table.
Martin admira la foi et la générosité de cette enfant, et voulut la louer de sa bonne action, mais elle l'interrompit en disant :
— Ehl ne m'avez-vous pas répété bien des fois que le Dieu du ciel ne se laisse jamais vaincre en munificence, et qu'il rend au centuple ce qu'on donne aux malheureux?
Le camp levé, on se dirigea vers la rivière de Warren, qui se jette aussi dans le Grand-Poisson; on marcha deux longues journées sous l'effort incessant d'un ventglacial. Vers le milieu du troisième jour, Héron qui conduisait les chiens, les arrêta tout à coup, et sécria presque en môme temps que sa sœur :
— Martin, oh ! qu'est-ce que celte masse sombre là-bas? Ce n'est ni une montagne, ni un brouillard, ni un gros nuage ; qu'est-ce que cela peut être?
— Presse tes chiens, répondit le Français, avance, et ta verras.
Et l'on arriva en face de celte barrière mystérieuse qui n'était autre qu'une de ces épaisses forêts américaines, formées de cèdres d'une hauteur prodigieuse, chose que les Esquimaux voyaient pour la première fois.
Ils ne connaissaient que les arbustes et les buissons rabougris de la Bootie, dont la tête ne s'élève pas à la moitié de la hauteur d'un homme ; aussi, à la vue de «^s géants forestiers, restèrent-ils abasourdis, stupéfaits, n'osanl pas même lever les
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yeux pour on mesurer du regard les troncs énormes et les cimes majestueuses. Marlin arrêta le traîneau, et leur dit :
— Mes «hers enfanls, nous n'aurons pas besoin aujourd'hui de dresser la tente; voici un toit naturel contre lequel le vent ne peut rien.
Le cèdre ap])artient, comme chacun le sait, a la grande famille des pins et des mélèzes; il s'élève- d'un port majestueux au-dessus de tous les autres arbres, et ilestadmirablementapproprié à la mâture des vaisseaux à laquelle on l'emploie, ainsr^i qu'à l'énorme charpente des toits et des travées, des portiques et des terrasses dans les vastes basiliques, les arsenaux, les gares de chemin de fer, enfin les plus immenses édifices. Le tronc du cèdre est parfaitement droit ; presque à son sommet, commencent ses branches qui s'étendent horizontalement, et, toujours décroissant de longueur, forment une pyramidejusqu'à la cime; les feuilles son! d'un vert sombre, trèsdécoupées, pendant aux rameaux comme des franges, ce qui ajoute beaucoup à l'aspect imposant de ces arbres. On trouve aussi en Amérique des forêts de beaucoup de milles d'étendue, composées de pins énormes que leur (aille démesurée a fait nommer par les botanistes Willinglonia Giganiea, et dont la grosseur et la hauteur sont telles que cinq ou six hommes réunis ne suffisent pas à les embrasser, et qu'ils ressemblent à des tours prodigieuses, terminées en pointe aiguë. Ces mêmes pins se retrouvent en Sibérie, en Norwége, en Lslande ; les flancs de toutes les montagnes septentrionales en sont revêtus, surtout des Alpes germaniques , on en voit aussi, et d'immenses, au sommet des Apennins, comme dans dans les forêts de la Camaldule, et du grand Sasso d Italie.
Nos lecteurs peuvent se représenter l'étonnement des jeunes Esquimaux, à la première vue de ces grands bois .iméricains que la cognée n'a jamais touchés! Les ronces, les épines, le lierre qui s'enlace d'un arbre à l'autre, forment un fourré où il est dilFicile de pénétrer. Il fallut que Marlin, aidé de Héron, pratiquât, à coups de serpe, une ouverture pour le
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traîneau. L'ayant ainsi mis à l'abri, il ramassa les broussailles coupées, les réunit au milieu d'un petit cercle de pierres, et les alluma pour cuire le dîner. Le repas achevé, les voyageurs s'avancèrent un peu dans la forêt, pour en admirer les géants qui la couvrent d'une imposante obscurité. Hermine, qui regardait curieusement de tous les côtés, dit au Français :
— Vois donc ces bisons pendant aux branches I Qui a jamais vu des bisons en l'air? Voilà bien les cornes et les queues, mais où sont les pattes ?
