SI TU PASSAIS UN JOUR
Je ne veux que le charme unique de cette heure! D'autres ont pu t aimer pour l'amour de l'amour : Je t'aime pour toi seul ! Ma part est la meilleure Si mon accueil te fait douce la fin du jour.
Toi, comme un voyageur qui s'arrête et qui passe, Tu t'émouvras à peine, et c'est d'un œil distrait Que tu regarderas tout cet étroit espace Enclos entre les murs qui cachent mon secret.
Tu pourras me quitter sans détourner la tête,
Car le souffle léger qui te suit sur le seuil
Ne vient pas d'un soupir! Pars! Que rien ne t'arrête!
Si je pleure, j'aurai la fierté de mon deuil.
Et, riche des trésors laissés par ta présence, Sans même désirer de te voir revenir.
Je goûterai la paix profonde du silence, Et la douceur de vivre avec un souvenir.
Je poserai mes mains, chaudes et caressantes, Sur chacun des objets effleurés par tes mains ; Et ton ombre, mêlée aux ombres bleuissantes, Ecartera de moi la peur des lendemains.
Et ma chère maison me deviendra sacrée, Parce qu'un soir divin, à l'heure où le soleil Effeuillait sur les monts une rose pourprée, Elle t'offrit la fleur de son foyer vermeil.
SUR LÀ TERRASSE
Et je m'attarderai sur la blanche terrasse Où la lune s'effeuille en pétales d'argent.
SUR LA TERRASSE
Allons nous reposer, ce soir, sur la terrasse Où la lumière d'or, voluptueusement, Glisse, tandis qu'au loin s'étirent dans l'espace De blancs flocons de soie au doux frissonnement.
Le lac brille là-bas sous la caresse chaude Du soleil qui rougit la moire du bassin; Et l'eau verte, luisant en gouttes d'émeraude, Met sur les bords de pierre un lumineux dessin.
Montons toujours vers le royaume du silence... Nul bruit ne percera la paroi de cristal De Téther transparent où la nuit se balance Ainsi qu'un oiseau sûr de son vol triomphal.
Avant qu'elle soit là, nos regards pourront suivre Les changeantes couleurs de la terre et des cieux, Les nuages qui vont, dans leurs robes de cuivre, Vers linconnu de longs appels mystérieux.
D'autres, calmes et fiers dans la lumière pure, Paraissent dédaigner de courir vers l'amour ; Ils gardent, effeuillés parmi leur chevelure, Les pétales pourprés de la rose du jour.
Nous verrons le croissant de la lune nouvelle, Tel un anneau d'argent qu'un doigt rude a brisé, Et Vénus qui sourit, amoureuse fidèle, Apportant sa caresse au cœur inapaisé.
SUR LA TERRASSE 119
Puis le ciel s'ouvrira comme un coffret d'ébène Où sont les violettes noires de la nuit ; Le velours bleu de l'ombre étendra sur la plaine Le manteau dont les plis lourds ctouffent le bruit.
Et le silencieux concert de l'étendue Dominera la vie et son murmure vain ; Toute parole humaine aux lèvres suspendue Se taira pour entendre un poème divin.
Seuls les g-relots légers de l'élroite fontaine Sonneront dans l'air tiède où le jour vibre encor ; El, sur le ciel fleuri d'étoiles, le grand frêne Sera le chandelier de bronze aux flammes d'or.
Et nous que réunit ce soir la même attente, Tout épris d'idéal, d'art et de vérité, Enveloppés dans la douceur de l'heure lente, Nous comprendrons en lin le sens de la beauté.
NUITS D'ÛL'BLI
Oh! la douceur des nuits sur la blanche terrasse! Nuits de paix, de silence et de recueillement, Quand le voiie du jour flotte au loin dans l'espace, Emportant dans ses plis tout farouche tourment.
Le croissant d'argent clair de la lune nouvelle Semble un anneau qui glisse au poignet fin du soir, Et la voûte du ciel est la tiède chapelle Où montent les vapeurs molles de l'encensoir.
NUITS d'oubli 421
Bientôt Tombre devient bleue, obscure, profonde; Cest un velours soyeux qui caresse les doigts... Nous pourrions oublier la souffrance du monde Sans le cri des oiseaux nocturnes dans les bois.
Les cimes de granit, de brume enveloppées, Portent le deuil de la lumière qui s'enfuit, Et les étoiles sont, comme des fleurs coupées, Dans l'onyx transparent de l'urne de la nuit.
