‹ La maison de glace, ou, Le chasseur de VincennesChapitre 44 sur 56 · XV. LA PÈCHE KT LA CHASSE · texte numérisé non relu

XV. LA PÈCHE KT LA CHASSE

Pendant le meurtre cruel de la jeune Dacothe, Hermine, en proie à Thorreur et à l'indignation, avait fermé les yeux ; en entendant les cris delà mollicureuse enfant, elle tremblait et se sentait défaillir. Lorsqu'eijfin, au bruit des tambours, elle fut revenue à elle, et qu'elle vit les bourreaux s'en aller pleins de joie, en chargeant leur victime de malédictions, elle s'adressa à Martin, et lui dit dans la langue de son pays :

— Laisse-moi courir au plus épais de la forêt, et lâcher dans le cœur de ce féroce Amjehok quatre coups de revolver. Le monstre ! Du moins celte innocente créature sera vengée

— Que dis-tu? s'écria le Français en l'interrompant. Ne sais-tu pas que les chrétiens ne doivent jamais se venger de leurs ennemis, mais qu'il leur faut, au contraire, prier pour eux, les aimer et leur faire du bien ? Si tu obtiens le baptême, tu devras éteindre dans son eau sainte tout esprit de vengeance, de rancune, de haine et de cruauté.

Hermine écouta, immobile et silencieuse; elle réfléchit un moment; puis, toujours sans parler, elle saisit la hache de Uéron, s'élança vers la victime, écarta les tisons ardents, Miuta dans le cercle du bûcher, coupa les cordes qui liaient I infortunée aux deux poteaux, et levant le bras à la plus grande hauteur possible, elle trancha d'une main le nœud de cheveux, par lequel la victime était suspendue, et la soutint

crit, et assiste aux événements qu'il raconte. Nous avons aussi, relativement à ces mêmes contrées, des relations plus récentes d'autres voyageurs anglais, français, allemands et ruiscs.

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de l'autre lorsqu'elle tomba. Après avoir serré contre son cœur et baisé ce cadavre, elle le chargea sur ses épaules, et revint à ses compagnons, en leur criant :

— Laisserons-nous ce pauvre corps servir de pâture aux milans, aux aigles et aux vautours?

Les chasseurs canadiens admiraient tant d'humanité chez une jeune sauvage; ils l'aidèrent à retirer les flèches de ces membres délicats brûlés par le feu; puis Hermine leur dit :

— De grâce, accordez-moi quelques instants; et en m'attendant, creusez une fosse.

.\ peine avait-elle prononcé ces paroles, qu'elle vola vers le traîneau, y prit une grande peau de phoque, une hache, un petit pic, et courut retrouver ses compagnons. Tout en pleurant, elle lava, dans l'eau du ruisseau, le sang du cadavre rouvert de blessures; l'enveloppa dans l'épaisse et ample dépouille apportée à cet eiïet. et le déposa légèrement dans la losse qu'elle pria ensuite les hommes de remplir, et qu'elle leur fit fouler et foula elle-même de ses pieds. •

— A présent, dit-elle lorsque tout fut terminé, il faut allumer ici un grand feu.

— Pourquoi cela? lui demanda-t-on de toutes parts

— Parce que, répondit-elle, la terre dont la surface a été brûlée, en devient plus dure; et puis, ce qui importe davantage, si jamais ces cruels cherchaient le cadavre de leur victime pour la déterrer et le jeter en proie aux bêtes fauves, ce serait partout ailleurs que sous les cendres, car ils ne pour-

' raient imaginer qu'elle y fût ensevelie; sans cela, ils reconnaîtraient bien vile sa sépulture à l'absence d'herbe.

Le Français et les Canadiens se regardèrent, étonnés de la finesse de la jeune sauvage. Celle-ci courut ramasser du bois mort, tandis que les hommes coupaient avec leurs haches une grande quantité de branches résineuses. Puis Hermine, prenant un tison au bûcher à demi-éleinl, l'agita en le faisant tourner rapidement, l'enflamma ainsi, et le glissa sous l'amas de bois qui venait d'être fait, et qui, en s'allumant, forma an

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grand feu, dont les traces devaient ensuite occuper un large espace, comme si une troupe nombreuse de chasseurs de rennes eût campé en ce lieu.

La veille, llrron avait tué un beau caribu ou cerf rangifère ; les Canadiens furent invités à en manger leur part, et Hermine se mit en devoir de préparer le repas. Lorsqu'il fut servi, et tout en mangeant, les chasseurs racontèrent qu'ils étaient envoyés à la rivière de Warren, rivière irès-poissonneuse et dont la pêche devait avoir lieu, d'après la saison, pour y acheter des provisions de saumon et d'esturgeon, et en faire des conserves dans l'huile et la saumure, conserves destinées au magasin du fort Reliance. Martin résolut alors de voyager avec ses nouveaux compagnons, afin de ne pas s'égarer, et de traverser avec plus de sécurité les prairies et les forêts dans lesquelles il aurait pu rencontrer quelque embuscade de sauvages et se faire faire un mauvais parti. La neige avait beaucoup perdu de sa consistance, et il fallait souvent donner un coup d'épaule au traîneau pour letirer des fondrières où il s'enfonçait lorsque le soleil était à son zénith ; le matin et le soir, la rigueur de la température agissant sur cette neige, lui donnait la dureté de la glace et la rendait capable de supporter les plus pesants fardeaux.