Martin leva les yeux, et vit tout à l'entour, et sur un vaste espace, de nombreuses dépouilles de ces bœufs sauvages, suspendues aux arbres ; ce spectacle était de nature à augmenter l'effroi qu'inspirait ce lieu sombre et silencieux. Alors le Français, se tournant vers Hermine.
— Mon enfant, lui dit-il, ce que tu vois, ce sont des peaux de bisons dans lesquelles les naturels du pays enveloppent leurs morts, qu'ils n'enterrent point à la manière des blancs ; ils recueillent des herbes aromatiques, en remplissent la bouche du défunt, et en couvrent tout son corps de la tête aux pieds ; puis ils l'ensevelissent, en guise de cercueil, dans une de ces peaux qu'ils suspendent aux branches des cèdres par des cordes formées de lianes tressées, et d'une telle solidité qu'elles résistent à la pluie, à la neige, à la gelée, pendant de longues années. Vois combien il y a là de ces dépouilles pendantes ! comme elles se balancent au gré du vent qui agite les rameaux ! comme, au-dessous d'elles, l'espace débarrassé de ronces et d'épines se couvre d'une herbe fine et serrée!
C'était là un véritable cimetière suspendu ; à certains jours de l'année, les Indiens venaient le visiter, y offrir leurs sacrifices barbares, s'y livrer à leurs orgies infernales. Tandis que Martin et Héron taillaient à droite et k gauche pour préparer un passage au traîneau, Hermine repoussait les broussailles ainsi tranchées, de chaque côté de ce passage. En pénétrant de plus en plus dans l'épaisse forêt, ils finirent par
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arriver à une clairière couverte d'une herbe épaisse et d'un vert foncé ; ce lieu semblait propre à la lutte; il était entouré des plus énormes cèdres de la forêt, et traversé par un ruisseau dont les eaux paisibles et limpides s'assombrissaient en reflétant le feuillage sévère de ces géants ; sur chacune de ses vertes rives, on voyait une élévation où reposait l'extrémité de six troncs d'arbres formant un pont, qui reliait les deux parties delà clairière, séparées par le cours d'eau. Le soleil n'atteignait pas une assez grande hauteur dans cette région boréiile pour dominer les cimes élevées des cèdres, et éclairer la terre de ses rayons ; aussi, une ombre impénétrable régnait-elle en ce lieu , et y répandait-elle une tristesse mortelle. ''
A peine les trois voyageurs avaient-ils mis le pied dans cette espèce d'arène, qu'ils furent frapj^és d'un spectacle qui les remplit de frtiyeur ; peu s'en fallut qu'ils ne s'enfuissent tout tremblants. A un intervalle de trois ou quatre arbres les uns des autres, se tenaient debout des guerriers d'aspect formidable; chacun d'eux portait, dans sa longue chevelure, des plumes d aigle et de vautour ; deux grandes cornes de bison se dressaient au-dessus de ses oreilles ; les cheveux noirs et emmêlés retombaient sur la figure, teinte de minium, à l'exception des sourcils, noirs comme les cheveux, et du front jaune. Deux grands cercles de métal pendaient aux oreilles, et les allongeaient jusqu'aux épaules ; deux anneaux étaient passés dans les cartilages du nez ; un troisième traversait la lèvre inférieure; celui-là était chargé de petits grelots et de perles de verre. Le regard était féroce, le visage affreux ; sur le dos, pendaient des chevelures humaines que le vent hérissait ; le cou était entouré d'un collier de dents d'homme, de crocs d'ours et de loup ; la poitrine ornée de griffes d'ours blanc, de queues de loup et de renard ; les flancs entourés d'une ceinture de peau de bouc à longs poils, et tout le corps enveloppé d'une grande peau de bison, avec le museau et les cornes renveiscs sur les épaules. La main
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droite était armée d'une massue, la gauche tenait l'arc et les flèches; et l'attitude générale était si menaçante, qu'on eût dit que ces guerriers voulaient braver le ciel.