La source des douleurs, cachée, intarissable. Verse une fois encor l'onde fraîche des pleurs ; Tout espoir paraît vain, tout rêve périssable Lorsque sous le ciel noir s'éteignent les couleurs.
0 charme douloureux du monde, ô Nostalgie, Je vous ai vue errer pour la première fois A l'heure où se posait sur la ville et les bois Le crépuscule triste et sa blanche magie.
Dans le ciel pâle et bleu comme une fleur de lin Traînaient derrière vous de flottantes écharpes ; Le brise était un chant de lyres et de harpes Qui faisait sous vos pas un murmure divin.
Pure et silencieuse ainsi que la Sagesse, Vous marchiez lentement en regardant la mer; Et le goût de la vie alors me fut amer, Et mon cœur frissonna d'une obscure détresse.
La clématite mauve accrochait aux murs noirs De la vieille maison ses étoiles pensives; Et les ombres montaient, lourdes, grises, massives, Comme sort la fumée au creux des encensoirs.
Puis je vous ai revue à la clarté brûlante Du soleil débordant de la coupe des cieux ; Vouseffleuriezdesfrontsplusbeauxqueceuxdes dieux, Et des larmes perlaient aux yeux clairs de Tamante.
Et votre voix plaintive a pénétré souvent Dans le tranquille abri des retraites bien closes Lorsque, sur le vitrail où s'effeuillaient les rosc> Du couchant, s'écrasait la grande aile du vent.
Je VOUS ai retrouTée à l'heure du silence,
Près du jardin secret où le rêve fleurit;
Quand le soir aux doigts bleus nous caresse et sourit,
Dans l'ombre votre pas mystérieux s'avance.
Vous êtes belle et grave et redoutable, ô sœur ! Vous descendez la vie avec nous, côte à côte, Et, dans le cœur ardent que vous prenez pour hôte, Glisse comme un poison mortel votre douceur.
Car vous l'engourdissez de voluptés subtiles : Vous nous faites chérir toujours ce qui fait mal; Vous dédaignez le vrai pour chercher l'idéal, Et vous usez la force en longs rêves stériles.
0 Nostalgie, ô vous, ma joie et mon tourment, Angoisse inexprimable et douceur infinie^ Laissez-moi, laissez-moi vivre toute ma vie ; Détournez de mes yeux votre regard qui ment.
Je sais que vous aimez les soupirs et les larmes; Votre bouche aux baisers préfère les sanglots, Et vous nous entraînez sur le gouffre des flots, Car l'ouragan pour vous a de sublimes charmes.
Je veux avant la nuit savourer tout le jour
Et vivre; car, plus haut que la voix des fontaines,
L'impérieuse voix jaillit des sources pleines
De mon cœur, tout gonflé de sang jeune et d'amour.
Je veux, avant d'aller vers la paix éternelle, Tracer encore un droit, un vigoureux sillon, Car la mort pour mon àme est comme l'aiguillon Qui presse d'accomplir une tâche plus belle.
Et si vous revenez plus tard sur mon chemin, Que ce soit pour guider ma pensée élargie Vers l'immortel amour^ ô pure Nostalgie, Lorsque j'aurai vécu tout mon bonheur humain.
Ce soir, c'est moi qui viens vers toi, vers la demeure Dont le destin te fît le maître, ô cher seigneur! Ce soir, mon cœur est lourd, je suis lasse, je pleure • Tout mon être a besoin de croire à ton bonheur.
Et je yeux d'un coup d'aile aller dans le ciel triste, Comme l'oiseau de nuit qui plane à l'horizon, Sans me heurter à la ceinture d'améthyste Que pose la montagne autour de ta maison.
J'arrêterai mon vol auprès de tes murs sombres... Confiante, à l'abri de ton paisible toit, Je chercherai, perçant le velours bleu des ombres, Le lumineux point d'or qui me guide vers toi.
J'entrerai... Je verrai le feu clair de la chambre, Ses dansantes lueurs sur les tapis discrets, Et la lampe voilée aux transparences d'ambre; Et je respecterai, comme elle, tes secrets.
Si je te trouve heureux à ton foyer tranquille, Si le sort a pour toi pris ma part de bonheur, Je resterai sans bruit, invisible, immobile. Ecartant de tes pas ma vaillante doaleur.
Mais si je te vois pauvre, accablé, solitaire. Si rien n'a pu combler le vide de tes bras, Je verserai, brisant pour toi l'urne de pierre. Un parfum précieux sur tous tes membres las.