Avant d'arriver à la rivière de Warren, les voyag^ours virent de nombreuses troupes de sauvages, tous se dirigeant vers le même but, tous fatigués, allan^uis, amaigris par les privations de l'hiver. Les uns étaient à pied, et les autres à cheval : mais ceux-ci ne montaient pas un à un ; sur le dos de l'animal était fixée une espèce de claie qui portait toute la famille serrée et blottie, quelquefois au nombre de six ou sept personnes. Ce qu'il y avait de merveilleux, c'est que le conducteur mettait souvent son cheval au galop, et que le groupe entier de femmes, d'enfants et de vieillards, réunis sur leur étrange bât, loin de s'effaroucher des secousses, sautaient ainsi sans la moindre crainte et paraissaient fort à leur aise, habitués qu'ils étaient, depuis leur plus bas âge,

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à cette manière de voyager dans les longues transmigrations de leurs peuplades.

Quant à ceux qui étaient à pied, leur vue excitait la pitié et l'indignation : les hommes marchaient en fumant leur pipe et sans autre fardeau qu'une massue ou un fusil, tandis que les pauvres femmes étaient chargées de tous les pesants ustensiles de la caravane, et portaient encore un ou deux jeunes enfants ; les plus grands leur donnaient la main ; ces petits malheureux étaient pâles, sales, et si déguenillés que leur tunique de peau de chevreau tombait en lambeaux autour de leur corps.

Au bord de la rivière, c'était une véritable bagarre; ces affamés se jetaient sur le poisson dont les monceaux formés par les pécheurs couvraient le rivage. Les femmes allumaient de grands feux ; mais c'était à peine si leurs maris et leurs enfants laissaient à leur proie le temps de griller quelque peu. Chacun dévorait jusqu'à se faire soulever l'estomac, ou jusqu'à tomber par terre, rempli comme un saucisson. Certains enfants avalaient sans mâcher, et avec tant de gloutonnerie qu'ils en restaient sufToqués; il fallait alors que le père ou la mère, au moyen d'une grande secousse, leur fît sortir par la bouche le morceau qui leur était resté en travers du gosier; et môme, il n'était pas rare que l'un deux étouffât définitivement.

La divine Providence, qui a soin des petits de l'hirondelle voyageuse, prend aussi en pitié ces nombreuses tribus erran tes, lesquelles ne pouvant se nourrir des fruits d'une terre qu'elles ne travaillent pas, se procurent leur subsistance en chassant dans les prairies et les forêts abondantes en gibier, en péchant dans les fleuves et les rivières remplies de poisson. Oii ne saurait imaginer l'énorme fécondité de la plupart des grands cours d'eau de l'Amérique seiDlentrionale, dans certaines saisons. Le saumon, l'esturgeon, le hareng, la carpe, viennent de la mer ou des lacs à l'embouchure de ces cours d'eau, soit pour y frayer, soit pour tûut autre cause inconnue, et les remontent par bandes innombrables avec une iuipéluo-

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site prodigieuse, y formant, en se superposant les uns sur les autres, des bancs immenses qui s'élèvent du lit du fleuve le plus profond jusqu'à sa surface On croirait voir deux courants, dont l'un se précipite vers la mer et l'autre remonte vers la source.

A cette époque, les Indiens se transportent sur les bords de ces fleuves et de ces rivières bienfaisantes ; ils jettent leurs filets, et les reîirent pleins de poissons gros et gras dont ils couvrent le rivage ; les femmes percent de leurs harpons les plus volumineux ; les petits garçons et les petites filles saisissent les autres avec adresse et les jettent tout frétillants sur l'herbe. En peu de matinées, chaque famille a péché assez de saumons et d'esturgeons pour s'en nourrir abondamment toute l'année; mais ces naturels ont tant d'imprévoyance et de prodigalité qu'ils gaspillent en un mois la récolle d'un an.