Martin, caché derrière le tronc d'un cèdre, s'efforçait de reconnaître dans quel but ils montaient ainsi la garde ; enfin, s'apercevant qu'ils ne faisaient aucun mouvement, il soupçonna que ce devaient être des idoles. Alors, ayant prévenu Héron de donner son revolver à sa sœur, et de se tenir, ainsi que lui-même, prêt à tout événement avec son fusil à deux coups, il encouragea les deux jeunes gens à s'approcher. Arrivés tous les trois auprès de ces formidables champions, ils découvrirent en eux les cadavres de guerriers indiens tués dans un combat, et dont les blessures étaient encore ouvertes et sanglantes. Outre les deux chevelures pendant sur les épaules de chacun d'eux, une lance plantée dans la terre à son côté en supportait un nombre plus ou moins grand, suivant celui des ennemis que le guerrier avait tués el scalpés, c'est-à-dire à qui il avait enlevé la peau de la tête avec tous ses cheveux. Aux pieds des morts, étaient déposés des vivres en grande abondance, du minium et d'autres couleurs, des plumes d'oiseaux, enfin tout ce qui est réputé, par la superstition de ces païens, nécessaire aux défunts pour faire bonne figure au milieu des autres ombres.
Les voyageurs remarquèrent combien le froid conservait intacts les tniils féroces de ces sauvages, et laissait leurs chairs presque fraîches. Ils allaient reprendre le chemin de leur tente, lorsqu'il leur sembla entendre au loin un bruit de tambours et d'autres instruments ; peu d'instants après, ils virent déboucher dans la clairière une troupe de Canadiens armés. Martin les salua en français ; et ils furent enchantés de rencontrer dans cette forêt un homme de leur espèc e. presque un compatriote. Il leur demanda d'où venait ce bruit extraordinaire, et les nouveaux-venus lui répondirent qu'il était produit par une bande d'Indiens qui allait offrir un sacrifice en l'honneur de leurs gueri iers défunts ; ils frappaient.
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sur leurs tambours faits d ecorce d'arbre et de peaux tendues aux deux extrémités ; à ces instruments s'ajoutaient des calebasses pleines de cailloux et fortement agiiées, ce qui suffisait à déchirer les oreilles; mais il y avait en outre des trompettes de cornes de bison percées, dont le son tenait de celui du clairon et de la trompe marine. Les sauvages étaient en route depuis une bonne heure, mais ils marchaient si lentement qu'on n'était pas encore au moment de les voir paraître.
Martin s'informa de l'objet de ce sacndce, et l'un des chasseurs lui ré|iondit :
— A dire le vrai, nous ne connaissons pas les rites de ces naturels superslilieux ; ce que nous savons bien, c'est que cette tribu est la plus cruelle de toutes celles qui habitent entre le lac Pelty et celui de Y Esclave. Un ncz-percé qui nous accompagnait l'autre jour, nous a conté que dans sa dernière guerre avec les Dacothes, elle avait eu le dessous, et laissé beaucoup des siens sur le champ de bataille, ce qui avait causé une alliction générale. Il advint que les Dacothes, en chas-sant le bison, tombèrent dans un embuscade de leurs ennemis; mais ils ne s'en forent pas plutôt aperçus, que, reconnaissant l'impossibilité de faire lête à un nombre trèssupérieur au leur, ils firent tourner bride à leurs chevaux, et prirent la fuite. Par malheur, une de leurs jeunes filles qui n'avait point encore atteint sa quinzième année, sortait en ce moment de la forêt, où elle était allée ramasser du bois; elle fut prise et enlevée.