Sur tes yeux adorés aux reflets d'émeraude. Je poserai mes yeux, mes regrets, mes désirs ; Tu pencheras ton front surma main douce et chaude; Nous pleurerons tous deux avec nos souvenirs.
Ma tendresse, nouée autour de ton cœur rude, Sera le talisman qui conjure le sort, Et tant de paix viendra charmer ta solitude Que tu ne craindras plus la vieillesse et la mort.
Et tu sauras enfin qu'une àme dans ce monde T'appartenait sans bruit, sans égoïste espoir, Grave, murée ainsi qu'en la tombe profonde, Sous le marbre pesant du rigoureux devoir.
Qu'aurais-je pu t'offrir, pauvre femme isolée, Lorsque tu t'avançais dans la splendeur du jour ? Ma jeunesse était pauvre, obscure, désolée, Et j'attendais pour toi tous les dons de l'amour.
Je n'avais que mon cœur, ardent, fidèle et tendre, Et la vie avait mis tant de pleurs dans mes yeux Que, sans rien demander, sans rêver, sans attendre. J'ai voulu suivre seule un chemin douloureux.
Mais Famour a fleuri comme une fleur sacrée Les larmes, le silence et le renoncement Ont fait de cet amour une rose pourprée, Et je viens te l'offrir, ce soir, pieusement.
Ah 1 je voudrais savoir le mystère des choses ! Je voudrais pénétrer le secret émouvant De l'âme qui se cache au calice des roses, Des soupirs de la nuit et des plaintes du vent !
Qui traduira le sens de la voix du silence, Du souffle de la brise errant dans les taillis, De la chanson de Tarbre où le nid se balance, De l'appel que l'oiseau cache' en son gazouillis!
Qui pourra déchiffrer le livre de la vie, Et les profonds replis des cœurs silencieux, Et ce que crie au soir la mer inassouvie, Et ce que lui répond le vent large des cieux.
Qui nous dira pourquoi, des lèvres douloureuses, Glissent, chargés d'amour, de pitié, de pardon^ Comme un miel lourd qui sort des alvéoles creuses, Les mots longtemps gardés, les mots au sens profond?
Qui nous dévoilera l'être intime des êtres Appelés à jouir du fruit de nos efforts? Qui verra ce qui reste en nous de tant d'ancêtres, Endormis maintenant dans les bras de la mort ?
Ah! je voudrais savoir quel infini recèle, Dans le jardin de deuil oîi Ton passe en tremblant La porte du tombeau qu'un bloc de marbre scelle Sur ceux dont le linceul *»eiie le front trop blanc.
Vers l'azur tout fleuri des fleurs d'or des étoiles, Sur les nuages roux des couchants vaporeux, Je voudrais m'élancer pour écarter les voiles De la pure Beauté qui se cache à nos yeux
Ah! déchifî'rer un jour Ténigme universelle, Etreindre entre mes bras Funivers frémissant, Apprendre où me conduit cette voix qui m'appelle, Plus forte que la voix de la chair et du sang.
Ahl secouer enfin cette angoisse profonde De tendre vainement mes mains vers l'infini Et de marcher toujours, seule à travers le monde. Sans que jamais un cœur à mon cœur soit uni.
Mais puis-je m'étonner si mon esprit succombe
Sous le fardeau trop lourd de Téternel pourquoi, Puisque j'emporterai moi-même sous la tombe Le secret de ce cœur plein de doute et d'efî'roi?
Nul regard ne saurait lire au fond de mon àme, Lors même que j'étreins, sincère, entre mes bras Les êtres les plus chers... Je ne suis qu'une femme, Qui se cherche elle-même et ne se trouve pas.
Et je crois que, toujours, sages entre les sages, Les hommes les plus vrais diront: « .Je ne sais rien!» Mais, d'un bond, franchissant les dangereux passages Du doute et de l'erreur, ils iront vers le bien.
Ils acceptent la vie avec toutes ses ombres,
Attendant la splendeur sublime du réveil ;
Ils apportent aux dieux humblement leurs cœurs sombres.
Où, seule, la vertu met l'or de son soleil.
Gardez votre secret, ô choses de la terre. Voilez-vous de silence et d'immobilité ; Ne brisez pas le sceau de l'éternel mystère Qui nous laisse éperdus devant votre beauté.
Voyez, je reste là, confiante et sereine !
Je sais qu'un soir viendra, plus clair que tous mes jou
Oii vous m'emporterez vers la cité lointaine
Dont la nuit n'a jamais voilé les fières tours.