D'abord, une grande partie de cette pêche magnifique se gâte et se perd, parce qu'au lieu d'éveatrer immédiatement le poisson et de l'exposer, ainsi fendu en deux, à l'action du soleil, on le laisse entassé depuis le matin jusqu'au soir, eu sorte qu'il se gâte et répand une puanteur dont l'air est infecté à plusieurs milles à la ronde. Les plus soigneux parmi les Indiens l'écaillent après l'avoir ouvert, et en ôtent la tête, la queue et les arrêtes, après quoi ils l'exposent à l'air et au soleil où Use dessèche jusqu'à se réduire en poudre ; puis, en le pétrissant avec les parties graisseuses de l'intérieur, ils en ■forment une pâte qui, renfermée dans les vessies et les boyaux du cerf ou du bison, se conserve fraîche pendant plusieurs mois, et offre une nourriture substantielle. D'autres tribus qui ne sont point errantes, et qui habitent des villages, font griller le s;iumon sur des charbons ardents, et le mettent ensuite dans des vases remplis de grais?e, où il se garde sans altération jusqu'à la pêche suivante qui a lieu au moment où le poisson redescend le courant pour retournera la mer. Pour ces énormes grillardes, on allume des feux de cinquante et soixante pieds de long sur quatre de large ; lorsque tout le

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bois est biûlé, on élend le poisson sur la hraise et on le retourne avec de grandes pelles. Quand les Indiens veulent le faire bouillir, n'ayant que des vases de bois de hêtre creusé, ils remplissent d'eau ces écuelles, jettent quelques pierre^î dans l'immense bûcher, les retirent ensuite des charbons h l'aide de deux perches, et le déposent dans l'écuelle ; par ce moyen, ils échauffent l'eau sufïisamment pnnr que le poisson puisse y cuire ; puis, ils en boivent le bouillon où ils trempent une soupe. Les Canadiens, qui sont actifs et économes, font des provisions de poisson pour le cas où la chasse leur ferait défaut, mais c'est dans la saumure, dans l'huile, ou en le marinant, qu'ils le gardent, et ils apportent beaucoup de soin à sa conservation.

Nos voyageurs à qui restait encore force graisse de phoque et de baleine, choisirent les plus beaux saumons, et les ayant fait cuire sur le gril, les mirent dans la graisse, et celte précaution leur valut de bons repas penilant leur voyage au fort Reliance. Mais le plus grand régal fut pour leurs yeux ; ils ne pouvaient se lasser de regarder celte multitude d'hommes si divers de figures, de vêlements et d'usages, accourus de pays lointains; les uns étaient d'une taille gigantesque, encore augmentée à la vue par les plumes d'aigle qui se dressaient sur leurs têtes; d'autres étaient de structure si osseuse, que toutes leurs jointures formaient de gros nœuds; le irait caractérisliquo de cette tribu était d'avoir les dents noires et gâlées ; celte aulre, au contraire, offrait avec des bouches énormes, des dents d'une blancheur éclatante et au grand complet. On voyait réunis là les types les plus opposés de grosseur et do maigreur, de petitesse et de taille élevée; des peaux qui avaient l'éclat du cuivre; d'autres couleur de rouille. Mais dans toutes ces physionomies différenles, les yeux étaient d'une extrême vivacité, et toujours à demi-fermés, par suite de l'habilude de rassembler les rayons visuels pour voir de plus loin, car le sauvage aperçoit un e:inc;:ii ou une bête féroce à bien des milles do distance.

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Parmi ces Indiens, les uns élaienl couverts de ponnx de castors, d'autres de peaux de loups-cerviers, de loutre , de daim ou de faon ; ceux-ci montraient une certaine propreté ; ceux-là portaient des vêtements pelés, sales, en lambeaux ; leur visage et leurs mains étaient pleins d'ordures et de poussière mêlées à la sueur.

Trois Canadiens restèrent en co lieu pour remplir de poisson quantité de barils, de marmites et de boyaux, suivant les divers modes de cuisson et de conservation ; les autres repartirent avec Martin et les deux jeunes Esquimaux. Il y eut à passer entre des montagnes escarpées; Hermine aimait à s'arrêter devant les rochers où la fonte des neiges eunenait, des hauteurs énormes dont ils étaient dominés, des ruisseaux qui s'y formaient en nappes limpides, et en tombaient, de plus do mille pieds quelquefois, avec des effets de lumière merveilleux, des flots d'écume, des rejaillissements sans fin, et comme une poussière d'eau dont chaque particule brillait d'un rayon coloré. Ailleurs, c'étaient des cascades qui se précipitaiei.t de roc en roc jusqu'en de profonds ravins d'où leurs eaux descendaient impétueuses et bouillonnimlcs, à travers les pierres et les rochers, avec un mugissement assourdissant; puis, arrivées au fond delà vallée, encadrées entre de verts rivages, ces eaux, prenant un cours lent et pnisible, reflétaient au passage les fleurs de leurs bords, et laissaient voir les blancs cailloux de leur lit

Après cette chaîne de mnnî.ignes, on se trouva sur un terrain inégal, aride, jonché de pierres ponces, exhalant des émanations fétides, suffocantes, et dont certaines ouvertures, semblables à des soupiraux, laissaient échapper de la fumée et des éclairs. Les chiens glapissaient, gémissaient, serraient la queue entre les jambes, et n'avançaient qu'avec peine. Mais quel fut l'effroi des deux jeunes gens en sentant la terre trembler sous eux! A chaque pas. les antres souterrains résonnaient profondément, et semblaient prêts à engloutir les voyageurs Le frère et la sœur, devenus pûles, arrêtèrent

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