a La malheureuse enfant, tout en larmes, promit à ses ravisseurs une riche rançon, car elle était fille d'un chef, mais ce fut en vain. Arrivée a la Loge (<iinsi s'appellent les hameaux) elle fut oiïerte en présent au Cacique ou prince de la tribu. Celui-ci la reçut avec toute la bienveillinice imaginable, la rassura, et, montrant sa propre fille, dit qu'ello .serait sa sœur, et que la cai>iive deviendrait reine. En effet, la jeune Dacothe se vit l'objet de toutes sortes de caresses et d'honneurs ; les jeunes filles se disputaient sa présence ; elle
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les accompagnait à la pêche, à la danse, à toutes les fêfes. Au logis, la place d'honneur, le meilleur morceau était pour elle; ses compagnes lui offraient le poisson le plus délicat, le gibier le plus fin ; si bien que la pauvre enfant, ainsi entourée d'égards et d'iiffecliun, se fût trouvée heureuse sans le désir de revoir les siens.
Ses ravisseurs l'avaient habillée à leur manière ; les fourrures les plus moelleuses formaient ses vêtements ; sa chevelure étaitornée de plumes de héron ; d'étroits mocai.'iins chaussaient ses pieds ; une belle peau de chamois tombait de ses épaules. On lui avait appris à jouer avec grâce du tambour de basque; à danser devant les Manitous, c'est-à-dire les idoles de la tribu ; à fumer une pipe en face de ces idoles, en leur envoyant respectueusement à la figure les bouffées de cette fumée odorante. L'enfant, dans son innocence, se plaisait à ces jeux ; elle s'honorait de ces distinctions, rendant bonne grâce pour bonne grâce, politesse pour politesse, gaieté pour gaieté, et ne perdant aucune occcasion de se montrer aimable envers les compagnons de sa vie nouvelle. Avec le cacique, elle était respectueuse ; réservée avec les jeunes gens, tendre avec les femmes, joyeuse avec les jeunes filles. Pauvre petite! son ame pure et loyale ne pouvait concevoir l'ombre d'un soupçon sur la sincérité de tant de bons procédés; mais ces douces apparences couvraient la perfidie la plus atroce qu'il soit possible d'imaginer.
» Après six mois de feintes et de trompeuses flatteries, le Grand Sorcier, ou, comme l'appellent ces sauvages, le Grand Remède^ fit publier partout que sa vaillante tribu allait célébrer une fêle et offrir un sacrifice en l'honneur de la Dacolhe. La jeune fille, confiante et ne se doutant pas des artifices de ces cruels, en était toute joyeuse. Une vieille femme, maigre, ridée, les cheveux en désordre, peinte de rouge et de blanc, les bras et les jambes nus, vêtue jusqu'aux genoux d'une courte tunique de peau de daim, courait comme une mégère, de cabaiîo en cabane, en criant : « La Dacothc est consacrée au
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seigneur de la Vie ; il l'arcepte gracieusement. Que chacun se réjouisse et se prépare à la fête ! » On lui répondait par des cris et des hurlements dignes de loups plutôt que d'hommes. Les jeunes filles, s'armant de haches de silex, emmenèrent au milieu d'elles la belle prisonnière, la conduisirent dans la forêt, et, lui remettant aussi une hache, lui firent couper deux jeunes arbres, dont elles affilèrent la pointe pour les transformer en pieux destinés à être enfoncés dans la terre.
» La pauvre innocente ignore que ce jour doit éclairer son supplice; elle va certainement être sacrifiée, et avec la plus grande cruauté , en l'honneur du Mardtou qu'adorent les guerriers et le sorcier. En apprenant du nez-percé l'affreux projet de ces monstres, nous avons changé notre direction, et nous sommes venus ici pour tenter tous les moyens de sauver cette infortunée. Si les sauvages sont en petit nombre, quoiqu'ils soient bien armés, nous comptons, à huit que nous voilà, les vaincre et les disperser à l'aide de nos fusils ; si vous voulez vous joindre à nous avec vos carabines à deux coups, nous serons dix, et nous aurons douze coups à tirer avant de recharger.»
— Je compte pour six, s'écria Hermine en français, puisque j'ai un revolver à six canons.
Les Canadiens louèrent la jeune sauvage de sa généreuse hardiesse; puis ils reprirent :
— Si cependant les Indiens sont en force, et que la prudence ne nous permette pas de les attaquer, il nous restera la ressource de leur oiTrir une belle rançon. Si enfin, ils persistent à vouloir sacrifier la malheureuse enfant, nous les menacerons d'exciter à la plus atroce venj^eance la tribu entière des Dacothes, tribu vaillante et redoutable, qui les exterminerait jusqu au dernier
Tandis que les Canadiens achevaient de raconter à Martin h triste histoire de la jeune captive, on vit déboucher, dans la verte clairière, quatre cavaliers d'avant-garde qui paraissaient les satellites de la mort, tant leur aspect étail effroya-
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[lie : leur visage, leur poitrine et leurs bras étaient p;^intsen noir, avec des bandes rouges, et leurs sourcils étaient blancs. Derrière eux venaient les musiciens peints en jaune; puis un corps de soixante guerriers, les cheveux hérissés et couverts d'une poudre blanche, entremêlés de plumes d'aigle, et surmontés de deux grandes cornes de bison d'où pendaient Jusqu'aux pieds de longues queues de cheval. La figure de ces guerriers était plâtrée de minium; leurs sourcils étaient noirs et leurs yeux entourés d'un cercle jaune, qui les rendait affreux à voir; sur leurs épaules pendait une épaisse peau de bison ; ils tenaient d'une main la massue, de l'autre l'arc et les flèches. On eût dit soixante démons sortis de l'enfer.
Cette troupe était suivie de celle des jeunes filles vêtues de leurs habits de fête; quatre d'entre elles jouaient des castagnettes ; douze autres, les bras entrelacés, formaient une ronde autour de l'infortunée qui, dans son ignorance du sort qui lui était réservé, croyait à une solennité dont elle était Ihéroïne, et qui devait précéder le moment où on la rendrait à ses parents, suivant la promesse mensongère que lui en avaient faite les chefs. Elle était parée avec tout l'éclat que comportait le costume sauvage : ses compagnes avaient soigneusement tressé sa chevelure, sur laquelle ondoyaient de çnagnifiques p!um«6 de cygne et de héron, entremêlées de petites coquilles dont la blancheur aux teintes d'opale ressortait sur le noir des cheveux ; des colliers en perles de verre de différentes couleurs ornaient sa poitrine; des bracelets éclatants entouraient ses poignets; des girandoles, rouges comme le rubis, pendaient à ses oreilles ; elle était chaussée d'élégants mocassins que le pinceau avait embellis, et vêtue d'une tunique en peau de daim-mouchetée de noir, de fauve et de blanc.
Le Sorcier sacrificaleur fermait la marche avec les chefs de la tribu il était couvert de noir de fumée ; ses lèvres et le tour de ses yeux étaient teints en couleur de feu; deux énormes cornes se dressaient sur sa tête; ses cheveux flot-
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laient en désordre et étaient saupoudrés d'une poussière jaune, quatre grifTes d'ours lui pendaient sur la poitrine, et des queues de renard sur le dos. Ses jambes étaient cachées par des bottes en peau de buffle, le poil en dehors ; il traînait à ses talons deux grandes queues de loup. II ressemblait au roi des démons sortant de celle forêt obscure. Il n'eut pas plutôt paru dans la cidirière que les danseuses, qui avaient amené la Dacolhe, quittèrent brusquement celle-ci, et disparurei)t en un clin d'œil au milieu des arbres.
Cependant les Canadiens et le Français, voyant celte troupe de guerriers, comprirent qu'il était impossible de les combattre avec quelque chance de succès. Alors l'un des chasseurs qui savait la langue du pays, s'avançant vers le magicien et les dix chefs dont il était accompagné, leur offrit en échange de la victime, une bonne provision de tabac, une hache d'acier pour chacun d'eux, des perles de verre et des petits miroirs pour les femmes, et de plus, pour le sorcier, un manteau rouge.
— Gjrde tes présents, répondit ce cruel. Les Dacothcs nous ont tué tous ces guorriers que tu vois là debout au pied des arbres, attendant d'être vengés; le sang de cette jeune fille est bien peu de chose pour leur soif; je dois lui percer le cœur, le lui arracher de la poitrine, et y mordre le premier. Chef des blancs, nous le respectons ; mais n'empêche pas notre sacrifice au seigneur de la Vie.
— Il sera pour vous l'auteur de la mort, s'écria le Canadien avec force. Je vois déjà les Dacoibes tombant sur vous, et vous égorgeant autant de guerriers que leur vierge sacritiée avait de dents et de cheveux.
En parlant ainsi, le chasseur se replia sur les siens, et leur annonça la résolution impitoyable des sauvages. Au même moment, le sorcier arrachait à la jeune fille tous ses ornements, en le? jetant à terre avec des imprécations terribles. La malheureuse Dacothe s'aperçut alors de l'exécrable imposture de ses ennemis ; levant vers eux les mains, elle les sup-
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plia d'avoir pitié de sa jeunesse et de son innocence ; mais le sorcier, la saisissant par les cheveux, la traîna vers le bûcher que les guerriers avaient préparé entre deux cèdres.
Hermine, voyant cette infortunée implorer tous ses bourreaux les uns après les autres, ne put se contenir davantage; emportée par la piiié, elle se précipita au milieu de cette foule redoutable, courut à la jeuno fille, et, la tenant embrassée, conjura, dans son langage huskite, les sacrificateurs de lui accorder sa grâce. A ce spectacle, les guerriers, poussant un cri. féroce, bondissaient déjà leurs massues, lorsque Martin s'élançant vers Hermine, la saisit par le bras et la ramena à sa place. De là, elle vit l'infortunée étroitement garrottée, et suspendue par les cheveux entre les deux cèdres. Les cordes dont elle était liée furent assujetties autour des pieux coupés de ses propres mains, et plantés en terre On lui brûla d'abord les tlancs avec des torches de bois de pin, puis on alluma le bûcher tout autour d'elle; et les soixante guerriers, bandant leur arc, la percèrent à coups de flèches.
Alors le sorcier s'approchanl, un dard à la main, traversa le cœur de la victime ; puis, armé d'un grand couteau, il lui ouvrit la poitrine et en arracha ce coeur palpitant; il le regarda avec un sourire infernal , y mordit comme un chien furieux, et en déchira avec ses dents un morceau qu'il dévora en rugissant. Chaque guerrier vint à son tour en prendre une bouchée, jusqu'à ce que cette proie eût disparu tout entière, au bruit des malédirlions et des blasphèmes de ces cannibales, qui s'éloignèrent ensuite en désordre avec des cris infernaux et des hurlements de bêtes féroces*.
(1) On trouve ce rccil plus au long dans le livre intitulé : Missions de l'Orégon, et voyages aux monlagnes Bûcheuses^ par le P. De Smet (Tournai, Casterman), d'où nous avons extrait la description des mœurs et des coutumes de plusieurs tribus sauvages 11 y est dit que les Dacolhes, ou Sioux, tirèrent en effet pleine et entière vengeance des bourreaux de leur innocente jeune vierge, en les égorgeant, et brûlant leur village. Le savant, intrépide et zélé missionnaire De Smet a vu de ses yeux les pays qu'il dé-
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